‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 45 sur 203 · I. Polybe, t. III, p · texte numérisé non relu

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-y 8 LE CHEVALIER DE FOLARD

et l'on emmagasina pour dix mois de vivres dans la citadelle. L'autorité du lieutenant-colonel de Boisandré n'était pas étrangère à ces préparatifs qui marquaient le désir d'une défense sérieuse. Malheureusement un sort funeste et bien prématuré était réservé à ce courageux officier dont la présence quelques semaines de plus aurait peut-être changé la face des événements non seulement à Modène, mais encore, par répercussion, dans tout le nord de l'Italie. 11 était logé avec Folard. Un jour, celui-ci voit entrer dans sa chambre, à cinq heures du matin, Boisandré qui lui dit :

« Voilà deux jours que je suis malade ; je vous ai caché mon mal. Mais depuis quarante-huit heures j'ai dormi aussi peu qu'une sentinelle ^ »

Folard lui conseillait de ne point sortir, mais« comme certaine affaire lui tenait au cœur, il voulut aller chez le gouverneur ». Ils s'y rendirent tous deux vers midi. Plusieurs officiers de la garnison se trouvaient là en compagnie du commissaire.

C'était précisément celui-ci que Boisandré cherchait pour lui exprimer son mécontentement. Il commençait à lui parler avec vivacité, « quand il tomba tout d'un coup raide mort, comme si on lui eût tiré un coup de pistolet par la tête -».

« Cet accident surprit tout le monde, dit Folard, et m'accabla de douleur "^ » On le conçoit facilement car, sans parler de l'amitié qui liait les deux officiers, le petit capitaine se voyait de nouveau privé d'appui entre un gouverneur sans volonté et un commissaire suspect. Et du côté de Turin nos affaires s'aggravaient. Après sa jonction avec le duc de Savoie le prince Eugène s'était, selon son habitude, livréà quelques évolutions savantes, destinées à dérouter l'adversaire ; puis il avait soudain marché droit aux lignes françaises qui investissaient Turin. L'affolement s'était mis parmi les chefs, puis parmi les troupes, et finalement notre armée en retraite avait abandonné l'Italie.

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Nombre de places dans le Milanais et le Piémont ouvrirent alors leurs portes et, pour celles qui semblaient vouloir tenir, les Impériaux se mirent en devoir de les intimider. C'est ainsi que le baron de Wesel fut détaché avec un corps de troupes pour réduire Modène.

«" Il y joignit quelques milices du pays, raconte Folard, autant pour la montre que pour être en état d'occuper des postes autour de la ville afin de nous affamer. »

Or, sitôt que l'ennemi parut, M. de Bar, entraîné par son commissaire, se retira dans la citadelle. Folard vit alors Chibert tellement effrayé et le pauvre gouverneur, si bien dominé par cet homm-e qu'il écrivit sans tarder au prince de Vaudemont^ pour l'informer de ces événements et lui demander « de brider le pouvoir de M. de Bar par un ordre formel ». La missive fut confiée à un gentilhomme de la ville qui parvint à la faire passer, grâce à des accointances locales.

11 était temps, car le lendemain le gouverneur parlait déjà d'abandonner la ville, déclarant qu'un seul bataillon n'était pas capable de la défendre. Folard répondit que le bataillon de Vexin en valait quatre et que les officiers étaient décidés à rester à leur poste. Il fit de plus observer qu'un pareil abandon ne serait pas approuvé de la Cour, et que lui-même avait reçu des ordres précis de S. A. R. le duc d'Orléans. Enfin il le supplia de penser sérieusement à ce qu'il allait faire et « de prendre garde que les mauvais conseils ne le perdissent d'honneur et de réputation ». M. de Bar, piqué, répliqua sèchement qu'il avait assez acquis de l'un et de l'autre : à quoi Folard riposta assez judicieusement « qu'il pouvait faire évanouir tous les deux d'un seul coup en écoutant davantage de déplorables avis ». On doit penser que l'altercation fut vive et que la concorde cessa de régner dans le corps des officiers, dont les uns tenaient pour le gouverneur et dont les autres, ceux de Vexin en particulier, soutenaient Folard.

I. Charles-Henri de Lorraine, prince de Vaudemont, né le 17 avril ib49, mort le 14 janvier 1723, était alors gouverneur du Milanais. Il en sera longuement c^uestion au chapitre VI,

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On a reproché très durement à celui-ci sa critique de la conduite de M. de Bar, et l'on a déclaré que la résistance était impossible. Quelle que soit l'opinion des hommes du métier sur ce point, il n'en est pas moins vrai que notre caractère national se retrouve infiniment mieux dans la décision, si téméraire soit-elle, du petit capitaine et des officiers de Vexin, que dans l'expérience et la soi-disant sagesse du gouverneur. On verra d'ailleurs qu'en fait la témérité de Folard se réduisait à préconiser une défense facile.

Mais il y avait des espions en ville, et « comme le bonhomme de gouverneur ne pouvait s'empêcher de confier ses intentions au moindre bourgeois » les ennemis, avertis du peu de résistance qu'on leur opposerait, firent mine d'ouvrir la tranchée dans la nuit du 25 au 26 octobre à portée de fusil de la porte du château. Folard proposa de les déloger par une sortie, mais M. de Bar s'y opposa en donnant de mauvaises raisons. Alors Folard alla chercher M. d'Autier, capitaine des grenadiers de Vexin, et ils retournèrent avec d'autres capitaines auprès du gouverneur. Là, ils lui parlèrent avec tant de fermeté qu'il fallut bien autoriser la sortie.

Celle-ci fut assez singulièrement préparée. Les grenadiers de Vexin et de Bretagne ayant été réunis, Folard en fit armer la moitié de faux emmanchées à reverset de pertuisanes, afin, a-t-il écrit, « d'obliger le soldat d'aller droit àTennemipoursegarantir deson feu». Le succès fut complet. Ces armes inspirèrent aux Impériaux tant de terreur que d'Autier les chassa de tous leurs postes avancés avec un carnage épouvantable; et du coup, les milices, eHarées, désertèrent en masse. Du côté des assiégés, il n'y eut que dix à douze soldats tués et quelques blessés, parmi lesquels malheureusement le brave d'Autier.

Cependant, après quelques jours de répit M. de Wesel, ayant reçu du renfort, pensa qu'une escalade aurait chance de réussir, si l'on disséminait les forces des assiégés par plusieurs attaques simultanées. C'était du reste la seule éventualité redoutable qu'eût envisagée Folard ; et il s'y était préparé.

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Ce fut dans la nuit du 19 au 20 novembre que la tentative eut lieu. Le feu commença du côté de la porte du château que d'Autier, remis de sa blessure, gardait avec ses grenadiers. Dès les premiers coups de fusil Folard, qui avait pris l'habitude de dormir tout habillé, fut sur pied; mais sachant bien qu'à l'endroit où se faisait le bruit les ennemis allaient trouver à qui parler, il courut à l'opposé vers la porte Saint-Augustin, que les Impériaux s'efforçaient précisément d'enfoncer.

Or, Folard avait fait disposer sur le corps de garde un canon qui prenait le pont en enfilade. Son premier soin fut d'aller à cette pièce pour la faire tirer. Mais à sa grande surprise il la trouva enclouée. Bien vite il se précipita vers d'autres pièces, qui étaient disposées dans le bastion voisin, en prévision de l'attaque qui justement se produisait. Il constata avec indignation que les lumières de ces pièces étaient chevillées comme celles de la première et que les intruments destinésau service des artilleurs avaient disparu. Comme il les réclamait à grands cris, les sentinelles lui déclarèrent que tout cela avait été fait par ordre du gouverneur. Malgré une si grande déconvenue le petit officier n'en essaya pas moins de repousser l'attaque avec les quelques soldats qui composaient le poste. Mais en dépit de tous les efforts la porte fut enfoncée, et, quand un capitaine de Vexin, nommé Bugnac, survint avec douze hommes, ce fut juste à temps pour couvrir la retraite du petit groupe harassé.

De l'autre côté de la place, les ennemis avaient forcé le poste du jardin du duc au moyen de plusieurs bateaux et de douze échelles, et maintenant ils envahissaient la ville, menaçant de couper aux défenseurs la retraite vers la citadelle. Par bonheur la nuit était très noire, et le prévoyant Folard avait préparé un signal pour avertir tout le monde. C'étaient deux fusées qu'il s'empressa de tirer en quittant la porte Saint- Augustin. Bientôt il eut rallié avec ses hommes le capitaine d'Autier, qui avait victorieusement repoussé touteslesattaqueseninfligeantdespertessérieuses aux Impériaux. Cette troupe de braves, qui avait perdu peu de monde grâce à l'obscurité, se replia vers la cita-

délie et se mit à Tabri dans le chemin couvert. Au petit jour on leur ouvrit la poterne.

Alors Folard monta chez le gouverneur, qui n'avait pas paru un instant pendant TéchaufiFourée. et lui demanda si c'était vraiment par son ordre que l'on avait encloué les pièces. « Il en parut surpris, raconte Folard, ou feignit de l'être, sans se formaliser davantage d'une trahison si manifeste ». Il sembla donc bien par là qu'il n'était pas étranger à cette mesure coupable ou tout au moins singulièrement prématurée.

Les jours suivants furent calmes. Les ennemis travaillaient à bloquer la citadelle du côté de la ville et du côté de la campagne. Or, Folard avait remarqué qu'ils pouvaient inonder les souterrains où se trouvaient les poudres en faisant monter le niveau de l'eau des fossés par un barrage. Il en avait averti M. de Bar, en lui proposant de transporter les poudres dans un souterrain qui n'était pas exposé à pareil danger. Mais l'autre s'y étaitrefusé quoique les officiers de Vexin eussent appuyé la proposition. Sur ces entrefaites, la réponse du prince de Vaud^^-ont à la demande pressante de Folard arriva sous forme d'un ordre adressé au gouverneur et ainsi conçu : .'^^ï -'

Je vous ordonne expressément, Monsieur, de défendre la citadelle de Modène jusqu'à la dernière extrémité, le service du Roi le voulant ainsi.

Signé :

Charles de Lorraine.

Suivaient quelques lignes chiffrées dans lesquelles il était ordonné à M. de Bar de suivre l'exemple du gouverneur du château de Milan, qui avait menacé de brûler la ville si elle refusait de lui envoyer des vivres. Ce détail fit comprendre à Folard qu'un autre message intéressé avait avisé le prince de Vaudemont que la citadelle manquait de ressources, sans doute pour l'engager à laisser la place capituler. Or, il y avait encore pour huit mois d'approvisionnements.

Cependant les Impériaux avaient commencé à bom-

barder la citadelle à boulets rouges, et ils tiraient précisément sur la partie qu'habitait le gouverneur. Celui-ci résolut alors de se mettre à l'abri dans un souterrain; mais le seul qui fût habitable était occupé par les vivres et les farines. M. de Bar fit enlever tous ces approvisionnements et l'on dut les transporter sous le feu de l'ennemi dans la demeure du major où ils risquaient de se détériorer. Puis le gouverneur s'installa confortablement et se confina dans sa sûre retraite pour ne plus se montrer qu'à de longs intervalles.

A ce moment Folard réitéra ses avertissements touchant les poudres qu'il savait menacées par les travaux auxquels il voyait les ennemiss'occuper quotidiennement en ville. M. de Bar ne voulut rien entendre, prétendant que le transport des poudres serait dangereux pendant le bombardement. Tout ce que Folard obtint, ce fut d'en enlever une minime partie pour la déposer dans un petit souterrain voisin. Encore fallut-il qu'il menaçât le gouverneur d'un soulèvement de la garnison s'il mettait obstacle à cette ir--:>,ure. Quant aux eaux, qui commençaient à monter, i' ^lard résolut d'y remédier par ses propres moyens et d^. jayer les ouvriers du restant de ses deniers, le commissaire lui ayant refusé l'argent nécessaire au travail qu'il projetait et qui était réellement fort ingénieux. Il s'agissait de rejeter sur les ennemis l'eau qu'ils envoyaient et qu'ils retenaient au moyen d'un coffre de douze pieds de haut formé d'un pilotage doublé de madriers et de terre battue. Le petit ingénieur commença par percer la contrescarpe^ et par établir là un bon vannage ; puis, à l'abri du chemin couvert, il y brancha un fossé qu'il dirigea sur le coffre en question. Il était près d'aboutir quand les ennemis éventèrent son projet et mirent un poste dans une cassine toute proche pour tirer sur les travailleurs. Dès les premiers coups il y eut des tués et des blessés. Folard demanda alors au commissaire d'artillerie d'envoyer quelques boulets sur la cassine, mais cet officier

I. Pente du mur du fossé du côté qui regarde la place. Le chemin couvert se trouve à sa partie supérieure.

répondit froidement qu'il n'avait pas d'ordres. La réponse parut singulière à Folard qui alla se plaindre au gouverneur.

« Je tiens à ménager ma poudre, déclara celui-ci; pour le reste, faites comme vous l'entendrez. »

C'en était assez pour le petit homme qui se retira sans répondre, puis alla prendre aussitôt trente grenadiers de Vexin, se mit à leur tête et marcha droit à la cassine. Un quart d'heure après les ennemis en étaient délogés, la bicoque flambait et le travail sachevait sans encombre.

Quand le gouverneur, qui ne quittait pas son souterrain, connut le fait il entra en fureur. Mais lorsqu'il en parla à Folard ce fut pour entendre cette réponse très simple : « J'ai exécuté vos ordres ; j'ai fait comme je l'entendais. »

D'ailleurs l'événement donnait pleinement raison au capitaine, car les eaux avaient déjà gagné le premier lit des barils de poudre. Il n'y avait pas de temps à perdre. Folard ouvrit sa vanne en grand, et, selon ses prévisions, la chasse d'eau fut si violente qu'elle emporta le coffre en un instant, rétablissant ainsi dans les fossés le niveau normal.

Pour les assiégeants tout était à refaire. Ils ne se rebutèrent point et recommencèrent l'ouvrage plus solidement.

Folard attendit que sa retenue d'eau fût bien haute, puis il l'ouvrit de nouveau. Cette fois le coffre parut résister et le torrent passa par-dessus en cascade. Mais au milieu de la nuit l'ouvrage, miné par le remous qui s'était produit à sa base, s'effondra avec un fracas épouvantable.

Ce deuxième succès donna au petit ingénieur un prestige énorme dans la garnison, et le gouverneur put constater que les soldats et les officiers de Vexin, comme aussi ceux du second bataillon de Bretagne, étaient tout dévoués à celui qui les employait si utilement, car « ils couraient avec lui au travail », quoiqu'il eût épuisé ses dernières ressources et n'eût plus rien à leur donner.

Ce fut vers ce temps qu'il se produisit un fait inouï touchant lequel Folard s'exprime en ces termes : « Je n'ac-

cuse personne de l'action que je vais rapporter, parce que j'ai toujours ignoré l'auteur d'une telle infamie. On pensa à se défaire de moi et j'en fus délivré par une espèce de miracle ^ »

Pour faire comprendre ce qui va suivre il est nécessaire de donner une explication que l'intéressé a lui-même fort clairement rédigée^ dans ses rapports au ministre^ et dans ses Commentaires de Polyhe '\ La voici :

« J'avais proposé, a-t-il écrit, une estacade ou une chaîne de poutres sur le fossé de la ville qui communiquait dans celui de la citadelle, de peur que les ennemis, profitant de l'obscurité d'une nuit sans lune, ne vinssent par ce même fossé avec un nombre de bateaux pour se rendre maîtres de la fausse-braie '\

« Cet avis que j'avais donné servit de prétexte pour le dessein que l'on avait en tête. Plusieurs personnes y entrèrent avec si peu de ménagement qu'il fut aisé de le comprendre après le coup manqué. »

A la suite de la destruction du second caisson qui supprimait encore pour longtemps tout prétexte à capitulation, le gouverneur fit venir Folard chez lui avec plusieurs officiers, entre autres l'aide-major-'^ de la citadelle.

Rappelant les conseils du capitaine ingénieur touchant l'estacade, il déclara qu'il était au désespoir d'avoir négligé son avis, car il n'était que trop vrai que les ennemis voulussent tenter une surprise par le fossé de la ville.

On entendait en effet, assura-t-il, du bruit vers l'endroit oii ils pouvaient s'embarquer.

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