‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 2 sur 203 · Musée Calvet, Avignon, ms. 2130. n · texte numérisé non relu

Musée Calvet, Avignon, ms. 2130. n

3. Régina Bordelli vel meretricum (Registre du Conseil, 10 mars 1304).

Ils trouvèrent encore moyen de se maintenir lorsque, par un revirement extrême, la Réforme imposa sa rude austérité, amenant cette même cour, qui s'occupait jadis d'une « reine de joie », à punir un jeune homme, parce que celui-ci, en présentant à sa fiancée un livre de comptes, lui avait dit par plaisanterie : « Tenez, madame, voici votre meilleur psaume ^ »

Au milieu de tous ces remous, la famille des Folard avait non seulement multiplié ses rameaux, mais elle s'était maintenue en contact avec les hautes classes, et ce fut d'ailleurs cette situation privilégiée qui amena la catastrophe dont la gravité obligea la branche aînée de ces Anglais-Savoisiens à chercher encore une nouvelle patrie. Trois générations s'étaient succédées depuis l'arrivée en Savoie du premier Folard, et le petit-fils de l'émigré avait laissé en mourant deux garçons et une fille, appelée Madeleine.

Cette Madeleine, assure la chronique-, était d'une beauté remarquable et ses charmes, ainsi que sa triste aventure, furent célébrés dans une chanson que les petits ramoneurs savoyards chantaient encore au xvni^ siècle 3. Une si admirable jeune fille ne devait point manquer d'adorateurs, puisque la séduction de la femme fut et sera de tous les pays et de tous les temps. Ici, le charme délicieux et redoutable exerça son action sur « un personnage de haute marque », le fils du chancelier de Savoie. De son côté la jeune fille, flattée d'une recherche si avantageuse, et séduite aussi sans doute par les agréments physiques du soupirant, ne se montra point tarouche. Mais bientôt, hélas! un revirement se produisit. Fût-ce par l'effet assez fréquent d'une trop facile conquête? Fût-ce pour quelque autre cause, telle que la jalousie? Toujours est-il, qu'après avoir promis d'épouser Madeleine, le fils du chancelier se déroba. Et pour la fin de cette aventure, il faut laisser au document toute la saveur de sa concision.

I, Registre du Conseil, 9 mai 1546.

2 et 3. Musée Calvet, Avignon, ras. 2150,

« Les deux frères, outrés de l'injure dont ils ne purent avoir raison par les voies de la justice, préparèrent secrètement leur vengeance. Ils vendirent ce qu'ils avaient de biens, firent passer leur argent dans les lieux où ils avaient résolu de se retirer, envoyèrent leur sœur à Avignon où elle entra en religion. Après quoi, s'étant fait raison eux-mêmes en faisant périr le fils du chancelier avec toute sa famille, ils quittèrent le pays. Le cadet se retira en Auvergne où il a fait souche, l'aîné à Avignon où lise maria. » Il s'appelait Nicolas Folard.

Les juges de la Maurienne avaient fait des jurisconsultes, mais on verra bientôt cette famille de robe bifurquer vers l'épée et continuer pendant quelque temps à produire parallèlement des militaires et des magistrats, comme aussi quelques ecclésiastiques.

L'ancêtre Nicolas, qui fit souche en Avignon et dont les descendants se perpétuèrent jusqu'à nos jours, tandis que les autres branches s'éteignaient en Savoie et en Auvergne S trouva moyen, grâce à ses capacités, de faire d'emblée honnête figure parmi les hommes chez qui il prenait pied. Diaprés les carrières et les mariages de ses enfants, ainsi que d'après ses aptitudes, il appert qu'il se glissa facilement dans le monde des tribunaux, c'est-àdire sous la protection du parlement. Les troubles qui bouleversaient le pays nécessitaient une importante magistrature avec tout ce qui s'y rattache, car si les exécutions militaires étaient nombreuses au milieu des luttes dites de religion, les actes de brigandages se multipliaient également et les procès de toutes sortes affluaient entre les citoyens exaspérés les uns contre les autres par une tension générale des esprits.

C'était le temps (1560) où les huguenots, furieux de l'échec de la conjuration d'Amboise, envahissaient les cités, profanaient et pillaient les églises, massacraient les catholiques et allaient, comme à Saint-Laurent-des- Arbres, jusqu'à rôtir vif le curé sur son maître autel.

Devant une pareille agitation on est en droit de s'éton-

I. Comme aussi en Angleterre, croyons-nous sans oser l'affirmer.

ner que Nicolas n'ait point cherché quelque autre résidence. C'est qu'en réalité la France entière et les pays voisins étaient également en effervescence et que la ville des papes passait à juste titre pour la plus hospitalière des cités. Le gouvernement ecclésiastique accordait très largement asile à ceux que des circonstances délicates ou douloureuses chassaient de leur pays et l'on peut dire que la population d'Avignon fut une des plus cosmopolites du moyen âge. Les juifs notamment, chassés de France à plusieurs reprises à cause des crimes dont on les accusait, furent accueillis dans le Comtat à certaines conditions fort douces^

Dans la suite des temps, tous ces éléments, sauf peutêtre les juifs, s'assimilèrent, se fondirent et s'unifièrent au point de former une race de terroir homogène et originale. Mais les individus conservèrent, chacun en soi, les caractères des espèces diverses dont leurs familles, durant leur formation, avaient reçu l'empreinte. Nous retrouverons d'ailleurs plus tard chez le chevalier le sang-froid qu'il tenait de ses ancêtres mâles, joint à la vivacité dont les races du Midi l'avaient doté par les femmes.

Cependant Nicolas avait contracté dans sa nouvelle patrie un mariage dont il avait eu deux fils et une fille, nommée Jeanne. Celle-ci devait apporter sa contribution à la célébrité de la famille, non seulement, comme sa tante, par sa beauté, mais semblablement aussi par un incident qui, pour n'être pas dramatique comme celui de Savoie, n'en eut pas moins quelque retentissement dans le Comtat. C'est de plus à cet incident que l'on doit attribuer la recherche matrimoniale dont la jeune fille fut peu après l'objet. Voici quelle en fut la genèse : le « gouverneur de la province^ », nous dit-on, était

1. Ils devaient assister à une prédication qu'un prêtre leur faisait tous les samedis [Histoire dît diocèse d'Avignon, par l'abbé Granget).

2. Il s'agit probablement du Comtat, appelé ici « province » par analogie avec les anciennes divisions romaines. Mais depuis le départ des papes (1377) le véritable gouverneur était le légat. Or, sa dignité ecclésiastique le met hors de cause. Le personnage serait donc

devenu follement amoureux de cette belle personne, au point que dans un bal il se laissa aller jusqu'à lui découvrir sa passion, un peu brutalement sans doute, car Jeanne prit la déclaration pour un outrage. Avait-elle connaissance de Taventure de sa tante et était-elle édifiée par l'exemple de celle-ci sur les inconvénients de la séduction ? ou bien sa vertu l'inspira-t-elle en cette circonstance, toujours délicate pour une jeune fille ? ce qui est certain, c'est qu'elle administra un soufflet au personnage, aussi importun qu'important, dont elle avait à repousser les avances. Le scandale fut proportionné à la qualité des antagonistes et le résultat se traduisit par une grande considération à l'égard de la hardie demoiselle, puis par une demande en mariage de la part de Barthélémy de Zanobis dont la famille était tenue pour une des meilleures en Avignon.

Le contrat^ fut signé le i8 mai 1599 et la cérémonie nuptiale suivit de près.

Les Folard étaient donc désormais remarquablement bien posés. De leur côté, les deux frères de Jeanne « firent chacun leur branche», dit la chronique. « Ceux de la cadette qui est celle des majors d'Avignon n'ont jamais quitté l'épée et il y a eu parmi eux nombre de braves gens et qui ont bien fait parler d'eux en leur temps. Ceux de l'ainée entrèrent dans la robe que ses descendants ont quittée pour reprendre la première profession de leurs ancêtres-. »

Le frère aîné de Jeanne s'appelait Nicolas, comme son père et comme son grand-père, et il épousa le 24 décembre 1628 Marguerite de Guay ^ qui descendait du fameux

le chef militaire du Comtat, « major d'Avignon»; à moins que l'auteur du document n'ait voulu désigner le gouverneur royal de la province française limitrophe : le Languedoc.

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