Polybe, t. IV, p
Mais quand même, c'était d'amour qu'il s'agissait et non point de quelque mariage de convenance, car l'idylle s'était déroulée entre la jeune fille et le chevalier, discrète et pure il est vrai, mais avant que l'assentiment de la famille ait été sollicité. Le ton des lettres au ministre trahit bien d'ailleurs le trouble de l'intéressé.
J'ai eu Thonneur^, Monseigneur, d'écrire à Votre Grandeur sur la situation où je me trouve qui est véritablement touchante. Je vous supplie très instamment d'avoir pitié de moi. Le malheureux état où je me trouve va rompre un établissement après lequel je soupire. Ayez la bonté. Monseigneur, de mettre le comble à mes vœux ; il ne faut qu'un mot ou qu'une lettre pour me procurer une demoiselle de mérite qui a du bien et qui me veut, mais dont mon manque de bien empêche les parents d'y consentir. On attendait que je fusse placé ou que j'obtinsse quelque faveur du Roi pour me la donner. Mais on a écrit à la mère que ce que j'avais, je ne l'aurais plus à l'entrée de la campagne et que le peu que l'on faisait pour moi faisait voir qu'on avait dessein de me laisser dans le même grade à la paix, malgré mes services. Cette lettre, Monseigneur, m'a accablé de douleur, non pas que je croie ce qu'on me mande, car vous êtes trop juste et trop équitable pour me laisser dans cet état, mais c^est que je vois que cela va me faire manquer cette demoiselle.
J'ai eu l'honneur d'en parler à Votre Grandeur : elle est fille de feu M. Voilant, belle-sœur de M. de Valory-, lieutenant général, qui véritablement m'honore de son estime, mais qui s'oppose à ce mariage parce que je n'ai pas un sol de bien et qu'il ne voit pas que je m'avance, quoiqu'il sache parfaitement que je ne suis pas indigne de l'honneur de votre protection. Je trouve qu'il a raison de s'y opposer. Faites en sorte, Monseigneur, qu'il ait raison d'y consentir. Hélas ! Monseigneur, que ne pouvez-vous pas ? M. de Valory n'ira pas à Versailles. Votre Grandeur m'avait promis de lui parler. Ayez
1. Ministère de la guerre, vol. 2372, p. 390. Lettre du 8 janvier 1712.
2. Charles-Gui de Valory, seigneur de la Chaire, né en 1635. Ingénieur. Brigadier en 1705. Directeur des fortifications de Flandre. Maréchal de camp après le siège de Lille en 1708. Lieutenant général en 1710 après la défense de Douai. Gouverneur du Quesnoy dont il dirigea le siège en 1712. Commandeur de Saint-Louis en 1713. Grand-croix en 1722, mort en 1734, avait épousé en 1679 Marie-Catherine Voilant (Cabinet des Titres, Dossiers bleus, 656).
la bonté, je VOUS en conjure, de lui écrire. Un mot de votre part peut me rendre heureux. Je vous en supplie avec un très profond respect...
Mlle Voilant devait être en effet un parti fort convenable. Son père, argentier de Lille, écuyer, ingénieur et conseiller du Roi, jouissait d'une fortune honorable et d'une grande considération. Si son épouse, née Marie Vilain, et si lui-même n'apportaient point de quartiers de noblesse, l'alliance avec M. de Valory rehaussait déjà la famille, et il est probable que Folard n'en demandait même pas tant.
La lettre tomba-t-elle jamais sous les yeux de Voysin et ne fut-elle point arrêtée au passage par quelque sousordre négligent ou mal disposé?...
Il demeure en tout cas extraordinaire qu'un appel aussi désespéré soit resté sans écho. Il est vrai qu'à ce moment précis les événements absorbaient toute l'attention du ministre et qu'un mariage, si intéressant fût-il, devait sembler bien négligeable à un homme que hantait l'épuisement d'un royaume et l'espérance de voir naitre enfin la possibilité de terminer la guerre.
Car l'Angleterre venait de subir un véritable bouleversement. Le parti tory, mené par Bolingbrocke et Prior^ avait écrasé les wighs, déterminant la reine Anne à cesser une guerre ruineuse et faisant disgracier Marlborough qui fut un instant sous le coup d'une accusation de concussion.
D'autre part, des préliminaires de paix avaient été signés avec la France sous certaines conditions-, sans que les autres coalisés en eussent été avertis, et quoiqu'un congrès se fût ouvert le 12 janvier à Utrecht, les armées n'en demeuraient pas moins en présence. Il fallait donc tout préparer pour une campagne dans laquelle la France
1. Voir sur ces personnages: les Guerin de Tencm, du même auteur (Hachette et C'«, édit.).
2. Reconnaissance de la reine Anne et de sa succession dans la ligne protestante, abandon des Pays-Bas, de Naples et du Milanais à l'Autriche, démolition du port de Dunkerque dont les corsaires ruinaient le commerce anglais et enfin promesse d'empêcher la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur la même tète.
allait jouer sa dernière carte, Landrecies restant la seule place qui couvrît la route de la capitale.
Comment le pauvre Folard pouvait-il se flatter qu'en de telles circonstances le ministre de la guerre aurait le loisir de s'occuper du mariage d'un capitaine qui vraisemblablement pouvait attendre?
Il réitéra pourtant sa supplique le 31 janvier 1712 ^
Je ne saurais manquer cette personne, assurait-il, si vous avez la bonté de lui faire connaître que j'ai l'honneur d'être sous votre protection. Il n'3^ a que cela qui puisse engager les parents à donner les mains. Quant à la demoiselle elle est engagée entièrement.
Heureux amoureux, mais pauvre Folard I Le ministre répondit seulement au bout de trois semaines- pour lui annoncer qu'il venait d'écrire au colonel du régiment de Quercy touchant la compagnie que le chevalier désirait quitter. Et le 9 mars, il lui accordait un congé de huit jours. C'était probablement pour permettre au petit officier d'aller tenter lui-même un suprême effort auprès des parents de Mlle Voilant. Hélas I ce fut en vain, car depuis cette époque il n'est plus question dans aucun document de la fiancée qui traversa la vie de Folard, bien fugitivement, mais pour y laisser sans doute un regret qui s'éteignit seulement dans la mort, comme il en est pour toutes les choses dont les humains ont eu le désir, sans pouvoir s'en emparer.
Comment, en effet, le chevalier aurait-il pu insister au milieu des douloureux événements qui accablaient le Roi et l'atteignaient lui-même, en le privant d'un puissant protecteur. Le duc de Bourgogne était mort le 18 février 171 2, suivant la duchesse dans la tombe à six jours d'intervalle, et leur fils aîné, le duc de Bretagne, venait d'être frappé à son tour-' (8 mars).