I. M. de Saxe, Mes Rêveries, Avant-propos, p
recouriraux sources lumineuses est encore de leur donner en raccourci l'aperçu de la mentalité d'un auteur remarquable à tous égards, tout en essayant de montrer la succession logique de ses idées.
La guerre n'a qu'un but, au point de vue militaire, c'est la bataille et la bataille décisive. Le résultat final ne s'obtient pas au moyen de manœuvres savantes, de feintes et de temporisation. Plus la guerre est courte et moins elle est onéreuse ; puisqu'il faut en venir tôt ou tard à la crise, qu'elle soit dénouée d'une manière rapide, simple et brutale.
Mais, pour arriver à la décision, il faut en venir au corps à corps. Le combat n'est pas seulement le choc de deux volontés, c'est le choc de deux armées, au sens physique du terme. En mécanique, deux forces contraires agissant sur le même point, dans le prolongement Tune de l'autre, se neutralisent si elles sont rigoureusement égales, mais, dès qu'on envisage les forces humaines, il n'existe plus entre elles d'identités. Deux armées de même composition numérique ne sont pas interchangeables; opposées l'une à l'autre, elles ne peuvent donner la mesure de leur valeur qu'en s'engageant à fond et alors il en résultera fatalement pour Tune la victoire et pour l'autre la défaite.
Le choc est donc une impérieuse nécessité ; celui-là seul pourra en prendre l'initiative qui saura donner au mouvement en avant toute son ampleur, en sachant restreindre les pertes inévitables. La technique delà marche sous le feu était à peu près inconnue avant les écrits de Folard; on s'abordait sous l'impulsion irrésistible qui entraîne les gens décidés lorsqu'ils ont franchi le point critique de l'hésitation et de la peur ; les troupes livraient des assauts partiels, mais la manœuvre du champ de bataille succédait rarement aux manœuvres stratégiques, tout cela parce qu'on ne savait pas marcher.
Pour arriver à faire mouvoir une armée, son fractionnement s'impose ; elle progresse d'autant mieux qu'elle se forme en colonnes, sur un front restreint. C'est là, pour tous les hommes de métier, une vérité indiscutable
3l8 LE CHEVALIER DE FOLARD
et un résultat d'expérience. Moins le front a d'étendue et plus l'alignement des soldats de tête est facile ; plus la colonne a de profondeur et plus le mouvement en avant s'exécute avec un caractère de nécessité impérieuse, car il y a succession plus grande de l'effort et- accumulation des volontés. Folard eut le tort d'exagérer la mise en pratique de ces données, mais était-ce bien un tort? N'a-t-il pas mieux servi sa cause et, avec elle, la cause de la tactique orthodoxe en dépassant la limite des affirmations permises? On peut répondre hardiment que pour faire cesser des erreurs, le meilleurmoyen est d'en prendre la contrepartie ; la tâche des successeurs, tels Maurice de Saxe et Napoléon, est de rétablir l'équilibre dès que la voie de la vérité s'est trouvée débroussaillée par les travailleurs du début.
L'armée, enfin débarrassée des conceptions rigides, se fractionne, s'échelonne, s'engage à la demande du besoin, tâte l'ennemi, reconnaît les points faibles; enfin, elle frappe juste et c'est là tout le bienfait de l'ordre en profondeur, quand le général sait en user. A coup sûr. le dosage des forces et le choix des objectifs exigent beaucoup de science, beaucoup plus que l'entrée en action d'une armée disposée sur deux lignes, orientée une fois pour toutes vers la zone d'attaque. Le choc au centre, que préconise Folard, est une manœuvre plus délicate que l'enveloppement des ailes, tel que le pratique de nos jours larmée allemande au cours de ses exercices; déborder l'ennemi est à la portée de tous les chefs s'ils possèdent la supériorité du nombre, c'est la conception du bon élève qui peut remettre à ses sous-ordres l'exécution du mouvement proprement dit, ce n'est pas là qu'on verra s'exercer le talent d'un virtuose ; le procédé permet d'obtenir des victoires d'une honnête moyenne, mais non la destruction de l'ennemi. La manœuvre en profondeur, au contraire, doit tenir compte à tout moment des réalités du combat et de ses phases successives ; elle exige que le commandant en chef soit comme un pilote sans cesse à la barre, les yeux fixés sur la tempête.
Folard estimait que notre pays fournirait toujours des
armées capables d'évoluer sous le feu, par groupes animés de la volonté de vaincre et solidaires les uns des autres. Le terrain devenait à ses yeux, non plus un facteur prépondérant avec les positions qu'il offrait, mais un auxiliaire dont le chef devait se servir, sans pour cela qu'il devînt son esclave. Il supposait aussi que la France produirait tout au moins <■< la monnaie de M. Turenne » et que ses généraux sauraient utiliser l'instrument merveilleux constitué par nossoldats, en leurdemandantun rendement d'ensemble cherché par la somme de production des rendements individuels. Peut-on lui faire un grief de cette conception idéale que tous les militaires doivent avoir sans cesse à l'esprit? Folard ne fut donc pas un «illustre visionnaire », il reste encore de nos jours un guide extrêmement précieux, car son enseignement n'a pas vieilli : on n'y reviendra jamais sans faire une ample moisson de bons conseils et sans éprouver la sensation d'avoir touché de près une doctrine dont les militaires ne s'écarteront pas sans risquer de tomber dans des conceptions médiocres.