I. Mémoires, t. XI, p
- 2. Ile voisine de Malte.
?. Ces pigeons étaient très estimés dans le pays, principalement ceux du Goze. Note du duc de Luynes.
l68 LE CHEVALIER DE FOLARD
çais avaient été momentanément assimilés à des chevaliers et qu'ils étaient logés à l'auberge de France avec le grand-prieur.
Ce qui est sûr, c'est que celui-ci tout naturellement avait pris immédiatement sous sa protection son brave petit aide de camp de jadis et aussi l'ingénieur Mégret qui arriva en mars. Ces deux hommes devinrent, pour ainsi dire, ses points d'appui ; et il semble qu'il les ait un peu trop systématiquement opposés à M. de Tigné qu'il n'aimait point et qui avait l'oreille du Conseil de l'Ordre.
Quant à don Perrelos, il tenait pour toutes les propositions de son prince français, et ce fut seulement à la longue qu'il finit par avoir les yeux dessillés sur son compte. Car le grand-prieur ne tarda pas à scandaliser les Hospitaliers et ce fut là, à n"en pas douter, une des raisons qui occasionnèrent les mécomptes de Folard dans cette île, où il s'était attendu à jouer un si grand rôle.
Les débuts pourtant avaient été satisfaisants. « Le grandprieur s'était contraint pendant deux ou trois jours par égard pour Messieurs du Conseil qu'il avait régalés superbement. Mais comme cela le fatiguait beaucoup, il était retombé dans son ancienne habitude, en faisant de la nuit le jour et du jour la nuit^. »
« Il n'a pu, écrivait-on à Voysin 2, s'accoutumer aux usages maltais qui sont de dîner en bonne compagnie, et de ne point souper du tout. »
Contrairement à la coutume locale, le grand-prieur se mettait à table vers neuf heures du soir et n'en sortait qu'à trois heures du matin ; ensuite il se couchait et demeurait au lit jusqu'à midi. A ce moment on lui apportait son chocolat, puis il s'habillait et faisait sa partie de piquet jusqu'à l'heure de la promenade. Il se rendait alors sur la place, s'asseyait dans une boutique et babillait avec une jeune Maltoise jolie et spirituelle. Vers le soir
I et 2. Ministère des affaires étrangères, Malte, 1709-1714, fo» 93 et 94. Correspondance secrète d'un agent avec le ministre.
il retournait chez lui avec un cortègede jeunes gens dont les estomacs solides étaient, paraît-il, habitués aux indigestions, et il restait avec eux cinq ou six heures à table. Le lendemain, il recommençait le même exercice avec une régularité admirable, de sorte que, selon l'expression même de l'agent du ministre, « toutes ses heures se trouvaient remplies » ^
« Voilà, Monseigneur, déclarait ce correspondant anonyme, un compte exact des occupations de notre généralissime, qui sont à peu près les mêmes que celles de frère Jean quand il les raconte au bon Pantagruel. »
Car le grand-prieur avait été nommé généralissime par don Perrelos et, entre deux beuveries, ce viveur intelligent avait trouvé moyen d'élaborer un projet d'organisation militaire, afin de lever dans le pays même sept régiments de milices qui devaient être placés sous le commandement des chevaliers. Il est fort probable que Folard avait mis la main à ce projet, qui allait être présenté au Conseil et que déjà le grand-maître approuvait fort. Tout ce qui était français devenait d'ailleurs de la part de don Perrelos l'objet d'attentions particulières. M. de Tressemanes notamment avait été élevé au grade de lieutenant général, alors que son ancienneté dans l'Ordre ne le désignait point pour un pareil commandement, et, afin de l'honorer davantage, le grand-maître l'avait invité plusieurs fois à se couvrir devant lui. Il en résulta une sorte de scandale et une jalousie qui groupa les « Anciens », c'est-à-dire les « Preux » de la ville aussi bien que « Messieurs des galères et des vaisseaux ». Tous présentèrent une réclamation collective en vue d'obtenir un traitement égal.
Le grand-prieur, qui reçut leur visite à ce sujet, prévit aussitôt le ridicule qui allait naître d'une telle éclosion de généraux, si l'on faisait droit à la demande des mécontents. Mais devant leur insistance il consentit, pour les calmer,
I. Nous avons emprunté tous ces détails avec une exactitude scrupuleuse à la correspondance secrète de Voysin et de son agent. Affaires étrangères, Malte, 1709-1719, fol. 94 et suiv.
à parler de l'affaire au grand-maitre, et Ton convint enfin que les chevaliers déjà maréchaux de camp deviendraient àMalte lieutenantsgénéraux, que les brigadiers passeraient maréchaux de camp et ainsi de suite.
Je ne crois pas, Monseigneur, écrivait avec humour Tagent du ministre, que depuis la création du monde on ait entendu parler d'une petite armée mieux pourvue de chefs et aussi dénuée de soldats. Cela revient assez au magnifique pont de Madrid que Philippe II fit construire sur le Mançanarès, sous lequel eau ne passe point pendant Tété, ce qui fit dire à un bouffon de ce temps-là que pour rendre l'ouvrage utile il fallait acheter de l'eau ou vendre le pont.
Un pareil donneur d'avis serait fort nécessaire pour insinuer à Messieurs du Conseil d'acheter des troupes ou de congédier les officiers.
Devant tant de sottes futilités, qui faisaient de Malte une véritable pétaudière, Folard devait évidemment commencer à revenir de ses illusions et de ses espérances. Que devinrent-elles encore, lorsqu'au mois de mai on eut tout à coup la certitude que les armements des Turcs étaient préparés non point contre Malte, mais bien contre Venise ? Le Grand-Seigneur venait en effet de sortir des Dardanelles pour aller en Morée.
Ainsi la cause de ce mouvement européen, si émouv2Lnt, s'évanouissait comme crève au soleil une bulle de savon dont la poudre irisée disparaît dans un suprême éclat... De l'angoissante attaque de Malte, des hordes annoncées, du massacre redouté... il ne restait plus que la brillante assemblée qui pendant plusieurs semaines avait rempli la ville de tumulte, voire de gaieté, et dont les éléments allaient se disperser pour retourner aux lieux paisibles d'où ils étaient venus.
Car si le grand-maître était résolu à porter secours à Venise, il ne s'agissait plus pour cette action que des galères et des forces habituelles de Malte. Quant aux autres, elles allaient être libérées.
Le 31 mai en effet, le Grand-Conseil donnait congé aux chevaliers « qui seraient d'humeur à retourner dans leur
pays »^ Il était entendu pourtant que cette autorisation n'aurait d'effet qu'après le départ de l'escadre, à laquelle devaient se joindre les galères du Pape pour aller seconder les Vénitiens.
Disons tout de suite que cet événement se termina par la défaite des Turcs. Mais à ce moment on pouvait craindre une issue contraire, et dans ce cas le sultan aurait été bien capable de tourner contre Malte ses armes victorieuses. Il importait donc de se prémunir, et, quoique tout danger immédiat fût écarté, le grand-maître et son Conseil tenaient à poursuivre les travaux de fortification.
Malheureusement, si l'on était d'accord pour le principe, on différait touchant l'exécution. M. de Tigné, favori de la Congrégation de la guerre, avait commencé le fort de Sainte-Marguerite 2^ tandis que le grand-prieur déclarait, sur l'avis de Folard, qu'il était beaucoup plus urgent de fortifier les Marines ^
Il y eut à l'occasion de ces questions brûlantes une séance mémorable au Grand-Conseil. M. de Vendôme, faisant valoir les talents de Folard et de Mégret et s'appuyant sur leur rapport, demanda qu'on abandonnât immédiatement Sainte-Marguerite pour s'attacher uniquement aux Marines puis, afin d'entraîner l'Assemblée, il promit six mille livres.
Chacun suivit alors son exemple selon ses moyens et l'on réunit sur-le-champ une somme de quatorze mille écus*.
Quant à don Perrelos, il loua infiniment le zèle du grand-prieur, se déclara favorable à ses vues et s'engagea pour dix mille écus.
« Alors la Congrégation de la guerre qui avait toujours
1. Ministère des affaires étrangères, Malte, 1709-1714, fol. 112.
2. C'est une éminence qui se trouve dans les terres en arrière du fort Saint- Ange.
3. Les « Marines » indiquent ici les côtés de la langue rocheuse au bout de laquelle se dressait Saint-Elme.