I" octobre 1734. Ihid., p
simplement son propre désir, toujours est-il que son dépit tourna à la colère.
C'est pousser un homme à bout, déclarait-il ^ . Je rends grâces à Dieu qui me met en état d'abandonner le service, car je me déshonorerais si je ne prenais ce parti. Je ne puis éviter de me retirer à Avignon, où j'envoie ma bibhothèque. Tous mes amis me le conseillent et c'est le parti le plus sage...
Mais toujours son inépuisable trésor de vanité le consolait et il terminait en disant: « J'aurais de quoi monter bien haut s'il me plaisait et si telle était ma volonté, mais ce ne serait pas en France. »
De fait, malgré ses prétendues facilités à trouver « une belle situation », il préférait demeurer dans cette France, où malgré tant de déboires il jouissait, encore mieux qu'à l'étranger, d'une flatteuse notoriété. Par exemple il boudait terriblement, et le comte de Belle-Isle était le grand confident des leçons de dignité qu'il entendait donner à la Cour.
J'ai reçu deux ordres pour aller à Fontainebleau au sujet de l'Italie, lui écrivait Folard le 3 novem.bre 1734, et dans le dernier on me promet une gratification, ce qui est injurieux. J'ai répondu que l'état de mes affaires ne me le permettait pas et je me plains en même temps du mauvais traitement que j'ai reçu. Je m'attends, monsieur, à un troisième ordre. S'il est absolu, je remercierai et j'enverrai ma croix à la place. Je viens de l'écrire à M. Alexandre. Je ne suis pas un esclave et digne de mépris. J'aime mieux mendier mon pain que de souffrir davantage de tels traitements. Il m'en a coûté déjà plus de cinq cents livres en voyages, en port de lettres et en copistes. J'ai reçu des mémoires de l'armée et surtout du marquis de Maillebois, de cinquante àcentpages. J'ai demandé du moins à être remboursé : on s'est moqué de moi, car il y a peu de temps que M. d'Angervilliers m'occupe. M. Alexandre me mande d'écrire aux ministres et de les supplier de m'ajouter à la promotion. Je me suis bien gardé de le faire ; c'eût été redoubler le déshonneur car ils m'eussent refusé. Je suis résolu de me retirer quelque part et de remercier. Il me reste quinze
I. Lettre à Belle-Isle, 24 octobre 1734. Ministère de la guerre, vol. 2703, f» 153.
cents livres de mon bien. Cela me suffit et j'espère de vendre ma maison. Il me restera quelque chose. J'attends mon frère pour consulter avec lui et qui veut se retirer, ayant aussi peu à espérer que moi. Robert est aussi mécontent et il a raison puisqu'il est jeune, brave et entendu...
Alors le comte de Belle-Isle s'efïorça de le calmer et de le détourner de ses projets de retraite en lui promettant de réclamer en sa faveur auprès du cardinal de Fleury. Celui-ci, toujours conciliant mais chiche, accorda bien une pension sur la cassette du Roi ; seulement il réclama le secret touchant cette libéralité. Folard n'en fut que plus mécontent, déclarant qu'un ministre « n'avait pas à cacher les bienfaits de son maître ».
« Il ne veut pas, disait-il à Belle-Isle ^ que je sois employé et qu'il paraisse même qu'on me croie capable de quelque chose, ni digne de reconnaissance...
«J'aime mieux mourir de faim que deservir delà sorte.»
Malgré tout, il continue à travailler, surtout à cause de Belle-Isle, à qui il déclare « qu'il n'a que lui en vue dans tout ce qu'il fait ».
Il affecte l'indifférence pour les richesses, car il songe plus à son salut qu'à sa fortune ; et, s'il souhaite qu'on lui fasse quelque bien, ce n'est que pour pouvoir payer ses dettes. Il lui restera encore douze cents livres de rentes et cela lui suffira pour finir ses jours dans la retraite après laquelle il soupire -.
Parfois il lance d'amusantes boutades.
Je n'aurai pas l'honneur, écrit-il le 9 juillet 1735 au comte de Belle-Isle 5, de vous parler de ma pension sur la cassette du Roi; j'ai touché le premier quartier; les deux autres qui me sont dus et les suivants jusqu'à la mort me sont assignés sur celle de l'Empereur de la Lune.
Quand je demande d'être payé, M. Alexandre me dit que je demande l'aumône et que je suis mieux que lui. Lorsque
I et 2. Ministère de la guerre, vol. 2801, p. 93. 3. Vol. 2802, p. 43.
j'ai un peu d'argent, je paie mes dettes. Dans peu je serai délivré ; après cela je prendrai mon parti...
Mais ce « parti » ne faisait point l'affaire de Belle-Isle qui savait apprécier à la fois le dévouement de Folard à son égard et sa valeur militaire, et qui entendait bien utiliser ces deux forces pour son propre compte. Et puis, il s'était attaché à ce petit homme qu'il avait tiré d'un mauvais pas et dont la vieillesse, injustement difficile, correspondait si mal à sa vie de zèle et d'activité.
Alors il calmait Folard, soit en le grondant, soit en le plaisantant, mais sans se départir jamais, en dépit de la différence dàge, d'une dignité un peu hautaine afférente à son grade. Et Folard, ainsi maintenu, demeurait tout dévoué à Belle-Isle. L'importance dont le revêtait l'amitié de ce lieutenant général en vedette le flattait et ravivait son désir de se rendre utile^ voire indispensable.
La grosse affaire, à cette époque où nous étions victorieux en Italie, c'était la mise en défense de la Flandre occidentale, car on redoutait par là les chocs les plus rudes. Folard s'employait activement à ce travail, mais en secret, car en réalité c'était pour Belle-Lie qu'il levait tous les plans nécessaires, et il fallait se garder de porter ombrage aux autres généraux qui commandaient de ce côté.
Je vois, lui écrivait Belle-Isle S que vous comptez qu'il sera absolument nécessaire que vous vous transportiez sur les lieux. 11 ne conviendra peut-être pas que vous y alliez tant que M. le maréchal de Puységur sera sur la frontière. Vous ne pouvez pas y aller incognito et à son insu; or, dès qu'il le saura, il faudra que vous le voyiez. 11 vous questionnera et, soit que vous lui répondiez vrai ou que vous ne le fassiez pas, vous êtes un vrai homme à vous prendre de paroles avec lui : et vous jugez bien que cela ne conviendrait point du tout.
Belle-Isle. on le voit, connaissait bien son protégé. Les préliminaires de la paix (octobre 173 5; et le traité
I. Du camp d'Oherfloerslieiin, 8 septembre 1733. Ministère de la guerre, vol. 2803, p. m.
de Vienne n'arrêtèrent point les projets en cours et, si à ce moment M. Chauvelin n'accorda point à Folard les encouragements qu'il méritait, Belle-Isle apporta aussitôt avec son tact et son amitié le baume, bienfaisant à tous les titres, qui devait calmer le chevalier.
Il s'agissait d'un « grand mémoire de défensive active et de correspondance depuis la mer jusqu'à la Meuse ».
Je veux convenir avec vous, disait Belle-Tsle à Folard ^ que l'on n'en connaît point le mérite et l'utilité, mais comme je la connais tout entière, n'êtes-vous pas assez mon ami pour faire cet ouvrage pour l'amour de moi et pour mon instruction ? Je vous le demande d'amitié.
Ayez pour moi cette complaisance et j'ose vous promettre que vous ne perdrez point le fruit de vos peines.
On peut dire qu'à ce moment Folard devint complètement l'homme de Belle-ïsle. son ingénieur, son tacticien, peut-être son inspirateur et, en tout cas. le préparateur des éléments de ses plans de campagne, comme aussi son confident, son admirateur et son ami dévoué.
Il avait abandonné ses projets de retraite à Aviofnon où rien ne l'attirait plus, caria mort du chanoine de Nîmes avait rompu le dernier chaînon qui le rattachât sérieusement à son pays. Le Jésuite vovao^eait; deux de ses sœurs étaient mortes et, s'il en restait d'autres, elles avaient leur propre famille ; enfin le capitaine Paul continuait de guerroyer et, entre temps, venait vivre auprès du chevalier. Ils se suffisaient l'un à l'autre, et là-bas ils n'avaient plus que des oncles, des cousins ou des neveux dont les plus appréciés, tels que Hubert de Folard et M. de Robert, étaient, eux aussi, absents du Comtat.
Le chevalier, soutenu sans doute pécuniairement par Belle-Isle, continua donc de demeurer rue Saint-Honoré, près de Saint-Roch. chez M. Langlard, notaire, et d'y vivre paisiblement, travaillant pour l'avenir durant le repos que le traité de Vienne semblait assurer pour quelque temps au royaume.
1. A Metz, 8 décembre I733. Ministère de la guerre, vol. 2806, p. 16.
Ce fut en effet pendant quatre ou cinq ans la plus belle époque du ministère Fleury, et la France, prospère, brillante de luxe et de plaisirs, autant que forte et influente, fut alors regardée comme l'arbitre de l'Europe.
Durant cette heureuse période Belle-Isle occupait l'important gouvernement de Metz où il passait une grande partie de son temps, partageant le reste entre Versailles et sa résidence de Bizy. Quand il revenait se mêler au mouvement de la Cour, il habitait dans le quartier Saint-Roch tout près de Folard. et leurs entrevues étaient fréquentes. Lorsqu'ils étaient séparés, ilss'écrivaient souvent, et cette correspondance revêtait parfois un caractère de réelle importance. Dans certaines lettres même tous deux s'expriment à mots couverts.
Le 10 août 1738 notamment 1, Folard n'ose pas citer le nom d'un personnage « dont les projets sont exécutés en Flandre ». Et dans sa réponse du 14 septembre - Belle-Isle le prie de lui dire ce nom
car, assure-t-il, les lettres sont à présent très sûres, et Ton n'ouvre certainement pas les miennes. Il faut que vous parliez plus intelligiblement ; la confiance que j'ai dans vos lumières, la parfaite estime que j'ai pour vous et le désir que j'ai pour le bien me portent à vous faire cette prière.
On conviendra qu'une si haute considération est de nature à grandir singulièrement le chevalier et à faire oublier bien des petites faiblesses de ce caractère original, à l'égard duquel il ne devait pas y avoir de place entre une très vive sympathie ou une aversion absolue.
Quanta Belle-Isle, sessentiments étaient tout en faveur de Folard, et, à mesure qu'il le connaissait davantage, ses manières hautaines le cédaient peu à peu à une confiance où perçait même quelque déférence.
Il faut espérer, lui écrivait-il de Metz le 3 octobre 1738, que je pourrai, aidé de vos lumières, faire prendre un meilleur système ; c'est à quoi je m'emploierai tout autant qu'il me sera possible ainsi qu'à vous procurer tous les secours dont vous
I et 2. Ministère de la guerre, vol. 30'y4, p. 38 et 60.
avez besoin. Je compte être de retour à Paris dans la fin de ce mois, pour de là aller à Bizy. Je vous verrai plus souvent cet hiver que je n'ai fait l'année dernière ; vous connaissez toute l'estime et toute l'amitié que j'ai pour vous ; je rechercherai toujours avec empressement les occasions de vous prouver l'un et l'autre.
C'étaitalorsle temps où l'Espagneavaitretrouvéquelque prospérité grâce à Elisabeth Farnèse^ Sa marine et son armée avaient repris de la force et ses colonies étaient florissantes.
Se sentant alors suffisamment puissante, et inquiète de la contrebande anglaise dans ses colonies, elle voulut faire cesser ces abus par des violences. « La mer ou la guerre », déclara Walpole. Et ce fut la guerre, en dépit de la médiation du cardinal de Fleury, qui avait tout d'abord obtenu une transaction.
Folard écrivit à ce moment à Belle-lsle une lettre véritablement extraordinaire d'observation et de clairvoyance.
A Paris, ce 11 décembre 1739.
Tout le monde gronde ici, et plus que cela, de voir les Espagnols en proie et accablés par les flottes anglaises ; et le plus fort se fait en Amérique, et nous sommes ici aussi tranquilles, comme si cette guerre ne nous regardait pas et comme si l'honneur de la nation et la foi d'un traité n'y étaient pas engagés. On ne comprend rien à tout cela. Il y a longtemps, comme je l'ai dit souvent à M. Alexandre, que messieurs les Anglais guettent l'Amérique, sinon tout entière du moins l'espagnole en attendant mieux. Ils ne pensent pas si haut que les Jésuites qui se sont mis la monarchie universelle en tète. Ils sont plus modérés et fort justes dans leurs mesures, qu'ils ont prises de loin, et très rudes dans leur conduite, car je ne puis faire que je ne les admire pas. Je les ai suivis depuis trois ans, augmentant toujours leur marine sans qu'on s'en donnât la peine d'en prendre ombrage. Je serais trop long de vous bien instruire de cela.
I. Dernière femme de Philippe V qu'il avaitépousée en 1714, à vingtdeux ans. C'était elle qui avait chassé Mme des Ursins.
28o LE CHEVALIER DE FOLARD
Ici le chevalier raconte qu'il a reçu la visite d'un Anglais de condition. Celui-ci a laissé voir par sa conversation que sa nation connaît très bien l'Amérique et qu'elle y a fait passer par petits détachements des troupes qui sont maintenant répandues dans les colonies anglaises.
L'Angleterre a de plus là-bas soixante vaisseaux de guerre et quarante vaisseaux marchands.
Nous dormons, monsieur, et nous nous éveillerons sans force et sans marins et sans avoir le moindre remède.
Si les Anglais n'ont pas de si grandes pensées avec de telles flottes que les Jésuites avec leur argent, ils ont du moins des vues qui peuvent les mener bien loin, puisqu'ils auront toutes les richesses de l'Amérique.
Les événements se sont chargés de montrer de quelle perspicacité le chevalier faisait preuve en cette circonstance et combien son esprit vif et primesautier pouvait avoir aussi de profondeur.
Cependant les événements se précipitaient et l'Espagne réclamait de la France un appui que Fleury hésitait à lui fournir, car c'était rompre avec notre alliance anglaise. De plus en plus pacifique dans ses vieux jours, le cardinal s'efforçait d'arrêter les combattants, mais on sentait bien malgré tout l'imminence du conflit qui allait se produire, et les hommes de guerre se préparaient.
Belle-Isle pressait alors Folard de terminer son grand travail sur les frontières du Nord et de l'Est, et le 6 octobre il lui écrivait de Bizy une lettre^ dont la vivacité révèle l'émotion qui agitait certainement le personnage aux approches des difficultés qu'il voyait se dessinera l'horizon de l'Empire et dans lesquelles il comprenait qu'il allait avoir à jouer un rôle important.
Je vous ai attendu, monsieur, le 2 et le 4 comme vous me l'aviez promis. J'ai encore patienté le 5, mais comme c'est aujourd'hui le 6 et que je n'entends point parler de vous, je ne puis m''empêcher de vous semoncer (siC) de me tenir la parole que vous m'avez donnée, car outre le plaisir infini que je me