Polybe, t. V, p
2. C'est-à-dire uniquement des hommes d'élite. Les grenadiers étaient des soldats choisis pour leur force, leur courage et leur adresse. Dans l'armée française il y en avait quatre par compagnie. Ils marchaient en tète et jouissaient de divers avantages, notamment d'une haute paie. On formait aussi des compagnies de grenadiers.
commandement de cette colonne d'élite à l'un de ses meilleurs généraux, le prince de Wirtemberg^ Or, deux cents Français à peine défendaient la cassine.
Tout d'abord Tartillerie fut dételée et mise en batterie en face de la porte voisine du poulailler qui ouvrait du côté de la montagne.
Trois coups furent tirés, et aussitôt toute l'infanterie qui était à plat ventre dans la plaine s'avança, enveloppant la cassine par trois côtés. Par bonheur le quatrième côté, celui du cellier, fut négligé. Il y avait là, en effet, une porte cochère mal barricadée et encadrée de ces dangereux créneaux si maladroitement percés. En attaquant ce point, les ennemis auraient fait une gênante diversion et Taffaire eût pu mal tourner. Ce fut une grande négligence de la part du prince de Wirtemberg et « cette faute lui coûta bon, écrit Folard-, sans compter la honte qui suit toujours les entreprises mal concertées ». Mais en réalité les ennemis, confiants dans leur force, ne croyaient pas utile de prendre tant de précautions, et, de fait, leur première attaque sembla leur donner raison. « Les grenadiers marchèrent droit à la cassine, s'approchèrent des créneaux, en délogèrent les défenseurs en fourrant cinq ou six fusils dedans et il n'y eut plus moyen d'y montrer le nez. » Ceux qui s'y risquèrent furent tués, les autres se sauvèrent dans divers bâtiments, mais surtout dans le cellier. Alors les ennemis s'installèrent à leur tour aux créneaux et balayèrent la cour par un feu terrible. Mais ils n'étaient pas pour cela maîtres de la position. Les hommes postés dans le colombier les découvraient des pieds à la tête, et à la clarté des coups de fusil tiraient dans d'excellentes conditions. Ce feu très meurtrier brisa l'élan des grenadiers du prince Eugène et permit aux défenseurs de se ressaisir.
Entre le colombier du coin et la porte donnant sur le canal se trouvait un pressoir où Folard s'était réfugié
I. Ou : de Wurtemberg, Eberard (Louis), né en 1676, mort en 1733. Nous le retrouverons se couvrant de gloire à Malplaquet (1709).
a. Polybe, t. V, p. 425.
avec une vingtaine d'hommes. Ce fut une heureuse chance, car au même instant, contre toute attente, la porte était attaquée et elle aurait cédé promptement si Folard et ses compagnons ne s'étaient immédiatement portés au secours des six hommes qui la défendaient.
Quanta l'autre porte, elle tenait bon, grâce à la futaille que les ennemis ne parvenaient pas à déplacer car, à chaque tentative, on leur tuait du monde du haut du poulailler.
De ce côté, La Tour-Fraguier disposait ses gens avec sagesse et intelligence; mais en face, vers le canal, il n'y avait pas un seul officier. Folard prit donc le commandement de la petite troupe qu'il avait sous la main. Il cria aux soldats qui l'entouraient qu'il fallait défendre la porte, que le salut de la position en dépendait. « Ils s'y présentèrent de bonne grâce », raconte-t-il, et lui-même usa du reste avec beaucoup de présence d'esprit d'un moyen assez original. Comme il n'existait pas de créneaux à cet endroit et qu'il eût été trop dangereux de se montrer pardessus le mur, il fit reculer ses hommes de cinq à six pas, en face de la porte dont les ais commençaient à céder sous les coups de hache, et il commanda le feu. La plupart de ceux qui travaillaient de lautre côté furent tués ou blessés, et il y eut quelque répit.
Mais bientôt le travail reprit malgré les balles qui perçaient les planches, et enfin, comme les battants n'étaient faits que de sapin, les ennemis finirent par pratiquer une ouverture où deux hommes pouvaient passer en se serrant.
Heureusement ils étaient obligés de se baisser. Folard comprit quel parti on pouvait tirer de cet inconvénient et il donna un ordre que ses soldats exécutèrent avec succès. Postés de chaque côté de la porte ils recevaient à coups de baïonnette les malheureux qui se présentaient, poussés par leurs camarades ; car tous voulaient avoir la gloire d'entrer les premiers dans la place.
Plusieurs furent ainsi égorgés sans miséricorde. Sur ces entrefaites une autre ouverture fut pratiquée. « Mais les premiers étaient à peine à demi entrés, explique Folard
avec une simplicité où perce la satisfaction, qu'ils furent égorgés et ceux-là bouchèrent le trou... »
Cependant du dehors on avait fini par comprendre qu'à continuer de la sorte on sacrifierait trop de monde ; et une attaque plus sérieuse se préparait. A un signal, la porte, soulevée par des leviers, fut arrachée de ses gonds au milieu de cris de triomphe, mais un seul battant tomba.
Folard donne ici un bel éloge de l'énergie française. « Ces braves soldats, dit-il en parlant de ses hommes, se jetèrent sur les assaillants en vrais déterminés, avec celte fureur et cette violence si redoutables que Ion admire dans la nation, lorsque les chefs qui la connaissent savent s'en servir et en profiter avec le secours de l'ordre et de la conduite et surtout dans les grandes extrémités. »
Les premiers ennemis qui entrèrent furent tués. C'étaient presque tous des officiers. Mais voilà que brusquement l'autre battant tomba ; alors ce fut une ruée. Les ennemis entraient en foule comme un torrent, tuant, entraînant et renversant, dans cette sauvage poussée, tout ce qui se trouvait devant eux
Folard, blessé d'un coup d'épée au ventre, fut foulé aux pieds, mais il se releva promptement, et comme il avait négligé de mettre du papier à son chapeau, il put sans être reconnu se glisser dans la cohue des assiégeants qui envahissaient alors la cour ; puis il gagna le poulailler attenant à l'autre porte. A la lueur des coups de feu qui zébraient la nuit, il aperçut une échelle et s'em^pressa d'y grimper. Il atteignit ainsi le premier étage du bâtiment.
« Là, écrit-il, je trouvai La Tour-Fraguier avec une quinzaine de grenadiers de différentes compagnies, qui tiraient sans cesse sur un corpsd'environ six cents hommes, qui étaient en bataille derrière la cassine, près du canon qui ne nous incommoda pas beaucoup, à cause de leurs gens qui étaient dans la cour. »
Mais comme le feu de ces grenadiers était dirigé vers l'extérieur et que dans la cassine personne ne tirait plus, les ennemis se crurent maîtres de la place et, afin de se reconnaître, ils ravivèrent trois grands foyers qui avaient été allumés au milieu de la cour dès le début de l'action.
Ce fut leur perte. Car aussitôt une grêle de balles s'abattit sur eux. « 11 en partait, raconte Folard avec une joie triomphante, des greniers, des chambres, du cellier, du colombier et du poulailler, à dos, de front, sur leurs derrières et à leur flanc gauche sans qu'ils vissent ceux qui les chauffaient d'une si étrange manière. »
C'étaient tous ces braves grenadiers de la Marine, de Leuville, de Bretagne et d'Egrigny que les autres avaient crus en fuite ou exterminés mais qui, tenaces, s'étaient simplement retranchés dans les bâtiments. A présent, ils choisissaient leurs buts à la lueur des foyers que les ennemis, dans leur désarroi, oubliaient d'éteindre.
Cependant, au camp de Moscolini, on s'était ému de la terrible fusillade qui continuait à crépiter dans la cassine, et le grand-prieur, comprenant que ses courageuses compagnies tenaient bon, résolut de les secourir.
Il envoya au marquis Le Guerchois l'ordre de marcher au secours des assiégés avec son fameux régiment de la Marine qui s'était toujours distingué dans les campagnes précédentes, sans cesse appliqué à maintenir une réputation que Condé avait consacrée d'un mot, vingt ans auparavant. Hagueneau était assiégé par Montécuculli. Il fallait secourir la place. « La Marine y est, dit Condé, j'ai le temps d'arriver. » Et ce fut en effet Montécuculli qui leva le siège. Depuis lors, les hommes de la Marine, fiers de la phrase qui avait si joliment auréolé leur régiment, demeuraient énergiquement fidèles à la tradition glorieuse que leur avaient transmise leurs anciens.
En quelques instants le régiment fut prêt et s'avança dans les prairies de laChiesa. Alors le prince de Wirtemberg ordonna un effort suprême, espérant se rendre maître de la cassine avant l'arrivée du secours et s'y retrancher à son tour. Il désigna particulièrement le colombier, escomptant que, s'il parvenait à s'y établir, le reste ne tiendrait pas longtemps. Or, les hommes qui défendaient le rez-de-chaussée avaient démoli la porte pour faire du feu, et l'officier venait d'être blessé. Voyant sa petite troupe décimée par les balles dont on l'accablait, grâce à l'absence de porte, il se rendit et voulut faire
descendre les sept grenadiers postés au premier étage. Mais ces braves, qui se voyaient encore indemnes, répondirent « que s'ils avaient à se rendre, ce ne serait que quand la poire serait mûre et prête à tomber, et qu'ils croyaient bien valoir leurs camarades qui tenaient encore de l'autre côté de la cour ».
En effet, le feu ne cessait pas. A plusieurs reprises, le prince de Wirtemberg avait fait sommer les divers groupes de grenadiers français de se rendre. On ne lui avait rien répondu, mais on avait continué de tirer.
« Dans le poulailler, dit Folardavec humour, nous fûmes plus civils, nous répondîmes, mais fort impoliment^ sentant que le régiment de la Vieille-Marine arrivait, par le bruit de guerre que nous entendions, et cela déplut beaucoup au prince de Wirtemberg. »
On le croira sans peine, car les gens du prince Eugène commençaient à se décourager et songeaient sans enthousiasme qu'après une attaque si rude ils allaient avoir des troupes fraîches en force sur les bras. Mais on tiraillait toujours.
La grande crainte de Folard dans le poulailler avait été que les ennemis n'apportassent un baril de poudre dans la pièce en dessous pour faire sauter le bâtiment. Aussi son premier soin avait-il été de percer un trou dans le plancher. Sage précaution, car bientôt plusieurs soldats ennemis tentèrent de s'introduire. Mais le premier qui pénétra fut tué à bout portant et personne n'osa plus se risquer, l'endroit paraissant un coupe-gorge redoutable.
Or, dans le colombier, les sept grenadiers n'avaient pas pris les mêmes précautions, et Folard s'est étonné avec raison de ce que les ennemis, maîtres du rez-dechaussée, ne les aient pas réduits par l'incendie ou la mine.
Il est vrai qu'en pleine nuit, au milieu des cris et des coups de feu, il est bien difficile de songer à tout. Et
I. Il est probable que le mot de Cambronne était déjà utilisé en pareil cas.
puis, probablement, les ennemis ne tenaient point à détériorer des murs dont ils pensaient avoir besoin pour se garer de la contre-attaque qui se dessinait de plus en plus.
Trois bataillons de la Marine étaient en effet arrivés le long du canal. M. Le Guerchois en disposa deux à droite et à gauche pour assurer sa retraite, et passa le pont à la tête du troisième. Mais il trouva la cour de la cassine grouillante d'ennemis et vit de plus un corps de cinq à six cents hommes posté dans la plaine du côté du colombier. Craignant d'être pris en flanc, il se contenta de déployer son bataillon un peu en arrière du pont entre le canal et les bâtiments, et de là il fit ouvrir un feu violent sur les ennemis. A ce moment un des grenadiers qui défendaient encore la cassine se mit à une fenêtre donnant sur le canal et renseigna M. Le Guerchois sur ce qui se passait à l'intérieur.
Malheureusement il ne songea pas à lui indiquer la porte de derrière qui ouvrait sur le cellier, sans quoi M. Le Guerchois aurait pu se glisser par là dans la cassine avec tout son monde et chasser les ennemis. De fait, les dernières heures de la nuit se passèrent à tirailler au hasard, et, comme les foyers s'étaient éteints, il se faisait plus de bruit que de mal.
Le prince de Wirtemberg avait ordonné d'amener le canon dans la cour et de tirer par la porte ouverte sur le pont de pierre du canal, car il redoutait de voir arriver par là de nouveaux secours. De temps à autre on envoyait donc une volée de mitraille dont l'effet se réduisait à trouer les ténèbres et à inquiéter dans son camp M. le grand-prieur qui commençait à penser que l'affaire devenait de plus en plus sérieuse.
Quant à Folard et à ses compagnons, toujours retranchés dans le poulailler, ils ne comprenaient rien à ce qui se passait. Ils entendaient vers le canal une violente fusillade, indiquant clairement qu'on venait les dégager, mais ils ne voyaient se dessiner aucun mouvement de leur côté et ils se demandaient à quoi les troupes envoyées à leur secours pouvaient s'occuper. Ils ne se rendaient pas
compte que M. Le Guerchois avait laissé prudemment deux bataillons en deçà du canal et qu'il tenait tête à quinze cents hommes avec un seul bataillon, n'osant pas dégarnir sa ligne de retraite.
Il fut heureux que les ennemis n'eussent point l'idée de contourner la cassine du côté du cellier, car ils auraient taillé en pièce et mis en fuite ce faible effectif. Il y eut là encore une faute que Folard s'est empressé de noter pour profiter de la leçon à l'occasion.
A l'aube, la situation se modifia. Le grand-prieur avait enfin passé la Chiesa avec plusieurs bataillons, et M. de Wirtemberg eut peur à son tour d'être écrasé. Mais avant de se décider à partir, il fit encore sommer les embusqués de se rendre, et cela, déclare Folard, « en des termes qui marquaient son estime ». Cette tentative un peu puérile ayant échoué, il se retira, laissant là bien des morts...
Folard raconte : « La cour et les environs de la cassine en étaient tellement couverts que je n'ai rien vu de pareil, et Ton peut dire qu'ils y perdirent la moitié de leurs grenadiers. Ce fut là que nous remarquâmes le grand courage du prince qui nous attaquait, car il ne bougea pas de l'intérieur de la cassine où était le plus grand danger ^ »
Cependant le jour commençait à poindre, quand les ennemis ayant évacué la place, le grand-prieur fît son entrée à la Bouline. Alors chacun sortit de l'endroit qu'il occupait et reçut les félicitations que tant de bravoure méritait.
Dès le jour même le grand-prieur faisait jeter les corps des ennemis dans le canal, ensevelir ceux de nos soldats, et il envoyait un rapport succinct au duc de Vendôme en le priant de le transmettre à la Cour par un autre courrier. Cinq jours plus tard (6 juinj, il complétait son récit, et après avoir loué le rare courage de tous ces grenadiers
I. Polybe. t. V, p. 429. D'autre part, nous trouvons que la perte des ennemis fut évaluée à 900 hommes et que les Français eurent 20 officiers et 200 hommes tués ou blessés (note de M. Lecestre dans le Chevalier de Quincy, t. II. p. 97).
qui s'étaient si vaillamment comportés, il ajoutait :
J'avais oublié dans mon mémoire le pauvre petit Folard qui se jeta de bonne volonté dans la cassine où il demeura toute l'action; et les capitaines des grenadiers ont été très contents de lui. Cela mériterait bien que le Roi l'honorât de quelque petite récompense^.
Après une telle action et avec un pareil appui Folard pouvait tout espérer. Hélas! la réponse du ministre fut profondément décevante.
Le Roi, écrivait-il 2, a bien voulu accorder les croix de Saint-Louis que vous demandez pour les sieurs de Chambourdon et la Fargue, capitaines des grenadiers des régiments d'Auvergne et d'Angoumois. Il n'a pas jugé à propos de faire pareille grâce au sieur Folard, capitaine dans celui de Quercy, lequel n'a pas des services assez marqués.
Heureusement, le duc de Vendôme intervint et finit par obtenir non seulement la croix de Saint-Louis, si bien méritée, mais encore quatre cents livres de pension^. Quoique tardive, la récompense fut réconfortante et utile, mais en réalité le mouvement des camps et l'activité quotidienne, comme aussi les dangers de la guerre avaient déjà dissipé le chagrin du petit officier que l'on retrouve toujours plein d'ardeur dans la fin de cette campagne comme dans celles qui suivirent.
1. Ministère de la guerre, vol. 1866, p. 35. Voir aussi le certificat élogieux que le grand-prieur délivra à son aide de camp, le 8 août 1705.