Bibl. nat., ms. F. fr. 14173, f
textant qu'il fallait ménager les poudres, puisque l'ennemi n'avait même pas encore ouvert la tranchée.
Alors la situation se tendit. Les officiers de Vexin, réunis par Folard, se concertèrent sur les mesures à prendre afin d'amener le gouverneur à s'expliquer ou à changer de façons. Soudain M. de Bar parut au milieu d'eux. Craignant un soulèvement de la garnison, il venait le conjurer; et tout d'abord il déclara qu'on ne devait pas s'assembler sans sa permission.
« Si fait, Monsieur, répliqua un des officiers S nous sommes en droit de le faire du moment que vous donnez des ordres contraires au service du Roi et à ceux que vous avez reçus. »
M. de Bar répondit qu'il avait ses raisons d'agir comme il le faisait et que nul n'avait à en connaître, qu'il savait ce qu'il avait à faire, qu'il attendait que la tranchée fût ouverte et qu'en un mot il voulait conserver le peu qu'il avait de poudre.
« Hé bien, monsieur, s'écria Folard, j'ai un moyen assuré de rendre inutile la batterie de la ville qui nous incommode le plus : donnez-moi cent cinquante hommes, et je vais sortir et tomber sur cette batterie que j'enclouerai en un instant. »
Les officiers présents applaudirent et, comme M. de Bar gardait le silence, il y eut de vifs murmures contre lui.
« Je vous prie, monsieur, dit alors Folard au gouverneur, de me permettre de vous déclarer qu'à moins d'une intelligence avec l'ennemi vous ne pouvez faire pire qu'en ce moment. Le commissaire ordonnateur reçoit à tout moment des lettres des Impériaux et l'on vous en a averti. Or, vous avez Tordre formel de vous défendre jusqu'à la dernière extrémité ; il faut en passer par là. Vous n'êtes pas maitre de céder un dépôt qui doit vous être sacré et vous n'auriez jamais dû retirer les vivres du seul magasin que nous possédions pour vous y mettre à couvert avec
I . Cette scène est rapportée dans les Commentaires de Polybe, t. III, p. 184. Afin de l'alléger nous l'avons dialoguée, mais en réalité nous n'avons rien ajouté, nous en tenant scrupuleusement aux termes prêtés par Folard aux divers interlocuteurs.
votre commissaire. Vous pouvez nous faire tous périr sur la brèche ; nous sommes faits pour cela, aussi bien que vous, mais non pas pour nous rendre lâchement comme vous prétendez nous y forcer. La place n'est pas plus à vous qu'à nous. C'est à vous de la défendre et à nous de vous obéir dans ce seul but. Si vous ne voulez pas vous charger de la besogne, nous la ferons bien nous-mêmes et nous répondons de notre effort jusqu'au dernier homme.
— Les mutins, répliqua sèchement M. de Bar, sont toujours féconds en raisons. »
Un officier de Vexin, M. Doriac, prit alors la parole.
« Vous nous traitez de rebelles. Est-ce donc l'être que de s'unir contre un chef qui se dérobe aux ordres de son général? Avez-vous d'autres instructions? produisez-les ; nous nous y soumettrons. Mais si vous n'en avez point vous devez vous conduire autrement : faire arrêter ceux qui entretiennent des intelligences avec l'ennemi et assembler le Conseil de guerre où chacun pourra donner son avis. Mais personne ne sera du vôtre, car nous avons encore pour six mois de vivres et bien assez de munitions pour résister à des gens qui manquent de tout pour un siège, même d'hommes pour nous attaquer. »
Quand cet officier eut fini, le gouverneur, qui affectait un grand calme, se tourna vers Folard et lui demanda s'il avait encore des observations à formuler.
« Certes, reprit le petit homme avec vivacité, car M. Doriac, qui a d'ailleurs fort bien parlé, m'a interrompu dans ce que j'ai de meilleur à vous dire. Indépendamment des ordres que vous avez reçus vous n'ignorez pas que, selon la loi insérée dans les provisions^ de tout gouverneur, vous êtes obligé de soutenir trois assauts au corps de la place avant de penser à vous rendre, et de plus vous ne pouvez le faire sans avoir auparavant assemblé le Conseil de guerre.
— Je n'ai jamais vu niouï dire, répliqua M. de Bar, qu'un
I. Lettres par lesquelles un bénéfice ou un office étaient conférés à quelqu'un.
seul gouverneur ait jamais soutenu trois assauts au corps de la placée et Ton n'a jamais fait de procès à ceux qui se sont rendus sans en soutenir aucun. Je vous déclare au surplus qu'un gouverneur est maître absolu dans sa place. Je n'ai que faire d'un concile ou d'une consulte de médecins ignorants pour savoir si je suis sain ou malade. Je sais mieux que vous l'état de ma maladie. Ma santé dépend du besoin de changer d'air et de rendre un dépôt que je ne peux plus garder sans témérité et sans hasarder la garnison pour un méchant trou qui n'en vaut la peine. En attendant que le Roi se prononce touchant la supériorité du concile sur le gouverneur, je suis résolu de faire à ma tête sans avoir recours à la vôtre. Je suis las d'être enfermé et encore plus las de vous entendre. »
Et il sortit, laissant les officiers s'esclaiïer de ce discours incohérent et déplacé, duquel ils conclurent que la tête avait tourné au gouverneur. Quelques instants après ils reçurent l'ordre de donner chacun leur avis par écrit. C'était là, à n'en pas douter, une mesure soufflée par le commissaire Chibert. Mais le résultat de cette épreuve ne répondit pas à son attente car, sauf deux ou trois officiers, que Folard a eu la générosité de ne pas nommer, tous les autres votèrent contre la reddition de la place.
Devant cette majorité contraire à ses désirs, le gouverneur inquiet résolut de brusquer l'événement, et dès le soir même, à l'insu de tous, il envoya un message au colonel Wallis qui commandait le blocus.
Le lendemain, le commissaire sortit de la citadelle avec le major et un capitaine de Bretagne pour dresser les articles de la capitulation.
Quand les délégués français firent valoir l'abondance des vivres, le colonel Wallis ne voulut pas croire qu'il en restât pour quatre mois, tellement la capitulation lui paraissait invraisemblable dans de telles conditions. Il fallut que deux lieutenants-colonels des Impériaux allas-
I. Folard a fait remarquer à ce sujet que peu de temps auparavant le gouverneur de Tortone s'était fait tuer sur la brèche et que M. de Bar ne pouvait l'ignorer.
sent, SOUS la conduite de M. de Bar en personne, visiter les magasins et s'assurer qu'on ne cherchait pas à leur en imposer.
Alors tout fut réglé en peu de temps et les honneurs de la guerre les plus complets furent accordés à la garnison. Pourtant aucun officier ne voulut signer cette capitulation, tant elle parut à tous déshonorante.
Le lendemain, on remit une porte à l'ennemi qui entra un moment après dans la citadelle « par pure curiosité », raconte Folard ^
Du reste c'est ici que commence une invraisemblable comédie, due à la mollesse du gouverneur et à son désir de couvrir malgré tout sa responsabilité. Il était convenu dans les conditions de la capitulation que la garnison « sortirait par la brèche ». C'était la formule consacrée en pareil cas quand les honneurs de la guerre étaient accordés à une garnison ; et l'on conçoit bien que cette sortie par la muraille éventrée constituait un hommage très militaire à la belle défense des assiégés. « Nos portes sont restées closes, semblaient-ils dire ainsi, et c'est bien par la force que l'ennemi a conquis nos remparts. »
Or, la citadelle de Modène, en dépit des boulets rouges, était demeurée parfaitement intacte et tout le monde dut se mettre à l'ouvrage pour préparer la sortie. Pendant que les Impériaux établissaient un pont de bateaux sur les fossés, c étaient les assiégés eux-mêmes qui travaillaient à ouvrir la brèche...
« L'ouvrage étant considérable, explique Folard avec mélancolie, nous ne pûmes sortir que le jour d'après, au nombre d'environ mille combattants, pour défiler en présence de six cents hommes. »
Ce fut sans doute pendant la durée de ces travaux, qui s'exécutaient en somme sous la surveillance des ennemis, que se produisit une très vive altercation entre Folard et le colonel Wallis.
Les intéressés avaient naturellement signalé à celui-ci