I. Polybe, t. III, p
sant beaucoup, décampait le 22 juin, dérobant sa marche à la faveur de la nuit. » Ce fut seulement à deux heures après midi que le grand-prieur eut connaissance de ce départ.
Alors il décampa lui-même en toute hâte pour suivre l'armée ennemie. Mais celle-ci avait de l'avance et le prince Eugène se mit à multiplier ses feintes avec une rapidité déconcertante, si bien qu'en huit jours le grandprieur fut, selon l'expression de Folard, « hors de mesure ».
Alors le duc de Vendôme, averti, accourut fort inquiet en se faisant suivre de dix bataillons et d'autant d'escadrons, commandés par M. d'Albergotti, et immédiatement (i"^ juillet) il se rapprocha de son adversaire.
C'était chez lui un principe de se tenir à portée de l'ennemi afin de savoir constamment par lui-même, disait-il, « si le cul de l'enfant sentait bon »^
A ce mouvement hardi, le prince Eugène comprit qu'il avait affaire à un autre homme et que le général en chef était arrivé. Les troupes frajiçaises campaient alors à Casal-Morano, et le quartier général était éiabli à Sorezino. Les deux armées se trouvaient en présence et, pendant plusieurs jours, une grande bataille sembla imminente.
Mais le prince Eugène ne visait pas tant à se battre qu'à pénétrer dans le Piémont ; et alors commença une série de marches, d'escarmouches et de contre-marches dans lesquelles les deux généraux déployèrent toutes les ressources de leur science et de leur habileté.
L'avantage de ce tournoi stratégique resta enfin au duc de Vendôme, grâce à une ruse, souvent employée mais toujours impressionnante, qui lui permit de tenir son ennemi en échec durant toute une matinée avec des forces très inférieures.
Le prince Eugène, devançant son adversaire, était enfin parvenu à jeter un pont sur l'Adda, en avant de Cassano, à un endroit nommé Paradiso, et Vendôme, arrivé à
I. Mémoires du chevalier de Qiiincy, publiés par L. Lacestre, t. II, p. 108. Renouard, édit.
temps pour voir l'entreprise, y assistait impuissant, « tout en mangeant un petit morceau de pain bien noir et du fromage pourri sans vin». Il n'avait que quelques troupes sous la main, mais quinze bataillons le suivaient à une journée de marche. Il fallait tenir jusqu'à leur arrivée.
Alors, au commencement de la nuit, Vendôme envoya tous les tambours dont il disposait à un demi-quart de lieue dans la direction que devaient suivre les quinze bataillons attendus. « Afin de faire croire aux Impériaux que ceux-ci arrivaient, les tambours battaient la marche jusqu'au camp et, y étant entrés, ils battaient le drapeau. Ils firent plusieurs fois cette manœuvre ^ »
Cette petite comédie empêcha les ennemis de prononcer leur attaque dès le point du jour et les quinze bataillons parurent enfin. Dès lors le duc de Vendôme put se tranquilliser ; deux cent mille hommes n'auraient point forcé le passage qu'il occupait maintenant en force. Ce fut bien ce que comprit le prince Eugène avec désespoir; mais il était trop tard. Alors, dans la nuit suivante il fit retirer ses pontons, et silencieusement s'esquiva encore une fois, résolu à passer son mécontentement sur le grand-prieur, que Vendôme avait dirigé vers Cassano dès le ii août pour défendre le pont de bateaux contre une tentative possible, tandis quelui-méme cherchait l'ennemi en avant. Afin de réussir le coup qu'il méditait, le rusé général des Impériaux se fit aider par un traître que le duc de Savoie entretenait auprès du duc de Vendôme. Ce personnage curieux était un lieutenant général espagnol, nommé Colmenero.
« Homme de fortune, dit Folard, il était monté à tous les honneurs de la guerre dans le Milanais par son esprit et par son courage, plutôt que par les qualités qui nous rendent respectables et dignes de l'estime des honnêtes gens. Jamais homme peut-être n'eut tant de vices couverts et si peu de vertus; il s'est rendu autant illustre par sa trahison que par la corruption de ses mœurs.