‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 25 sur 203 · I. Polybe, t. III, p. 318. a. Ibid., p. 309 et suiv · texte numérisé non relu

I. Polybe, t. III, p. 318. a. Ibid., p. 309 et suiv

plus régulière, et l'ordre un peu mieux observé. Ses vues étaient sinon plus longues, du moins plus affûtées. Mais il ne donnait pas moins à la fortune que l'autre et l'on ose dire que, dans tous deux, la valeur de leurs troupes réparait souvent la faute du général »

Et pourtant Folard avoue que Vendôme négligeait trop la discipline.

Le prin e Eugène, au contrnire, y tenait « parce qu'il en sentait le besoin et formait par là d'excellents officiers, capables de le remplacer un jour ». C'était de quoi manquait Vendôme qui dut ses succès à lui-même et à ses talents naturels.

« Quant aux mœurs, déclare pudiquement Folard, ce n'est pas mon affaire. Ces généraux ont eu leurs passions et leurs faiblesses comme les autres hommes ; qui est-ce qui en est exempt ? »

En ce qui concerne les qualités de l'âme, Folard ne peut parler du prince Eugène que par ouï-dire. « Ceux qui l'ont fréquenté, écrit il, m'ont dit que c'était un prince de beaucoup d'esprit, cultivé par l'étude des belles lettres et la lecture des historiens anciens et modernes. »

Pour Vendôme, l'étude étant faite de première main, elle est plus précise.

L'arrière-petit-fils de Henri IV ne s'était jamais adonné aux sciences ni à la politique ; sauf cette restriction, il possédait « les mêmes vertus que le prince Eugène ». Evidemment ce mot de « vertu », appliqué au duc de Vendôme, étonne un peu, mais il faut le prendre dans un sens très élargi.

«On voyait en lui, dit Folard, la bonté et la beauté d'un excellent naturel, l'humeur affable, douce et bienfaisante ; incapable de haïr, encore moins de se venger^ simple et sans faste, sans déguisement, sans envie, bon citoyen, l'âme peu ambitieuse, ne connaissant d'autre récompense d'une belle action que l'action même, sans présomption de lui-même, peu délicat dans le manger, il n'avait même aucun goût. Il aimait un peu trop à dormir et à rester au lit lorsqu'il n'y avait plus que faire ; mais

je n ai jamais remarqué que ce défaut ait beaucoup nui à ses affaires.

« Jamais homme ne mérita mieux d'avoir de véritables amis que M. de Vendôme, et jamais prince n'en eut plus en apparence et moins en effet, tant il sut mal choisir... 11 était au-dessus de l'argent au delà de ce qu'on peut dire. Il le méprisait à un tel point que lorsqu'il plaisait à son intendant de lui en donner, il s'en défaisait tout aussitôt en faveur des premiers venus, sans choix, ni règle. »

Malheureusement, ce désintéressement, inattaquable quand il demeure personnel, avait la plus fâcheuse répercussion dans l'administration de l'armée où il n'aurait pas dû se faire sentir. Et c'est avec raison que Folard fait à Vendôme un grief — seule ombre d'ailleurs qu'il jette sur son portrait — d'avoir toléré autour de lui de véritables pillages.

<< Ces gens-là, raconte-t-il, prenaient à toutes mains sur le Roi, sur les troupes, sur les sains et sur les malades, et, qui pis est encore, sur le pays. ..

« Rien de plus triste et de plus surprenant que la misère de nos soldats dans les hôpitaux ; ils y mouraient bien moins de leurs maladies ou de leurs blessures que faute de soins, de remèdes et de nourriture. Ce qu'il y eut de plus triste et de plus ruineux pour les officiers, c'est que les commis usaient de cette fraude d'être longtemps et presque toujours des années entières sans faire de nouveaux états et sans effacer les noms des soldats morts pour en avoir la paie. »

Ces commis, c'étaient les commissaires des guerres dont beaucoup érigeaient le vola l'état d'usage, et Folard dénonce un de leurs moyens assez ingénieux, d'abord appliqué en Flandres, puis en Italie.

On faisait journellement des retenues sur toute l'armée, sous prétexte de dégâts, maraudes ou pillage de châteaux et de villages; et l'on faisait monter le dommage au delà de la réalité. Puis on tripotait parmi ces sommes.

« A peine payait-on vingt mille livres sur cent mille qu'on avait retenues sur l'armée », assure Folard.

Aussi la misère était-elle grande parmi les troupes.

Vendôme, à la fin, essaya d'y remédier et se plaignit à la Cour. Mais cette démarche d'un chef, qui avait lui-même les mains nettes et qui pour cela était redoutable, n'eut d'autre résultat que de donner naissance à la cabale dont les auteurs finirent par obtenir la disgrâce de Vendôme. Telle est du moins la version de Folard ; et pour qui connaît les hommes elle est bien vraisemblable, car elle est de toutes les époques.

Mais il ne faut pas anticiper, et avant de voir le duc de Vendôme se retirer dans son domaine d'Anet, Folard allait accomplir sous les yeux de ce général en chef quelques-uns des plus jolis exploits de sa carrière.

Au début de la campagne, le grand-prieur demeura livré à lui-même et ce fut vers ce célèbre dormeur que le prince Eugène se porta tout d'abord. Les deux armées se trouvaient en contact au sud de Brescia, séparées par la Chiesa et le canal qui en est dérivé.

Les Impériaux s'efforçaient de gagner l'Oglio et de le franchir pour aller au secours du duc de Savoie, et il s'agissait de les en empêcher.

L'armée française occupait alors le camp de Moscolini, et sa gauche tenait position sur des rochers qui dominaient la Chiesa. La rivière formait à cet endroit avec sa dérivation un angle de plus de deux cents mètres d'ouverture, prairies découvertes au delà desquelles, à trente ou quarante mètres du canal, en face d'un pont de pierre se dressaient les bâtiments et les murs de clôture dune cassine* assez importante, nommée La Bouline.

Environ à cinq cents mètres plus loin, on apercevait la droite des ennemis appuyée à des montagnes qui bordaient l'autre côté de la vallée. Or, ce jour-là (30 mai 1703), le grand-prieur s'était avancé avec son aide de camp jusqu'au bord des rochers, et de cette position élevée tous deux distinguaient nettement la file des fourrageurs ennemis qui revenaient en désordre et sans chargement. C'était là le résultat d'un coup de main préparé

I. On donnait ce nom aux fermes ou maisons isolées. Au milieu d'espaces découverts, ces constructions pouvaient devenir des points d^ appui précieux et Folard en préconisait l'utilisation fréquente.

le matin. M. d'Uzès^ avec deux cents maîtres- avait passé le canal et était tombé sur une des escortes qu'il avait « poussée et battue ». Folard dit alors au grandprieur :

« Monseigneur, si nous occupions la cassine, nous serions maîtres des fourrages entre le canal et la colline. L'endroit est découvert et il faut que les ennemis passent par là pour tirer leurs vivres des villages de la vallée. »

Le prince Eugène vivait en effet sur le pays.

« Seulement, continuait Folard, pour communiquer facilement avec la cassine il faudrait jeter un pont sur la Chiesa. C'est simple et trois bateaux suffiraient.

— Chargez-vous donc de cette besogne, répondit le grand-prieur; le marquis Le Guerchois" vous fournira les travailleurs dont vous aurez besoin*. »

Folard partit aussitôt. La cassine possédait une grande cour rectangulaire dont deux côtés et la moitié du troisième étaient bordés de bâtiments et dont le reste était clos par un simple mur que Folard fut très étonné de trouver déjà crénelé. Seulement, les gens qui avaient procédé à ce travail ne devaient être guère expérimentés, car les meurtrières étaient non seulement trop grandes mais aussi percées trop bas, « de sorte, explique Folard, que les gens du dehors avaient, pour tirer, autant d'avantages que ceux du dedans ».

Il fallait donc boucher ces trous, en faire d'autres plus haut et élever une banquette de terre de deux pieds et demi pour permettre aux défenseurs de tirer commodément sans que les ennemis pussent, de l'extérieur, passer les canons de leurs fusils par les ouvertures. Or le temps pressait.

1. Probablement le comte d'Uzès qui eut un duel célèbre en 1700 avec le comte de Rantzau au sujet de Mme de Luxembourg. Voir Saint- Simon, t. V, p. i^. Garnier, édit.

2. Nom conservé aux cavaliers parce qu'autrefois chacun d'eux était accompagné d'écuyers et d'archers.

3. Le Guerchois, ancien capitaine aux gardes, puis colonel du régiment de la Vieille-Marine et enfin lieutenant général.

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