‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 55 sur 203 · I. Bibl. nat., F. fr. 14173, f · texte numérisé non relu

I. Bibl. nat., F. fr. 14173, f

plus forts en faveur de la version de Folard. Mais le plus important et le plus certain, ccst qu'aucun officier na signé la capitulation. Tous, même ceux qui durant le siège tenaient pour le gouverneur, ont marqué au dernier moment qu'ils désapprouvaient l'abandon de la place dans de telles conditions. Les uns avec indignation, les autres avec prudence ont refusé leur signature. C'est donc qu'il y avait à redire. Et de ce que Folard signale ce détail au ministre et au duc de Vendôme on peut inférer qu'il est exact, parce que Chamillart avait entre les mains l'acte de capitulation ainsi que le rapport officiel du gouverneur et qu'il eût été bien sot ou bien dangereux pour le petit capitaine d'affirmer pareil détail avec la certitude qu'un contrôle immédiat était réalisable.

Q.uant à la brèche dont parle Chibert, il fallait vraiment qu'elle ne fût guère importante puisque la garnison dut se livrer à un travail de vingt-quatre heures pour la mettre en état de servir à la sortie. C'est de Folard il est vrai que nous tenons le fait. Mais comme il a toujours demandé à faire la preuve de ses affirmations par le témoignage des officiers présents, ce détail, humoristique pour nous mais si pénible pour ces braves, ne devait pas avoir passé inaperçu ; et Folard n'aurait pas, sur ce point comme sur d'autres,, risqué une contradiction capable de le discréditer pour le reste.

Enfin si, malgré tout, les faits pouvaient prêter à une double interprétation, si des points de vue différents ou même une antipathie personnelle avaient amené cet antagonisme entre le commissaire et l'ingénieur et si, après le feu de l'action, Folard avait aperçu que certains points de sa conduite pouvaient être blâmés, ne se serait-il pas conformé sagement à l'avis, à l'ordre même du prince de Vaudemont qui lui demandait de faire silence sur cette affaire ?

Ayant le moindre doute sur l'opportunité des mesures prises par lui à Modène et sur les agissements du gouverneur, aurait-il persisté avec tant d'énergie à réclamer un Conseil de guerre, risquant par cet éclat — et cela sciemment — de s'aliéner la faveur de personnages haut

placés qui avaient intérêt à étouffer l'affaire et dont l'appui devait forcément donner une impudence extrême à Chibert? Non, il se serait tenu coi, satisfait de se mettre par une passive obéissance à l'abri de toute discussion et en posture de se faire dans la suite un appui de ceux dont il aurait si bien servi les menées, sans s'abaisser d'ailleurs et sans se compromettre.

Mais Folard possédait sous sa frêle enveloppe un caractère fortement trempé, et dès lors qu'il était sûr de se trouver dans le bon droit il mettait, sans autre considération que celle de l'honneur, toute sa force à le prouver. Et ce petit homme, avec son acharnement si justifié, dut paraître bien encombrant au ministre lui-même. Car à cette affaire il y avait certainement des dessous. Il est difficile, après les déductions qui précèdent, de ne point tenir pour véridique le récit du capitaine-ingénieur. On lira d'ailleurs plus loin un mot du maréchal de Tessé au Roi lui-même, dans lequel il apparaît clairement que si Folard cherchait volontiers à faire valoir moralement ses mérites, il demeurait exact et mesuré dans le récit de ses propres actions.

Ou reste donc stupéfait devant la façon puérile dont le vieux brave qu'était M. de Bar s'est laissé aller à préparer lui-même la reddition d'une place importante, en un temps où, notre armée d'Italie ayant retraité, il était si utile de lui conserver des points d'appui pour la campagne suivante.

On s'étonne également de voir le prince de Vaudemont, après avoir imposé si formellement la défense à outrance, se contenter de mal recevoir M. de Bar et ordonner dès le lendemain à Folard « de laisser cette affaire et de ne faire aucun bruit ».

C'est en relisant attentivement les mémoires du temps, ceux de Saint-Simon en particulier, qu'on découvre la clef de cette énigme.

Déjà les louanges décernées à d'Albergotti par la Cour et par l'opinion publique sont bien faites pour mettre l'observateur sur la voie. Ce général, dont la sottise à Turin était cause de notre désastreux abandon de l'Italie,

£.urait dû être disgracié. Mais, grâce à son refus d'engager sts quarante-six bataillons, il avait pu ramener une petite armée, et c'était là l'essentiel.

Les coffres se vidaient, les bonnes volontés s'émoussaient, le pays s'épuisait, et Louis XIV peut-être, mais très sûrement les ministres voyaient avec terreur le moment où l'on manquerait de soldats. Car on était loin de pouvoir escompter le sursaut inespéré dupeuple à l'appel suprême du Roi qui, deux ans plus tard, allait sauver le pays. Chamillart, positif et sceptique, n'y aurait jamais cru d'avance, et pour lui la moindre diminution des effectifs sous les drapeaux correspondait à une perte sèche ; car les soldats de cette époque, pour valoir, avaient besoin d'apprentissage et ne se remplaçaient pas rapidement. Ils étaient d'ailleurs merveilleux, ces soldats de Louis XIV, pleins d'ardeur, d'expérience, de force et d'adresse, et l'on s'explique que l'on dût y tenir. En voici d'ailleurs la preuve.

« Enfin, écrit Saint-Simon (à propos du rappel définitif de l'armée d'Italie à la fin de 1707), dans le besoin où l'on était de troupes bonnes et vieilles, on ne considéra pas où elles seraient le plus utiles pour occuper l'ennemi et l'éloigner de nos frontières, on ne se frappa que de l'idée de sauver celles-ci et de les employer dans nos armées ^ »

Cet aveu, il est vrai, est postérieur à la capitulation de Modène, mais d'après les plans de campagne précédents, d'après des bribes de phrases, de simples mots et un état d'esprit qui se révèle entre les lignes, on sent, dans ce qu'écrivaient les gens de cette époque, que le besoin de ménager les troupes et de ne rien risquer qui pût même les effriter dominait toute autre préoccupation. Et c'est ainsi que l'on préparait sur une table à Versailles les mouvements des armées, en dirigeant celles-ci sur des points où les batailles, au cas qu'il y en eût, seraient le moins décisives possible. Car il était indispensable, sous peine de faillite, de continuer de faire

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