‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 87 sur 203 · Nom donné à la principale galère · texte numérisé non relu

Nom donné à la principale galère

fond un corsaire de cinquante canons et en prend un autre sur lequel il fait cent prisonniers.

Il n'était donc pas étonnant qu'à la Sublime Porte on eût fini par s'émouvoir de tant d'affronts, et il fallait s'attendre à lui voir tenter un formidable effort, semblable à celui qui avait chassé de Rhodes les valeureux chevaliers deux siècles auparavant.

Alors, fidèle à la tradition, le grand-maître cita tous les Hospitaliers à la défense de leur capitale menacée et fit appel à l'appui des souverains catholiques et à celui de Louis XIV en particulier.

Or, pour bien comprendre le tressaillement qui se répercuta aussitôt de commanderie en commanderiedans l'Europe entière, et pour apprécier l'émotion dont furent saisies les capitales catholiques à la nouvelle de cette menace suspendue sur Tîle de Malte, pourtant bien petite, il faut savoir ce que représentait encore à cette époque l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et de quelle importance les services rendus par ses chevaliers à toute la chrétienté l'avaient revêtu aux yeux du monde civilisé.

Il faut aussi se garder de confondre les Hospitaliers avec les Templiers dont l'ordre, de quelques années plus jeune, ne fut pas créé dans un but primitif aussi essentiellement charitable que celui de leurs devanciers ^ Car lorsque Gérard Tune, proclamé en Orient le « Père des pauvres », s'inspira de l'exemple de quelques marchands d'Amalti pour fonder au commencement du xiii^ siècle les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, il s'agissait simplement d'un hospice, et ce furent les croisés de Godefroi de Bouillon, soignés dans ce refuge puis enrôlés par le bienfaisant Gérard, qui apportèrent à l'œuvre son caractère de chevalerie religieuse.

Depuis lors, ces moines-soldats s'étaient armés pour les plus nobles causes, qui comprenaient le secours aux malheureux, la délivrance des lieux saints, l'abolition de l'esclavage, la répression de la barbarie, puis plus tard la chasse aux corsaires turcs qui infestaient la Méditerranée.

I. Les Templiers, en eÉfet, furent dès le début un ordre guerrier.

Et Ton se sent rempli d'admiration devant les exploits merveilleux dont s'illustrèrent à travers les siècles ces chevaliers dont les brillantes armures se voilaient religieusement d'une dalmatique de lin, barrée d'une croix rouge.

D'abord maîtres de la Palestine, ils en avaient été peu à peu chassés sous les poussées furieuses des infidèles. Après la prise de Saint-Jean-d'Acre, leur dernier boulevard en Terre Sainte (i8 mai 1291), ils s'étaient retirés à Limisso, puis à Rhodes qu'ils avaient conquis sur les Turcs ; et là, ils avaient vite retrouvé leur force et leur prospérité. Ce que voyant, en 1522, le sultan Soliman avait envoyé contre eux trois cents vaisseaux et deux cent mille hommes. Après un siège mémorable où cinq mille soldats et cinq cents chevaliers avaient résisté pendant six mois aux plus terribles assauts, il avait fallu rendre la ville. Mais c'était le grand-maître Villiers de TIsle-Adam, plutôt que Soliman, qui avait imposé ses conditions, et les Hospitaliers s'en étaient allés à Messine avec les honneurs de la guerre, transportés par les soins mêmes de leurs ennemis.

C'était alors (1523) que Charles-Quint leur avait cédé l'île de Malte moyennant le tribut annuel d'un faucon ^ L'Empereur faisait d'ailleurs une bonne affaire, même à ce prix, car l'entretien de la garnison de Malte lui coûtait trois cent mille francs par an, sans aucun bénéfice d'autre part.

Si, à ce moment de reconstitution, quelques désordres éclatèrent au sein de l'Ordre, ils s'apaisèrent bien vite devant le péril commun, et l'on eut pour la troisième fois le spectacle admirable d'une puissance écrasée renaissant de la poussière de ses ruines. Ces hommes de toutes nationalités étaient si fortement unis par le lien spiritualiste, dont la sublime conception les rattachait au ciel, qu'ils en acquéraient pour les choses de la terre un jugement assagi et une obéissance facile aux ordres du grand-maître.

Cet internationalisme divin, le seul réalisable, les ren-

I. Il est vrai qu'un peu plus tard Charles-Quint se montra plus exigeant et qu'il fallut l'intervention du Pape pour dégager les Hospitaliers delà servitude monétaire qu'on voulait leur imposer, en leur faisant battre monnaie à l'effigie de l'Empereur.

dait capables d'accomplir des merveilles, et en moins de vingt ans, Malte fortifiée assurait aux Hospitaliers un asile inviolable, tandis que leur flotte renforcée était devenue de nouveau la terreur des corsaires.

Tant de prospérité devait naturellement réveiller les ressentiments des infidèles, et deux ou trois coups de main, audacieusement exécutés par Jean de la Valette jusqu'aux embouchures du Nil, achevèrent de déchaîner la colère de Soliman. Ce n'était pas sans dépit que le terrible sultan avait vu les vaincus de Rhodes se dresser de nouveau en face de sa puissance, et le i8 mai 1563, deux : cents navires portant huit mille marins et trente-huit mille hommes d'élite se déployèrent en face de Malte.

Aperçue du large, la ville se présentait, comme aujourd'hui au milieu d'une baie profonde en une longue presqu'île dont les remparts, baignés par la mer sur trois faces, ne se rattachaient à la terre de l'île que par une bande étroite. Quant aux rives de la baie, qui sont très découpées, elles se hérissaient déjà de forts, et ainsi l'ensemble, vu d'en haut, offrait assez exactement l'image d'une langue dardée entre deux mâchoires à longs crocs.

Or, à cette époque, le château Saint-Ange, situé sur un promontoire de la baie, constituait le plus puissant de tous ces forts; et c'était là que le grand-maître s'était retiré avec la meilleure partie de ses chevaliers, distribuant les autres en divers autres postes, notamment au fort Saint- Elme qui, dressé à la pointe de la langue centrale, commandait rentrée de la baie principale. Il fallait donc enlever cette sentinelle avancée avant de songer à attaquer Saint- Ange, et ce fut à cette rude entreprise que Soliman s'appliqua tout dabord. Il y eut là de terribles assauts.

« Debout sur les ruines, les chevaliers attendaient l'ennemi la pique à la main, et quand cette arme était brisée, ils tiraient Tépée ou le poignard ; d'autres lançaient du soufre, de la poix, de l'huile brûlante, mais surtout de larges cercles enflammés qui souvent retenaient et blessaient trois soldats à la fois. » C'était là une invention de Jean de la Valette qui, après tant d'exploits comme commandeur, avait été nommé quarante-septième grand-maître.

A la longue cependant, les assauts, répétés durant un mois, épuisèrent la garnison, et un jour les assiégés du fort Saint-Elme ne furent plus que soixante sur la brèche. Or vingt mille hommes les attaquaient. Les chevaliers tombèrent jusqu'au dernier, mais non sans avoir fait un carnage effroyable d'infidèles.

Alors le pacha, furieux devant l'amoncellement des cadavres de ses meilleurs soldats, fit arracher le cœur aux Hospitaliers morts, ordonna qu'on traçât sur leur poitrine une profonde croix avec la pointe d'un cimeterre et les fit jeter à la mer. D'autres, seulement blessés, furent écorchés vifs et le flot apporta ces restes affreux et héroïques sous les murailles de la ville. A tant d'horreur la Valette répondit de la même manière. Les prisonniers turcs furent égorgés et le canon lança leurs tètes en guise de boulets jusque devant la tête de leur chef.

Pendant plus de trois mois la lutte se poursuivit acharnée, cruelle, sans merci; les mines éclataient, les murs s'écroulaient, les hommes se ruaient; et le fer avec le feu anéantissaient des existences par centaines. Enfin une flotte espagnole vint au secours de Malte, et Soliman, furieux et désespéré, dut regagner ses Etats où il préparait déjà une nouvelle expédition quand Ja Valette, avec une intrépidité inouïe, parvint à faire sauter l'arsenal des galères à Constantinople même.

Depuis lors, si quelques croisières avaient entretenu les qualités guerrières de l'Ordre, Malte avait joui d'une tranquillité relative. MaislesHospitaliers savaient bienque la haine de Soliman contre eux s'était transmise à ses successeurs et ils ne doutaient point qu'un jour où l'autre ils n'eussent, comme leurs devanciers, à soutenir l'effort terrible des masses turques fanatisées, avides de venger tant d'hécatombes qu'avaient faites parmi les infidèles les défenseurs de la Croix.

Aussi, dès les premiers avis qu'on reçut à Malte vers la fm de 1714 au sujet des préparatifs du Grand-Seigneur, on eut l'impression que les temps d'héroïsme et de massacre étaient près de renaître et que, pour la quatrième fois, le sultan allait essayer d'anéantir ses irréductibles adversaires.

Cependant, avant de lancer le suprême appel à toute la chrétienté, le grand-maître attendit confirmation des inquiétantes nouvelles ^

Mais, peu après, les mêmes renseignements arrivèrent aux représentants de l'Ordre en France par la voie de la Hollande etdès lors, dans toutes les commanderies, chacun s'attendit à de graves événements. Bientôt, en effet, sur de nouveaux avis plus pressants, le grand-maître et son Conseil d'Etat arrêtèrent la Citation générale^ c'est-à-dire l'appel à tous les membres de l'Ordre résidant à l'étranger, afin qu'ils eussent à se rendre à Malte pour le mois de mars 1715 "". Ils décidèrent également d'avoir recours aux souverains chrétiens, et Louis XIV fut un des premiers à qui ils s'adressèrent^.

Les relations des Hospitaliers avec la cour de France étaient d'ailleurs excellentes ainsi que le prouve cette lettre écrite au Roi par le grand-maître peu de temps avant l'alerte qui allait motiver des demandes de secours.

ler novembre 1714 *.

Sire,

Le chevalier de Raimondis aura Thonneur de présenter à Votre Majesté les oiseaux que je lui envoie cette année s. Ils sont au nombre de dix : quatre gentils, quatre laniers et deux pèlerins^. Je souhaite. Sire, qu'ils puissent contribuer au plaisir de Votre Majesté et qu'en Lui renouvelant pendant de

1. Ces détails sont tirés de divers documents inédits des Archives de Malte, compulsés spécialement à notre intention par 1 erudit chevalier Vizzani de Sannazaro.

2. Un arrêté du i^r mars 1714 dispensait cependant les Frères, de quelque rang que ce fût, âgés de soixante ans et au-dessus et les incapables (Arch. de Malte, vol. ion, p. 2).

3. Arch. de Malte, vol. 1362, p. 1238. Lettre au roi de France, 27 septembre 1714.

4. Ministère des affaires étrangères, Malte, 1 709-1714, f" 320.

5. Ce cadeau se renouvelait chaque année et Ton peut en inférer que la fauconnerie de Malte était renommée pour ses produits. Cet élevage devait être du reste de tradition bien ancienne puisque Charles- Quint avait réclamé un faucon en manière de tribut.

6. Getitil : faucon sors qu'on prenait de juillet à septembre ; qï pèlerin : celui qu'on capturait de septembre à janvier, au moment de son

longues années ce même témoignage de mon respectueux attachement je puisse faire connaître à Votre Majesté combien je m'intéresse passionnément à la conservation de Votre auguste personne pour laquelle je fais incessamment des vœux au ciel avec une ferveur égale à l'extrême respect avec lequel je suis,

Sire, de Votre Majesté, le très humble et très obéissant serviteur.

Le grand-maître des ordres de Saint-Jean et du Saint-Sépulcre de Jérusalem.

Signé : Don Raymond Perrelos.

Ce grand-maître, soixante-deuxième de l'Ordre, était Aragonnais de naissance et atteignait alors soixante-seize ans; mais si Ton en juge par son activité juvénile, son âge ne devait guère peser sur ses épaules.

Cette activité s'était d'ailleurs utilement exercée depuis dix-sept ans, car dès son avènement (1697) don Perrelos s'était efforcé de galvaniser l'Ordre, quelque peu endormi dans le luxe et les futilités.

Appuyé par le Conseil, il avait fait revivre les anciennes lois somptuaires, défendu les jeux de hasard et supplié le Pape de ne plus conférer de dignités et de grâces \ car ces faveurs, disait-il, en « ravissant aux anciens chevaliers le prix de leurs travaux, détruisent la discipline et l'émulation par le plus funeste découragement ». Sans cesse attentif à tout ce qui devait assurer à l'Ordre la force et la sécurité, il s'était rendu compte que, durant la période de paix dont l'île venait de jouir, les fortifications avaient souffert d'une négligence regrettable. Il y avait toujours eu d'ailleurs des variations dans les projets élaborés pour défendre Malte, et nombre d'ouvrages commencés, puis interrompus, avaient été repris avec des modifications.

émigration [peregrimis] ; lanier : espèce originaire d'Asie. Un faucon est dit sors tant qu'il a encore sa première livrée, c'est-à-dire pendant sa première année.

1. Les Papes s'étaient laissé aller à disposer pour leurs protégés des commanderies situées sur les Etats de l'Eglise, sans passer par l'autorité da grand-maitre.

Quelques-uns, démolis, se déformaient dans l'abandon et d'autres demeuraient inachevés ^ Bref, après la signature de la paix d'Utrecht don Perrelos s'était enquis auprès de son ambassadeur en France, le bailli de la Vieuville -, de la possibilité de trouver un bon ingénieur.

« Le bailli de la Vieuville, dit Saint-Simon, était un des hommes les plus aimables .que j'aie vus, et un fort honnête homme noble et magnifique autant qu'il le put dans son emploi, sans faire tort à personne. »

Plein de zèle pour satisfaire son grand-maître, l'ambassadeur lui écrivait le 6 janvier 1714^ :

J'ai vu depuis peu M. Pelletier* au sujet d'un ingénieur, lequel me dit qu'il avait en main ce qui nous convenait, en cas que nous le voulussions garder sur les lieux ; mais que si nous voulions quelqu'un de premier rang, qu'il ne pouvait alors que nous le prêter pour quelques mois, mais que cependant celui qu'il avait à me proposer était un sujet très capable et dont nous serions très satisfaits. Je le ferai partir aux premiers ordres que j'aurai de V. A. E. Elle jugerait alors, lui étant sur les lieux, du mérite de la personne.

L'ingénieur en question n'était autre que Folard, et celui-ci serait parti incontinent si quelques hésitations ne s'étaient produites dans le Conseil de l'Ordre au sujet du choix à faire. C'était le moment où les premiers avis, encore douteux, parvenaient de Constantinople ; et les Hospitaliers se demandaient s'il suffisait d'appeler un ingénieur en consultation ou bien s'il valait mieux s'en attacher un en vue d'un siège.

Enfin, le 19 octobre, la Vieuville transmettait de nou-

1. Arch. de Malte, vol. 1054, Section i''* des fortifications.

2. Il était fils de M. de la "Vieuville. duc à brevet, mort gouverneur du duc de Cliartres, plus tard duc d'Orléans.

3. Arch. de Malte, vol. 1217. Le nom du grand-maître y est orthographié : Pereillos, mais plusieurs ouvrages et Tépitaphe de son tombeau nous donnant Perrelos, nous continuerons à l'écrire de même.

4. PelleUer de Sousi, conseiller d'Etat, homme de robe et pourtant intendant général des fortifications, ce qui parut fort plaisant du temps de Vauban.

Teaux avis venus de Constantinople ^ ; et le 28 du même mois, le Conseil prenait une décision que le grand-maître communiquait aussitôt à son ambassadeur^.

Mais presque en même temps le pauvre bailli de la Vieuville faisait une fm douloureuse en subissant Topération de la taille^. 11 mourait le 26 octobre 1714 à onze heures et demie du soir et, par une lettre datée du 27, le commandeur de Perrot, receveur de la religion à Paris, en avisait le grand-maître.

L'ambassadeur défunt fut remplacé « fort mal», déclare Saint-Simon, par le bailli de Mesmes, frère du fameux président du parlement. C'était, paraît-il*, un « homme sans esprit et sans mine, étrangement débauché, grand panier percé, assez obscur, qui fit honte à son emploi en plus d'une sorte et qui courut risque de le perdre plus d'une fois ».

Mais heureusement pour l'Ordre, ce fut momentanément par intérim le commandeur de Perrot qui poursuivit les démarches en cours, et le 8 novembre 17 14 il écrivait à Raymond Perrelos^ qu'après avoir réuni les chevaliers « les plus accrédités à la Cour et les plus expérimentés à la guerre » il avait rencontré chez eux« un zèle inexprimable ». Il n'y en avait aucun, assurait-il, « qui ne souhaitât avec ardeur d'aller verser son sang pour la défense de l'Ordre ». 11 signalait en particulier M. de Tressemanes, « un des meilleurs officiers que le Roi eût dansson armée et qui, dèsles premiers bruits inquiétants, avait demandé un congé afin d'être prêt à partir à la moindre alerte ».

Il s'est appliqué, ajoutait le commandeur, avec M. le chevalier de Valleron, qui est dans les gardes du corps, à découvrir un des meilleurs sujets du Roi pour le génie. Ils n'en ont point trouvé de meilleur ni de plus capable que le chevalier

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