‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 97 sur 203 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le duc d'Orléans régent. — Coup d'œil rétrospectif sur Charles XII. — Attention que son génie militaire impose à l'Europe. — Le comte de Croissy, — Colbert et le baron de Goertz enrôlent Folard comme ingénieur et agent diplomatique.

— Excellent accueil que Charles XII fait au chevalier. — Manière de vivre du roi de Suède. — Admiration et réserves de Folard pour ce prince. — Le baron de Goertz, son intelligence et son génie de lintrigue diplomatique. — Son entente avec Alberoni. — ■ Entremise de Folard. — Découverte du complot tendant à remettre le fils de Jacques II sur le trône d'Angleterre. — Folard se décide à rentrer en France pour des raisons de santé. — Mais il se plaint d'avoir été calomnié et dupé. — Pourtant Charles XII l'a engagé à revenir. — Folard s'embarque pour Dunkerque à Gothembourg. — Naufrage du navire qui le porte. — Retour difficile à Hambourg, puis à Paris. — Lettre de Goertz qui l'encourage à revenir après guérison. — Mais d'autres lettres du ministre de la guerre de Suède et de M. Mégret lui conseillent au contraire de rester en France. — Plaintes de Folard à Goertz. — Propositions de canons, de plans, de projets. — Folard essaie vainement de faire revenir son neveu de Robert qu'il avait confié à Mégret. — Ses soupçons à l'égard de ce personnage.

— Il continue à poser à Goertz des conditions pour son retour. — Siège de Frederichshall et mort singulière de Charles XII. — Mégret soupçonné. — Triste fin de Goertz. — Folard renonce à la Suède.

Louis XIV venait de mourir (i^' septembre 171 5), et si Folard pouvait s'attendre à quelque faveur de la part de son ancien général le duc d'Orléans, devenu Régent, il n'avait pas à espérer de longtemps qu'une guerre lui fournît l'occasion de faire encore valoir ses talents. Aucun des Etats qui venaient de s'épuiser durant tant d'années ne se serait soucié de faire renaître le moindre conflit.

Mais tandis que s'était déroulée du côté de la France

LE CHEVALIER DE FOLARD ' I-J-y

cette pénible guerre de la succession d'Espagne, une lutte non moins rude s'était livrée à l'autre extrémité de l'Europe, et ses phases se répercutaient à présent aux échos des pays latins apaisés, capables enfin de s'intéresser à des événements extérieurs.

De toutes les relations curieuses, voire invraisemblables, qui parvenaient de Pologne, de Russie et même de Turquie surgissait un personnage extraordinaire et quasi fantastique, en dépit de son sévère costume de gros drap bleu à peine rehaussé de quelques boutons d'or. On le décrivait ainsi ^ :

« D'une taille avantageuse et noble, il avait un très beau front, de grands yeux bleus remplis de douceur, un nez bien formé : mais le bas du visage désagréable, trop souvent défiguré par un rire fréquent qui ne partait que des lèvres, presque point de barbe ni de cheveux. Il parlait très peu et ne répondait souvent que par ce rire dont il avait pris l'habitude.

« On observait à sa table un silence profond. Il avait conservé dans l'inflexibilité de son caractère cette timidité qu'on nomme fausse honte. Il eût été embarrassé d'une conversation parce que, s'étant donné tout entier aux travaux et à la guerre, il n'avait jamais connu la société. »

Tel était Charles XII, roi de Suède, dont le génie militaire sembla un moment devoir présider aux destinées de la moitié de l'Europe.

Tout, en effet, était uniquement génial chez ce souverain qui, jusqu'à l'âge de trente et un ans, n'avait absolument lu que les Commentaires de César et l'histoire d'Alexandre.

Comme travail personnel il avait bien écrit quelques réflexions sur la guerre et sur ses campagnes depuis 1700 jusqu'en 1709, mais il s'en cachait, et s'il l'avoua un jour à Folard ce fut pour lui dire aussitôt que son manuscrit avait été perdu lors du désastre de Pultava ^

Or, si le personnage se trouvait revêtu d'un caractère fantastique, ce n'était point par tous ces détails, indices

I et 2. Voltaire, Histoire de Charles XII, p, 408.

au contraire d'une extrême simplicité, c'était par la longue suite d'épisodes qui depuis sa jeunesse avaient déjà dressé dans l'Histoire un impérissable monument commémoratif de son règne. C'était le souvenir de cet enfant de quinze ans (1697) saisissant d'une main ferme les rênes du pouvoir, alors qu'une régence maternelle et intéressée prétendait le faire attendre encore deux ans; c'était ce vigoureux adolescent qui venait de terrasser un ours énorme à l'aide d'un filet et d'un bâton, d'après la manière de son pays, quand on lui annonça l'irruption des Saxons en Livonie, et qui était parti de Stockholm (8 mai 1700) pour n'y plus jamais revenir...

C'était alors sa prestigieuse épopée sur le grand continent européen, la prise de Copenhague, premier coup de maître de ce jeune général qui sauta de sa chaloupe en avant de ses troupes, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, puis qui, le 30 novembre de la même année (1700), mit quatre-ving-mille Russes en déroute devant Narva avec huit mille Suédois seulement.

C'était ce jeune conquérant se dressant comme par magie au dessus des trônes et dictant ses lois, après avoir détruit plusieurs armées, en des batailles où son génie avec la discipline admirable de ses troupes suppléaient au petit nombre de ses soldats. C'était la Pologne soumise, Auguste II détrôné et remplacé par Stanislas Leczinski ; tout cela accompli par ce prince toujours botté à qui une tente et des généraux tenaient lieu de palais et de cour, et dont les projets, parfois singuliers, trouvaient comme instrument d'exécution la plus merveilleuse armée qu'on eût jamais connue et dont celle du Grand Frédéric, plus tard, ne fut qu'une pâle copie. A tant de gloire brillante il fallait quelque relief fourni par l'ombre. Il y en eut, mais celle qui couvrit soudain Charles XII en Russie fut rayée d éclairs splendides. Ce chef, sûr de ses soldats et payé de retour, n'avait pas hésité à marcher sur Moscou avec une poignée d'hommes, perdue dans la steppe immense et guettée, comme la Grande Armée deux siècles plus tard, par l'inclémente nature. Et puis, les hordes russes de jadis, enfin assouplies militairement

grâce à la ténacité du tzar, avaient anéanti l'invincible cohorte... Les soldats suédois et leurs officiers envoyés captifs en Sibérie. Charles fugitif chez les Turcs et là, reprenant par les intrigues ce que la force lui avait ravi, puis, devenu gênant et sur le point d'être ramené dans son royaume, se révoltant contre ses hôtes mêmes, soutenant avec ses domestiques dans sa maison de Varnitza un véritable siège contre vingt mille Tartaresetsix mille janissaires qui devaient simplement le conduire hors de l'empire, et ne cédant qu'après avoir tué trois cents hommes aux assiégeants et vu tomber tous ses amis ; enfin l'énergique souverain s'évadant, traversant à cheval sous le costume d'un modeste officier allemand les Etats de l'empereur et arrivant, après seize jours et seize nuits de course, à Stralsund^ que venaient aussitôt bloquer des escadres anglaises et danoises et d'où, à la veille d'être pris, Charles s'échappait encore en bateau- sous le feu des ennemis vigilants mais mal servis par le vent : tels étaient les traits fulgurants avec lesquels cet homme prodigieux venait de buriner son histoire.

C'était le comte de Croissy, lieutenant général et ambassadeur de France auprès de Charles XII, qui avait rapporté les dernières nouvelles de ce roi déjà légendaire. Voltaire a dit avec raison : « Envoyer un homme à la tranchée ou en ambassade auprès de Charles XII, c'était presque la même chose. » Le roi entretenait en effet Croissy des heures entières dans les endroits les plus exposés, pendant que le canon et les bombes tuaient du monde à côté et derrière eux, sans que le roi s'aperçût du danger, ni que l'ambassadeur voulût lui faire seulement soupçonner qu'il y avait des endroits plus convenables pour parler d'affaires -^

Mais les risques à courir étaient largement compensés par l'intérêtque présentait semblable mission etpar l'avantage d'approcherfamilièrement cethomme extraordinaire.

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