I. Saint-Simon, t. IX, p. 95. Garnier, édit
bonne figure en face de TEurope. Il fallait donc parveni?, à l'entrée de chaque campagne, à mettre en ligne d;;s troupes en nombre respectable, ces troupes précieuses que l'on cherchait avant tout à conserver. Alors on cachait dans la poche de Marsin, en partance pour Turin, un ordre signé du Roi avec recommandation de n'en parler qu'en cas d'urgence, tandis qu'on lui glissait dans l'oreille la défense de prendre l'offensive.
N'avait-on point agi de même avec M. de Bar, ou plutôt avec Chibert? L'influence sournoise de celui-ci était en efl"et aussi sûre et moins compromettante que des instructions déshonorantes données à un vieux brave avec qui on aurait eu peine à s'expliquer. Car il y avait cette question d'honneur qui rendait fort délicates et difficiles de pareilles opérations. Les armes françaises ne devaient pas être ternies aux yeux de l'Europe. Si l'on capitulait facilement, il ne fallait point que cela parût, et, en cas de scandale, il était utile de pouvoir dissimuler la manœuvre sous l'incapacité d'un sous-ordre.
Cest pourquoi on ne donnait, comme à Marsin, que des instructions verbales, absolument secrètes. Vis-à-vis des officiers de la garnison le malheureux de Bar était donc désarmé. La moindre confidence atteignant la responsabilité du ministre aurait déchaîné un scandale sans précédent. Et, en admettant que le gouverneur ait ignoré les désirs de la Cour et n'ait été qu'un instrument entre les mains de Chibert, l'aveu de l'influence du commissaire aurait de même soulevé le corps d'officiers contre lui. Chibert eut d'ailleurs sûrement la crainte d'une rébellion qui aurait ruiné ses plans, quand il brusqua les événements à la suite de la consultation écrite, si contraire à la capitulation.
Maintenant, on a pu songer un instant à une simple trahison de Chibert, payée par l'ennemi. Mais la suite démontre que le commissaire fut soutenu parle ministre lui-même et qu'en haut lieu le mot d'ordre fut d'obtenir le silence de Folard.
Reste maintenant à expliquer la conduite du prince de Vaudemont.
Lorsque Folard réclama de lui Tordre qui devait « brider M. de Bar », le gouverneur du Milanais pensait bien que les armées françaises reviendraient, et que, pour elles comme pour lui-même, il y avait intérêt à conserver des places fortes en Piémont et en Lombardie.
Et puis, pouvait-il raisonnablement donner un autre ordre ? La diplomatie, à défaut de l'honneur, ne lui imposait-elle pas de prêcher la résistance contre les Impériaux?
Ce qui prouve du reste qu'il fut sincère, c'est la partie chiffrée du document où il conseille de bombarder la ville pour en obtenir des vivres. Quand il vit arriver la garnison de Modène, il commença donc tout naturellement par faire grise mine à ce gouverneur qui avait si mal suivi ses instructions.
Mais à ce moment le mouvement de recul de la France s'était accentué de plus en plus et l'on sentait poindre le désir de la Cour de s'en tenir à défendre les frontières.
Et puis ce poète, commensal du prince de Vaudemont, que Folard ne nomme pas et dont le principal métier devait être l'intrigue, ne manqua point sans doute de causer avec les uns et les autres pour tirer au clair cette affaire de capitulation, si violemment discutée au sein de la garnison de Modène. Eut-il des confidences de Chibert, complètes ou partielles ? ou bien flaira-t-il qu'un motif mystérieux avait guidé les conduites suspectes, etdevinat-il les raisons secrètes d'une action si singulière ? enfin plus simplement, trouva-t-il que Folard s'appuyait avec trop d'ostentation sur l'ordre du prince de Vaudemont et aperçut-il que le zèle intempestif du petit officier pourrait causer des ennuis à son maître? Toujours est-il qu'il amena le prince, dès le surlendemain, à prier Folard de se taire, ce qui ne laissa pas, on le pense, de plonger celui-ci dans la stupéfaction. Mais il avait déjà fait son rapport à la Cour.
Quel ennui pour Vaudemont de se voir attacher au col un pareil grelot, alors qu'il combinait déjà de se
replier, lui aussi, sur la France avec ses millions* et de se créer à Versailles, grâce au crédit de ses nièces, une situation intéressante et fastueuse ! Il fallait empêcher le turbulent capitaine de faire entendre ses plaintes et de compromettre le prince de Vaudemont dans une affaire relativement sans importance au milieu de tant d'autres revers, mais qu'allait grossir l'indignation d'un petit sujet du Pape, bavard et tenace.
Ordre fut donc réitéré à l'intéressé de faire silence. En même temps on s'ingéniait à la Cour à préparer les voies pour lui enlever d'avance tout crédit, et même on interceptait ses lettres au ministre ^ Mais à ce moment Folard fut obligé de s'occuper momentanément d'autres affaires, caria campagne s'ouvrit de nouveau (1707) et, une fois en face des Impériaux, il ne pensa plus qu'à faire la guerre.
Le régiment de Quercy, où il avait repris sa place, était campé au Pas-de-l'Ane, dans les environs de Suse, quand cette ville fut assiégée par le prince Eugène.
Par un heureux hasard, Folard se retrouvait sous les ordres du lieutenantgénéral de Goesbriant qui commandait là un corps de dix mille hommes.
Or, sur une hauteur voisine, le bourg de Chaumont était occupé par trois cents grenadiers et cinquante cuirassiers de l'Empereur. Folard connaissait parfaitement ce poste pour y avoir séjourné jadis car, selon sa coutume, il avait pris soin d'en observer « toutes les avenues ». Il forma donc le projet de s'en emparer de nouveau et demanda simplement cinquante hommes pour mettre son plan à exécution. Tout le monde, parait-il, trouvait insensée une pareille tentative, mais Goesbriant, qui aimait beaucoup Folard et le connaissait bien, ne fit aucune difficulté pour lui accorder l'effectif demandé.
En réalité, il n'y eut exactement que quarante-cinq grenadiers qui partirent avec le petit capitaine et son lieu-
I. Saint-Simon, t. IX, p. 95 et suiv. 3. Polybe, t. III, p. 188.
tenant; et voici quelle description un contemporain a donnée de la place ^. « Le bourg de Chaumont est situé en haut d'une montagne escarpée qui forme un plateau à son sommet. On n'y peut arriver que par un sentier fort étroit. »
En pleine nuit, Folard se met en marche, arrive avec sa troupe au sommet de la montagne et court à la porte du bourg, où il y avait une garde. La sentinelle tire sur lui -et le manque ; Folard la tue d'un coup de pistolet, puis fait cerner la garde de la porte et la prend comme dans un filet.
Cependant les coups de feu avaient donné l'alarme et le bourg s'emplissait de bruit. Folard fonce avec ses grenadiers en faisant un tel vacarme que les Impériaux pensent avoir huit cents hommes sur les bras et se retirent dans le prieuré, Folard les poursuit et va mettre le feu au bâtiment, quand son lieutenant lui fait remarquer qu'il n'a plus derrière lui que dix grenadiers. Les autres s'étaient amusés à piller. Mais Folard, loin d'abandonner la partie, se contente de se retirer à l'abri d'un ravin, et de là il tient l'ennemi en respect, tandis qu'il envoie prévenir M. de Goesbriant du succès de son attaque et de l'affolement des Impériaux.
Le lieutenant général arriva aussitôt avec huit compagnies et l'on se mit en mesure d'enlever le prieuré. Or les premiers soldats qui s'avancèrent n'entendirent aucun bruit. Pas un coup de fusil ne fut tiré. Les Impériaux avaient déguerpi...
Par contre, le prince Eugène, furieux d'une si sotte panique, se présenta dans la matinée avec quelques troupes, comptant reprendre facilement la place, car il avait bien démêlé, d'après les rapports, qu'il ne s'agissait que d'une poignée de Français. Mais il se trouva en face ' de gens qui « faisaient si bonne contenance que, craignant de perdre du monde plus que la chose ne méritait, il n'osa rien entreprendre ^ ».
L'aiïaire fut mandée au ministre par le maréchal de
I et 2. Bibl. nat., Ln. 27, 7671.
Tessé, et, le 27 octobre 1707, Goesbriant en écrivit luimême à Chamillart ^.
Après avoir relaté brièvement et très clairement le fait d'armes, il terminait ainsi son rapport :
On a pris 9 cavaliers et 9 chevaux, mais pendant la nuit 6 cavaliers et 2 chevaux échappèrent, tellement qu'il ne reste que 3 cavaliers prisonniers dont un brigadier, 7 chevaux, 9 manteaux, 9 buffles ^ et 2 sabres.
Il faut observer que le sieur Folard, quand il attaqua, n'avait avec lui que dix grenadiers. Depuis cela les ennemis n^ont plus de poste à Chaumont...
J'ai cru devoir vous rendre compte de cette petite expédition du sieur Folard qui est assez hardie et a été bien conduite de sa part...
Goesbriant.
Chamillart répondit par des éloges ^ et ce fut tout le fruit qu'en retira l'auteur du coup de main, jusqu'à ce que l'occasion lui procurât les moyens de s'adresser au Roi lui-même.
Folard reçut en effet, à la fm de la campagne, une heureuse nouvelle qui compensa ses déceptions passées. Le duc de Vendôme, après s'être vainement adressé au ministre, avait obtenu personnellement du Roi que Folard fût détaché de son régiment pour servir en Flandres auprès de lui ; et le petit capitaine avait ordre de se rendre à la Cour.
Evidemment le duc de Vendôme montrait là qu'il n'oubliait point ceux qui l'avaient bien servi, et l'on peut croire aussi que les mérites de Folard entraient pour une bonne part dans le désir du général. Mais si l'on veut bien se souvenir que Vendôme, lui aussi, tenait de près aux deux nièces du prince de Vaudemont, on appréciera quel avantage il y avait à mettre le petit capitaine sous l'égide immédiate d'un si précieux et si aimable pro-