‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 34 sur 203 · I. Polybe, t. III, p. 32b · texte numérisé non relu

I. Polybe, t. III, p. 32b

Il le trouva en effet, occupé à faire passer ses troupes qui arrivaient par Ja rive droite. Il s'entretenait avec un colonel suisse qui avait déserté l'armée du prince Eugène depuis quelques mois pour entrer au service de la France; et cet officier assurait d'un ton péremptoire qu'il avait longtemps examiné les mouvements de l'ennemi et que celui-ci, bien loin de venir vers Cassano, redressait sa marche dans la direction de Rivolta. 11 ajoutait que d'ailleurs les colonnes des Impériaux étaient encore à une bonne lieue de nos avant-postes.

« Ce n'était pas un traître, assure Folard, mais une balourde dont le grand-prieur s'était entiché et qu'il avait si bien recommandé à son frère que celui-ci le « regardait comme un oracle ». En réalité, ce personnage ridicule n'avait rien observé ni rien vu. Aussi l'on juge de la stupéfaction de Folard en l'entendant chercher à en imposer au duc de Vendôme, et l'on pense avec quelle vivacité le petit officier se récria :

« Gardez-vous, Monseigneur, d'ajouter foi à ces nouvelles ! Je viens de voir l'ennemi, il est à deux pas I »

L'autre voulut répliquer, mais en dépit de son grade, Folard lui imposa silence en disant qu'on verrait bien s'il avait raison, et il raconta son aventure au duc de Vendôme. Celui-ci, toujours flottant, demeurait perplexe, et Folard enrageait, quand un officier envoyé du poste des deux cassines vint annoncer que l'ennemi paraissait à deux cents pas du grand Ritorto et se préparait à l'attaque qui aurait lieu avant une demi-heure.

M. de Vendôme, encore fort combattu, voulut s'éclaircir par lai-même de la vérité de ce rapport et courut au pont. Quelle fut, bon Dieu ! sa surprise lorsqu'il vit l'ennemi qui disposait ses attaques et un nuage de poussière qui embrassait tout le Ritorto. «r J'étais à côté de lui, dit Folard, il me regarda d'un air chagrin : « Vous aviez «raison, me fit-il l'honneur de me dire, mais le mal n'est « pas grand, et mes troupes de Paradiso passent le « pont. »

Déjà il se ressaisissait, et avec cette rapidité de décision que seuls les événements graves déterminaient en cet

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esprit d'ordinaire oscillant, il prit immédiatement ses dispositions.

C'était le fameux régiment de la Vieille-Marine qui tenait les avant-postes dans les deux cassines de la tête du pont, et déjà les hommes, embusqués aux fenêtres et derrière les murs, arrêtaient la première colonne des Impériaux, leur tuant beaucoup de monde. Mais bientôt la position devint intenable et le colonel Le Guerchois, qui se battait admirablement, abandonna les deux cassines et vint reprendre position en arrière du pont.

Il avait tenté de couper derrière lui cette communication, mais le temps avait manqué à ses travailleurs et il s'était contenté de faire jeter des branches d'arbres en travers pour masquer le travail commencé et faire croire aux ennemis que le pont était coupé. De fait, le moyen faillit réussir, car le premier officier envoyé par le prince Eugène déclara qu'on ne pouvait passer. Il ajoutait que les branchages lui semblaient un piège disposé comme ceux des trappeurs et pensait qu'on devait prendre garde. Mais le prince Eugène, qui attachait avec raison une grande importance à ce détail, vint lui-même s'assurer de l'exactitude du rapport et put constater avec joie que l'officier, dont la vue était médiocre, paraît-il, s'était trompé. Alors il fit avancer du monde en masse à droite et à gauche du pont, à l'abri des arbres, des buissons et de la levée de terre, et de là, un feu terrible fut dirigé sur le régiment de la Vieille-Marine qui fléchit. Immédiatement les Impériaux passèrent le pont dans un élan irrésistibles refoulant la Vieille-Marine et enveloppant une poignée de Français demeurés en arrière pour couvrir la retraite précipitée du régiment. A la tête de ces braves se trouvait le colonel Le Guerchois lui-même qui

I. C'est à cet instant du combat qu'il faut placer l'anecdote citée par Sainte-Beuve (P. C, t. II, p. 304) sur Jean-Antoine Mirabeau, aïeul du tribun. Blessé, il était tombé près du pont et son vieux sergent Lapairie, ne pouvant l'emporter, lui avait à tout hasard posé sur la tête une marmite de fer qui se trouvait là. Cet ustensile de ménage protégea quelque peu le malheureux qui fut horriblement piétiné par les Impériaux dans leur charge pressée. Il survécut, mais privé de l'usage du bras droit et la tête soutenue par un collier d'argent.

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reçut trois coups de sabre sur la tête, puis fut saisi, fort bousculé et emmené aussitôt auprès du prince Eugène dont « il reçut d'ailleurs mille politesses».

« Monsieur, lui demanda le général des Impériaux, savez-vous si M. de Vendôme est revenu de Paradiso? »

M. Le Guerchois répondit négativement et, ce disant, il était de bonne foi, car lorsque Vendôme s'était avancé jusqu'au pont, une demi-heure auparavant, le colonel delà Vieille-Marine était trop occupé des ennemis pour regarder ce qui se passait derrière lui. Par exemple, on pourrait s'étonner de voir un officier comme M. Le Guerchois renseigner aussi simplement un ennemi. C'est qu'en réalité la réponse à la question ne constituait pas une trahison et que la courtoisie charmante de cette époque ne perdait jamais ses droits, même à la guerre.

Le prince Eugène était un grand personnage et c'eût été lui manquer que de refuser de lui répondre, aussi bien que puéril de lui mentir.

Satisfait de ne point avoir affaire à Vendôme, le prince Eugène poussa ses bataillons et les déploya dans Tintérieur du triangle, le dos au Ritorto, toujours soutenu aux flancs par le feu terrible que du haut de la levée de terre du canal ses troupes faisaient sur les nôtres.

A ce moment il y eut de notre côté, en arrière vers Cassano, une véritable panique. La nouvelle que les ennemis avaient forcé le grand canal fit croire à bien des gens que tout était perdu. Les uns se réfugièrent dans la demi-lune qui défendait le passage sur l'Adda, tandis que les autres s'empressaient de faire repasser cette rivière aux convois de l'armée du grand-prieur, qui étaient restés avec l'arrière-garde.

Mais c'était l'instant où les troupes de Paradiso débouchaient. Vendôme n'hésita pas. Il fit jeter à l'eau tout ce qui gênait le passage, et ses bataillons défilèrent en bon ordre pour aller se déployer à leur tour en face des Impériaux. Notre gauche s'appuyait ainsi à la demi-lune et notre droite au pont de fascines. En arrière de l'infanterie, la cavalerie se massa, « mais seulement pour la mine », dit malicieusement Folard, qui s'efforça toujours

de diminuer le rôle de cette arme dans les combats. On lui a violemment reproché cette tendance pour Cassano, car en réalité les escadrons ne pouvaient évoluer sur ce terrain coupé de haies et de ruisseaux.

A l'extrême droite, de l'autre côté du petit Ritorto, si le grand-prieur demeurait sourd et inactif à Rivolta avec la plus grande partie de son armée, il n'en était pas de même de ses troupes de queue. Dès les premiers coups de fusil les régiments de Médoc et de Quercy étaient revenus sur leurs pas à la rescousse, et les deux brigades qui les précédaient, ne les voyant plus derrière elles, avaient rebroussé chemin également. Seulement, au lieu d'aller jusqu'à Cassano, elles étaient restées déployées sur un large front derrière le Pandine.

Ces troupes ne prirent qu'une part très minime à la bataille, mais elles empêchèrent tout mouvement tournant de la part des Impériaux, en leur faisant craindre d'être pris en flanc par le grand-prieur. En réalité, celui-ci n'y songeait guère, ne se doutant pas de l'importance du combat, à cause du vent contraire, a-t-il allégué. Il est probable qu'il dormait, et Ton a vu combien ses officiers redoutaient de troubler son sommeil.

Cependant l'affaire devenait de plus en plus chaude. Les Impériaux s'étaient glissés à l'intérieur du triangle jusqu'à l'Adda et s'étaient emparés d'une cassine qui se dressait à peu de distance de la redoute. C'était sur ce point que le prince Eugène portait tout son effort. S'il parvenait à s'emparer du pont de Cassano, notre armée était perdue, car elle n'avait plus de ligne de retraite que par le pont de fascines.

Déjà l'Adda se parsemait de points jaunes qui semblaient de loin des gerbes de fleurs jetées au fil de l'eau. C'étaient les dragons d'Espagne qui venaient de se faire culbuter. Tout d'abord, ayant mis pied à terre, ils s'étaient bien battus, mais ils s'étaient laissé acculer à la rivière et, la peur les prenant, ils avaient sauté dans le courant. Plusieurs se noyèrent et les autres abordèrent à la nage en face du château de Cassano où ils se réfugièrent, mais leur débandade entraîna d'autres fuyards qui se sauvèrent par le pont.

Folard blessé revenait de la droite juste à ce moment. 11 s'était battu toute la journée. Peu soucieux de partager les somnolences de son propre général, il était resté avec Vendôme. Il pouvait d'ailleurs alléguer une bonne raison : son régiment était engagé. Q.uercy et Médoc furent en effet les seuls éléments de l'armée du grand-prieur qui prirent véritablement part à l'action.

Dès le premier choc Folard avait eu l'index de la main gauche coupé par une balle. Mais il ne s'était pas arrêté pour si peu. Dans la journée les ennemis firent avancer leur gauche qui, après avoir passé le canal du Ritorto, parvint jusqu'à la Jiaville^ de la Pandine. Là, ces troupes se heurtèrent à Quercy dont les hommes eurent alors un mouvement spontané qui est bien la caractéristique de nos qualités militaires. Quand ils virent l'ennemi si près, tous mirent la baïonnette au canon et, devançant les ordres de leurs officiers, tellement ils sentaient l'utilité de la promptitude, ils s'élancèrent... En un instant l'ennemi fut rejeté au delà du canal en un tel désordre que, de ce côté, il y eut un long répit. Mais le pauvre Folard avait reçu un nouveau coup de feu, toujours à la même main, et celle-ci était fracassée ; de plus, un ricochet sans doute l'avait violemment contusionné aux reins. Il souffrait beaucoup et, n'ayant pas mangé depuis trente heures, il se sentait défaillir. Comprenant que l'ennemi ne tenterait rien de longtemps à notre droite, il résolut de gagner Cassano qui était tout proche, tellement l'espace où l'on se battait était restreint.

« Or, dit-il, lorsque je me retirais du côté de l'ouvrage du pont, je sentis qu'il ne faisait pas trop bon en cet endroit-là. » C'était en effet à l'instant où le prince Eugène prononçait son attaque contre la demi-lune. Mais pour avoir, selon une expression du temps, « renversé » les dragons d'Espagne, il n'en était guère plus avancé, car les abords du retranchement étaient semés d'obstacles capables de briser les élans les plus fougueux.

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