CHAPITRE III
Campagne de 1704 en Italie. — Premiers désespoirs de Folard qui se lamente auprès de M. de Chamillart de ne point obtenir de grade supérieur. — Sa situation d'aide de camp du grand-prieur et portrait de celui-ci. — Mission diplomatique mystérieuse confiée à Folard.
— Prise de Serravalle d'après le projet du petit ingénieur, suivie de la prise d'Ostiglia selon ses plans. — Folard réclame le règlement de sa solde. — Difficultés à ce sujet. — Etat des ingénieurs à cette époque. — Folard jalousé. — Campagne de 1703. — Ouverture des hostilités par le prince Eugène. — Parallèle de ce général et du duc de Vendôme. — Misère dans l'armée. — Exactions des commis de guerre. — Le prince Eugène se prépare à attaquer le grand-prieur, livré à lui-même. — Position des deux armées à Moscolini. — La cassine de la Bouline. — Folard propose de l'occuper et de la fortifier. — Le grand-prieur lui confie ce soin. — On y envoie quatre compagnies. — La nuit, on pressent une attaque, et Folard demande l'autorisation de s'enfermer dans la cassine avec les défenseurs. — Dispositions de combat. — Attaque de la cassine par quinze cents Impériaux. — Ceux-ci pénètrent d'abord dans la cour mais sont arrêtés par le feu des assiégés, barricadés dans les bâtiments. — Folard défend une porte avec vingt grenadiers contre trois cents Impériaux.
— Il se replie sur un poulailler. — Le grand-prieur envoie le régiment de la Marine au secours de la cassine. — Sommation du prince de Wirtemberg aux assiégés qui refusent deux fois de se rendre. — A l'aube, plusieurs bataillons viennent dégager la cassine et les Impériaux sont obligés de se replier. — A la suite de cette affaire le grand-prieur signale la belle conduite de Folard qui a reçu une blessure dans le ventre. — Folard écrit lui-même, mais on lui refuse la croix de Saint-Louis. — Cependant le duc de Vendôme ayant insisté, Folard reçoit cette croix avec quatre cents livres de pension.
Sur la recommandation du duc de Vendôme une compagnie avait été promise à Folard, mais la campagne s'acheva sans que le brevet tant désiré eût été octroyé à l'actif officier.
Dès le commencement de l'année suivante (1704), Fin-
téressé adressait de larmoyantes doléances à Chamillart qui avait pourtant écrit deux fois à son sujet. MaisFolard s'était déjà suscité des ennemis par son zèle, sa faconde, ses succès et aussi, il faut le dire, par son excessive confiance en soi. Les colonels ne se souciaient pas d'avoir à leur côté un personnage aussi remuant, dont l'activité semblait toujours avoir la prétention désobligeante d'absorber celle des autres. Le duc de Vendôme, malgré son désir de caser son protégé, s'était heurté, sinon à desrefus, du moins à beaucoup de froideur, et, ne voulant pas mécontenter ses colonels en nommant Folard d'office, il n'avait pas insisté. Seulement, en guise de consolation, il avait obtenu l'ordre d'attacher le petit lieutenant à la personne de son frère, le grand-prieur, qui allait commander l'armée de Lombardie, tandis que lui-même demeurait à la tête de l'armée de Piémont.
Saint-Simon a tracé du chevalier Philippe de Vendôme un portrait tellement effroyable qu'on se demande comment le Roi osait l'employer. « Il avait, dit Saint-Simon, tous les vices de son frère. Sur la débauche il avait de plus que lui d'être au poil et à la plume et d'avoir l'avantage de ne s'être jamais couché le soir depuis trente ans que porté dans son lit ivre-mort. Menteur, escroc, fripon, voleur, malhonnête homme jusque dans la moelle des os, suprêmement avantageux et singulièrement bas et flatteur aux gens dont il avait besoin et prêt à tout faire et à tout souffrir pour un écu ; avec cela le plus désordonné et le plus grand dissipateur du monde. »
Mais on sait avec quelle dureté était trempé le terrible burin de Saint-Simon, et il convient de rappeler que dès l'âge de quatorze ans Philippe de Vendôme, déjà chevalier de Malte, s'était signalé par son courage à Candie, puis, un peu plus tard, au passage du Rhin et en Flandre.
A l'époque ou Folard lui fut attaché, il avait quaranteneuf ans. Il possédait toujours les grâces d'un esprit unanimement reconnu, mais sa tournure, jadis parfaite, s'était épaissie, et les excès de toutes sortes avaient altéré un visage singulièrement beau dans sa jeunesse.
Il dormait trop, grave défaut pour un général. Folard
lui-même le déclare, tout en reconnaissant à son chef certaines qualités qui compensent quelque peu les nombreux vices dont Saint-Simon l'a accablé, malheureusement avec exactitude pour plusieurs.
«Monsieur le grand-prieur, a écritFolardS ne manquait pas de courage ; il en avait même beaucoup, et quant à Texpérience il en avait plus qu'aucun de ses officiers généraux. Mais ce beaucoup en tout était étouflfé par un défaut très essentiel parmi quelques autres et qui n'est pas excusable dans un homme de guerre. Il le poussa aux dernières bornes. C'était justement celui qu'un fameux capitaine^ mettait au nombre des plus grands. Uii général d'armée^ disait-il, doit être un homme de toutes les heures et ne dormir que le moins qu'il peut.
Mais quoique Folard aperçût bien les défauts de son général, il ne l'en servit pas moins avec zèle et lui rendit de notables services que le grand-prieur sut d'ailleurs reconnaître en se montrant toujours dans la suite le fidèle protecteur de son aide de camp. Le petit officier lui avait promptement inspiré confiance, non seulement pour les questions militaires, mais aussi pour les affaires diplomatiques, et au mois de mars il fut envoyé à Rome afin de converser secrètement avec l'ambassadeur d'Espagne^.
De retour au mois d^avril, Folard, sans perdre de temps, levait le plan de la forteresse de Serravalle qui protégeait Novi et l'envoyait au ministre en expliquant comment ce poste lui semblait facile à prendre. Il ajoutait aussi la relation des confidences qu'il avait reçues d'un commissaire