Polybe, t. III, p
D'après Folard, Vendôme demeurait pourtant suspendu entre ce conseil et l'assurance qui lui avait été donnée que la Cour de Vienne avait fort à cœur de secourir le duc de Savoie ; et, s'il ordonna au grand-prieur de se porter rapidement sur Rivolta, il se décida à faire luimême une marche forcée sur Cassano, en dépit des efforts de Colmenero pour l'en empêcher. Car pour ce dernier il s'agissait de laisser le grand-prieur seul aux prises avec le prince Eugène.
L'inquiétude où se trouvait Vendôme touchant les projets de l'ennemi l'empêcha de tomber dans le piège et de laisser Cassano dégarni, ce qui eût permis au prince Eugène de couper en deux les forces françaises, et cela sans aucun risque, car il savait bien que le grand-prieur n'était pas de taille à se retourner et à rejeter les Impériaux contre la deuxième armée.
Malgré tout, le prince Eugène aurait peut-être devancé Vendôme à Cassano si le grand-prieur, qui ne partageait pas l'avis de Colmenero et qui surtout se reposait agréablement, ne s'était mis en marche que tardivement et pesamment. Lui-même, il est vrai, partit dans la matinée avant l'avant-garde pour gagner Rivolta avant la grosse chaleur et y reprendre son sommeil, mais son arrièregarde n'avait pas encore quitté le camp à onze heures.
Or, ce matin-là(i6 août)^ au petit jour, Folard qui était revenu auprès du grand-prieur entendit circuler vaguement la nouvelle que les ennemis avaient renoncé à leur passage devant Paradiso et qu'ils marchaient sur Cassano.
Il en fit part à trois ou quatre généraux et ajouta : « S'ils venaient à nous pour nous combattre dans ce beau poste, ils auraient bon nez et sûrement nous ne nous en tirerions pas sans y laisser bien des chapeaux et peut-être notre honneur. »
L'endroit était en effet très resserré et les cours d'eau
I. Nous avons adopté cette date du 16 parce qu'elle est indiquée dans toutes les histoires et que Folard a dû se tromper quand il a donné le 13. Pourtant il a ajouté : le jour de Notre-Dame. C'est Jà une précision troublante. En tout cas. il ne s'agit que d'un mince détail.
qui se croisaient dans les prairies privaient l'armée de dégagements.
Qu'on se représente un triangle de cinq à six cents pas de haut dont TAdda formait la base, le canal de Ritorto le côté gauche et le petit Ritorto, autre canal de jonction, le côté droit. Au milieu de la base, une île ; et en face, sur la rive droite de l'Adda, la petite ville et le château de Cassano, reliés au triangle par un double pont de bateaux, jeté sur les deux bras de la rivière.
A la tête du pont s'avançait dans la prairie une vaste redoute en demi-lune. A droite de ce triangle, le Ritorto et l'Adda se prolongeaient presque parallèlement, grâce à un coude de la rivière, et entre les deux, mais plus près du canal, serpentait un ruisseau bordé d'arbustes, nommé la Pandine.
Un pont de pierre construit sur le Ritorto donnait accès dans le triangle ; et les berges du canal, très élevées à l'extérieur, bordées de grands arbres et de haies, dominaient la rive intérieure, entièrement découverte, ce qui constituait un gros avantage pour les assaillants.
Lorsque Folard eut communiqué ses craintes aux officiers généraux, le marquis de Praslin sourit et M. de Vaudrai lui dit^ :
« Quoi ! vous donnez dans cette sottise ?
— Elle n'est peut-être pas tant que vous diriez bien, riposta Folard, et je vous déclare que si j'étais à la place du général de l'Empereur j'aimerais mieux mille fois ne point passer l'Adda et vous battre ici avec le soin que nous avons pris pour nous empêcher de l'être. Après cela je verrais la mine que vous feriez. »
Ils se prirent tous à rire.
« Allez donc, dit l'un d'eux, éveiller le grand-prieur, qui dort comme une marmotte, pour lui apprendre cette nouvelle, et vous en serez reçu comme un de la compagnie qui a voulu tenter cette aventure. Et cependant vous ne lui diriez rien que de fort sensé ; les précautions ne gâtent jamais rien et il est toujours bon de prévenir