I. AViTiK DK r\sr^T
chaient sous le rapport intellecfiicl (sriontifiquc, surtout), la fréquentation habituelle des mêmes salon», le partage des mêmes plaisirs, h rendez-vous aux jnêmes tables de jeu, tout enfin rontribua puissamment à resserrer leur liaison. On peut donc affirmer, et nous affirmons que le duc de Roanne/,, Pascal et Méré furent unis ensemble — à une certaine époque — non seulement par l'amitié, mais encore par h familiarité.
SI grande qu'eût été leur liaison, il faut au point de vue des influences réciproques, il faut nécessairement faire Ta part pour chacun d'eux de l'âge, du caractère H de la volonté. Le duc de Roannez, plus jeune, moias instruit, d'une nature malléable, flotta sans doute un peu entre ses deux amis ; mais il devait suivre, il suivit c«lui dont il partageait les idées et subissait déjà l'autorité. Pascal n'était accessible f}ti'<'n re qui le touchait à fond, et encore jusqu'à quelque degré ou pendant un certain temps. De Méré, il ne pouvait y avoir rien, presque rien à attendre : il avait (selon un de ses termes favoris.) l'e*prit fait, c'est-à-dire que tout, ou à peu près tout, ^tait arrêté cliez lui, établi à demeure, fixé.
Ne demandera-t-on pas peut-être : le simple talent n a-t-il point dû s'incliner, malgré tout, devant le génie ? La raison supérieure de Pascal n'a-t-elle pas dominé, quelquefois au moins, le bon sens du Chevalier ? Certes, on ne saurait en douter ! Mais, avouons-le, tout glissait sur Méré, rien n'y pénétrait/
On a beaucoup parlé du scepticisme de Pascal — parlons un peu du scepticisme de Méré. D'abord, lequel des deux a c<>mmuniqué le doute à l'autre ■' La question serait difficile à résoudre, s'il n'ét-ait pas certain que le Chevalier dût Sevenir sceptique (jusqu'à un certain point) avec ces esprits libres d'avant
1.1 Fronde, Saint-Evremond, La Rochefoucauld, Bussy-Rabutin, Bourdelot, Mitton, etc.. Mais quel était son scepticisme ? A franchement parler, c'a été un scepticisme des lèvres ou d'apparence — rien de plus : il se jouait à la surface, quand le fond, le « fin fond r> restait fidèle aux croyances. Tout autre a été le scepticisme de Pascal ! Celui-là ne fut pas un scepticisme pour rire ; il a été profond, absolu, mais il n'a duré heureusement qu'une courte période. Pascal s'est ressaisi, alors, par un effort de volonté, de laison et de sentiment aussi prompt que décisit. Mais cette crise (dont on sent les effets dans les Pensées) agit dans l'intimité seule de son être ; personne n'en reçut sans doute la confidence.
Du scepticisme à l'épicurisme, a-t-on dit, il n'y a (.ruère qu'un pas — et Méré le franchit sans d'ifficullé. Cette fois, épicurien il fut, épicurien, il demeura jusqu'au bout. Sa devise était: (( bien vivre toujours, vivre avec tranquillité, vivre le plus agréablement possible ». Toutefois, il est à penser que sa délicatesse d'honnête homme le préserva d'erreurs plus grandes. Oh! combien Pascal différa-t-il de lui, à ce sujet! Jamais n ne conçut la moindre idée épicurienne, jamais il ne visa un bien-être exclusif : au contraire, tout aspirait en lui aîi bonheur du plus grand nombre, "à la charité sociale, à la fraternité du bien.
A part les cas exceptionnels où il ne put être enfamé, comme il lui manquait à l'origine — vu sa jeunesse, son inexpérience, ses études toutes spéciales — beaucoup de choses concernant le monde, [es arts, les belles-lettres, la' philosophie en général, il fut assez facile au Chevalier (formé, lui, sous tous ces rapports) d'avoir quelque emprise en telles matières, d'y donner au besoin lumière et impulsion. Il y a donc eu de son côté, très-vraisemblablement, une influence en quelque sorte générale, mais pres-i
l/AMlTlé DE PASCAL 89"
que iinix)ssible à déterminer. On voudra bien nous peniiettrc de reproduire ici ce que nous avons dit ailleurs (i) de ce fait qui a son importance : « à l'endroit de Pascal, le mérite du Chevalier a été de Tendre au moins plus forts, plus vifs, le goût et le sentiment qui existaient déjà ; du même coup, il a élevé l'esprit de Pascal au-dessus des simples préoccupations de mathématiques ; il a agrandi i>eut-être ses idé^s ; il a donné h sa raison — en la dégageant du matérialisme des Sciences — un élan qui ne s'est arrêté, grAce non à l'élan donné, mais à la force de cette raison, qu'au plus haut degré du sublime et du divin. C'était beaucoup faire, conve- \ nons-en ; combien moins, toutefois, qu'il ne l'a dit, qu'il ne s'est laissé dire et qu'on n'a redit après lui ! »
Leur amitié, hialgré quelques nuages inévitables, a subsisté au-delà ed la période mondaine du « grand Mathématicien », du « grand Esprit )>; elle s'est prolongée pendant les Provinciales, et même après. Si reclus, si caché que pût vivre l'auteur des « Petites Tycttres », le Chevalier le voyait assez fréquemment — ainsi, du reste, que le duc de Roannez.
On rapporte même que c'est à Méré en personne que serait due l'heureuse, la géniale transition de la 4* a la 5* Provinciale : ce sont deux ou plutôt trois Ré>éreiuls Jésuites qui ont dit et répété cela ! Le P. Rapin, le P. Daniel, le P. Bouhours lui-même (s'il faut en croire certain écho) se seraient entendus à ce sujet — et en avant la fanfare... Ce trait n'est pas indigne d'eux.
Est-il possible, en dehors de tous racontars, que le Chevalier — si personnel, si glorieux — n'ait rien
(Il Pascal moiidatn et amoureux, p. 2ÎS0. (Cet ouvrage est à 1 impression;.
révélé Je ce fait dans ses écrits, Lettres ou Discowri>, Œuvres posthumes quelconques ? C'eût été de sa part, en cas de réalité, une idée grandiose, lumineu- Fe, éblouissante ; et il aurait pu, à bon droit, revendiquer alors cette « invention » qui eût laissé loin pour le public les fameuses « inventions » dont il s'est vanté.
Mais n'ayons garde d'oublier que Pascal avait promis, à la fin de la 4* Petite Lettre, de traiter de la morale des P. P. Jésuites ; il tint parole, et Escobar comparut enfin à la barre de l'opinion publique.
Malgré Tout, à cette occasion, aurait-il eu besoin d'un avis ou plutôt d'un encouragement ? Soyons large et admettons l'hypothèse. Que le Chevalier ait rencontré, visité Pascal, à ce moment, et qu'il l'aîî vraiment décidé à agir de cette sorte, bravo, cent lois bravo j)our lui ; il a bien mérité des Lettres françaises, de la morale et de la postérité.
Quatre ans après cette mémorable histoire, ou environ, Pascal était allé en Auvergne — en dépit de la maladie grave — pour affaires d'intérêt et de famille. Au retour, comme il l'écrivit à Fermât, il <lut passer par le Poitou afin d'y revoir le duc de Roannez qui l'en avait prié instamment. Combien de jours demeura-t-il alors à Poitiers ? Quinze jours, <out au plus, selon les probabilités.
N'est-il pas i>ermis de croire que Méré, prévenu par le « bon » duc, s'empressa de se rendre de Beaussais à Poitiers ? Il y eut sans doute, entre lui et l'auteur des Provinciales, quelques entretiens suprêmes ; 4Î y eut surtout, de l'un à l'autre, le grand Adieu
MKRK ÉCRIVAIN KT CAISKUR
On dit qu'au moment <c solennol » où Buffon se cHsposait à écrire, il lui fallait toutes sortes de préparatifs : pavillon spécial, ameublement luxueux, fauteuil très doux, vêlement de cérémonie avec manchettes en dentelle, perruque poudrée et frisée, etc., etc.... J'imagine que notre Chevalier a devancé Buffon dans ces apprêts de coquetterie. Le cadre lui était nécessaire : il posait dès lors autant pour lui tjue pour ses correspondants, autant pour les contemfKvrains que pour la postérité.
Dans tout ce qu'il a écrit, il ne parut y avoir rien (le spontané ou de naturel ; nulle part ou presque nulle part, on ne sent l'élan, la verve, l'inspiration ; tout est pesé et mesuré. Le Chevalier — en un mot — do^atise, subtilise : c'est du raffinement à jet continu, ou bien près...
Mais conmie il avait à un haut degré bon sens et esprit, savoir et jugement, il écrivait le plus souvent avec une correction remarquable. Aussi, Sainte- Beuve (i) a dit de lui qu'il est tout-à-fait un écrivain. Son style (a-t-il précisé) a de la manière ; mais, entre les styles maniérés d'alors, c'est un des plu« distingués, des plus marqués au coin de la propriété •et de la justesse des termes.
(1) Revue des Deux-Mnniei, article (déjà cité) du 1" juin !8W. reproduit daus les /'ortrailx Ultéraires du môme autour.
Méré visait à la perfection même, ce qui est excessif pour le commun des mortels, surtout pour le commun des prosateurs. A l'exemple de Boileau (versificateur par excellence), il polissait sa phrase et la repolissait sans cesse, quitte à l'atténuer, sinon à l'amoindrir. Il y a, en tel cas, un juste milieu qu'il importe d'observer, mais qu'il a outrepassé à l'extrêuDe.
Sa « rhétorique » personnelle, pourtant, n'était point mauvaise. Les grammairiens critiques de l'époque — Vaugelas, Ménage, Bouhours et autres — ne reconnaissaient pour règles, en matière de langue, que V usage établi par la Cour et aussi par les principaux auteure ; mais au-dessus de cet usage, si légitime soit-il, n'y a-t-il pas l'autorité de la logique et de la raison ? Le Chevalier savait unir, par la meilleure alliance, l'une et l'autre méthodes — ou plutôt il contrôlait l'usage par la critique rationnelle.
Il ne saurait y avoir de doute à ce point de vue. C'est encore Sainte-Beuve, l'éminent critique, qui a prononcé ce jugement : « on ne peut se figurer, avant d'avoir lu Méré, ce qui se rencontre parfois chez lui de délicat comme observation et comme langue... Ses Lettres et les Conversations avec le maréchaî de C. fourniraient matière à une infinité de remarques pour les définitions précises et pour les fines nuances de mots dans le langage poli. » Qu'ajouter de plus à cette appréciation P
Se figure-t-on la peine infinie que s'est donnée le Chevalier — dont le « métier », souvenons-nous en ! était celui des Armes — pour écrire avec tant de soin el d "attention, et cela (qui plus est) au moment même où notre langue se formait. N'a-t-il pas eu quelque droit de dire, toute modestie à part : « ceux qui se sont acquis ce talent d'écrire et qui pensent des choses nouvelles, ne manquent jamais d'embellir et
MKHK KCUn AIN I T CAlSKtU
ÎKi
<l'enrichir la langue... Je me flatte de n'y pas être 'le^ derniers » (i). C'était là, sans doute, un éloge excessif que sa délicatesse d'honnête homme aurait dû laisser à ses lecteurs l'équité et le plaisir de lui appliquer.
Cependant, il faut bien avouer que, sur les 40 premiers membres de l'Académie française, les deux tiers au moins n'eussent pu se prévaloir — et pour cause — du même mérite que le Chevalier. Qui donc connaît aujourd'hui, je ne dirai pas les oeuvres, mais les noms de I..augier. Boissat, Colomby, Bardin, Chastelet, Giry, Baro, et tutti quanti ? Ces Académiciensla ont-ils jamais écrit ou publié quoi que oe soit, surtout quoi que ce soît de remarquable ?
Le Chevalier, qui a eu la vie la plus active et qui a servi très tard dans les Armées, n'a pu sans doute composer des ouvrages pendant une longue période. Ce n'est qu'après sa retraite que l'idée lui est venue — avec les loisirs : il avait alors plus de 60 ans, et è cet âge on ne jouit plus d'ordinaire de l'entrain, de l'ardeur, de la puissance de la maturité. Il est "rai qu'il était encore robuste et môme d'une certaine verdeur ; n'empêche ! son beau temps était passé ; il ne pouvait guère servir que du « réchauffé ».
Sa première œuvre p^^mtf. .t^n^i^flji; Ce sont les Conversations purement et simplement, c'est-à-dir» i^ans plus d'indication, sans initiale au titre. Cett* édition, sortie de l'imprimerie d'Edme Martin, eet excessivement rare ; en voici les détails typographiques : in-8, 7 ff. préliminaires non chiffrés, 285 pp. chiffrées, i p. non chif. pour le privilège et i f. blanc final. L'exemplaire Rochebilière, fidèle à cette description a été vendu 70 francs. — C'est là, on doit b«
•(1) CEnvRiâ P09TUCHR3 (ie M. de Mcré : Traité de la deliratexs».
04 t£ CHEVALlEn DF, MBRÉ
hâter de le <liie. ce qu'on appelle l'édition princeps, l'iT^e exceptionnellement fMDur l'auteur et pour quelques personnes.
L'édition dite originale, avec initiales cette foi.s^ ainsi titrée Les Conversations D. M. D. C. E. D. C. D. M. (du Maréchal de Clérembaut et du (Chevalier de Méré), fut publiée en 1669 chez Cl. Barbin ; le format était in-13, au lieu d'in-8 ; il y avait 291 pages chiffrées. — L'édition originale vaut aujourd'hui i. peine le tiers de l'édition princeps.
La 3* édition des Conversations, parue chez Thierry en 1671, contenait en outre le Discours de la Justesse, cette fameuse critique de Voiture. S'il n'y eut pas de tiraî'e à part avant cette publication, ce serait l'édition originale de ce Discours. Mais nous présumons qu'il a dû être fait, au préalable, une reproduction manuscrite ou imprimée, puisque Saint-Pavin en ïeçut un exemplaire avant sa mon survenue en 1670.
Lu vivant d*' l'auteu.»'. les Conversations eurent au moms cinq édiJions — sans compter celles de Hollande ou d'ailleurs. On doit reconnaître que leur succès a été, considérable.
En 1677, huit ans après l'apparition de cette œuvre, trois Discours du Chevalier se succédèrent chez Thierry et Barbin, .«^voir :
i* Discours de l'Esprit, à Madame de ...
3° Discours de la Conversation, à Madame de ...
3° Discours des Agréments, à Madame de ...
Ces Discours parurent d'abord séparément, puis ensemble ; ils ne semblent pas avoir (u du public le même accueil que les Conversations.
Une plaquette de i33 pwges fut éditée chez Barbin, en 1678, avec ce titre : Les Aventures de Renaud et d'Armide, par M. le Chevalier de Méré. C'est une traduction du magnifique épist^de du poème du Tasse —
MKUK F.c:iUVAIN KT CAirSElU \fO-
mais traduction libre, arrangée, ornée, « embellie » de toutes façons.
Enfin, le principal ouvrage du Chevalier vit le jour en 1682. C'est le recueil de ses Lettres ; Thierry et Barbin en étaient les éditeurs. Il formait deux volumes, chacun avec une rubrique en tête : l'un portait (( i" partie », l'autre « suite de la i" partie (i).» 1! manque donc la a* partie ! Elle n'a jamais été publiée, et ainsi l'ouvrage est inachevé, incomplet. La mort de l'auteur, arrivée deux ans après, aurait-elle coupé court à la publication de cette a partie » qui promettait d'être des plus intéressantes ?
Cette lacune, dans l'œuvre du Chevalier, est absolument regrettable — car c'est souvent la fin d'une correspondance qui est digne de curiosité, et celle-là devait l'être au suprême degré. Seulement, il est à regretter que toutes les Lettres de « la i" partie » et lie la « Suite de la i"^" partie » n'aient aucune date ;. il en eût été de même, évidemment, des Lettres de U « 2" partie » : alors, quelle importance s'attache — en dehors de la question littéraire — à des « palabres » qu'on peut s'imaginer produits après coup ?• Ça été encore là, paraît-il, un sentiment d'amourpropre de Méré qui rechercha avant tout son intérêt personnel, son intérêt d'auteur. Est-ce que ses idées et sa façon de les exprimer ne primaient pas, à ses. yeux, toute autres préoccupation? peu importait donc le point de vue de ses correspondants, peu importait aiissi l'intérêt historique.
Il est à supposer que le Chevalier n'aurait pas mis la dernière main à la 2* partie de sa correspondance,.
(1) Nous avons eu eu notre possession l'exemplaire de Sainte- Beuve ; sa signature seule y figurait; il n'y arait ni notes, ni remarques — quelques soulignures étaient tracées çà et là. A cause d* la provenance, sans doute, l'exemplaire nous avait coûté 40 francs.
î)6 LE CHEVALIER DE UÉRÉ
quoiqu'il ait eu le temps de la préparer : fallait-il plus de deux ans pour cela ? La belle-sœur du Chevalier, sa légataire universelle, ne pouvait ignorer c*' qui manquait, et il lui eût^été facile — pensons-nous — d'y suppléer. Pourquoi n'a-t-elle pas autorisé l'édition de ces Lettres supplémentaires, qui aurait bien autrement valu que celle des Œavres posthumes approuvée par elle ? Caprice de femme, peut-être — è moins d'intervention plus ou moins explicable dos prieurs ou chapelains qui l'entouraient...
Les Œuvres posthumes de Monsieur de Méré ont paru en 1760 chez Guignard : elles consistent en U petits traités sans importance, 1° de la vraie honnêteté ; 2° de l'éloquence et de l'entretien ; 3° de la délicatesse dans les choses et dans l'expression ; W du commerce du monde. Tout cela n'est guère qu'une répétition, assaisonnée plutôt mal que bien, des Discours des Agréments, de la Conversation, etc.
On a attribué, on attribue encore au Chevalier plusieurs écrits, tels qu'un recueil de « Maximes, sentences et réflexions morales et politiques », les « Disgrâces des Amants », et autres bagatelles. Il y a tout lieu de croire que ces écrits proviennent du Chevalier de Mailly, avec lequel on a confondu parfois « notre » Chevalier.
Ces diverses publications, dont deux au moins ont de la valeur, avaient « illustré » le nom de l'auteiir dans le monde des Lettres, autant à l'étranger qu'en France même : les nombreuses contrefaçons, faites surtout en Hollande, mettent hors de doute cette notoriété ou — si l'on veut — cette quasi-célébrité. Ce qui atteste également une telle réputation, c'est la reproduction dans maints Recueils, en France comme au dehors, de fragments ou passages tirés de» Conversations, des Lettres et des Discours.
Uéf\£ ÉCRIT A m BT CAUSBUR î'7
Ijch citations de ces Ecrits abondent chez les Critiques contemporains, particulièrement dans les ouvrages du P. Bouhours. Celui-ci se plaît à relever nombre de traits qu'il approuve presque toujours, soit touchant les idées, soit au sujet des expressions. I! serait aussi long que fastidieux de rappeler toute cette litanie qui traîne dans les Remarques noiivellea sur la langue française, dans la Suite de ces Remarques, dans les Pensées ingénieuses des Anciens et Modernes, etc.. Y aurait-il eu certaine entente, mémo de la cordialité, entre l'auteur et son interprète ? C© serait à penser : d'aucuns, à notre connaissance, ne craignent pas de l'affiriner... S'il en fut ainsi, l'accord eût été r(^tabli entre les Jésuites et l'ancien « ami » de l'auteur des Provinciales.
Le renom du Chevalier avait commencé — m France, du moins — bien avant l'heureuse publication de ses Conversations avec le Maréchal de Clérembant. On se souvient des termes (si grandiloquents), de la dédicace des Observations de M. Ménage sur la langue française, où Méré se trouve exalté déjà pour « son esprit », pour a son éloquence », pour « son savoir » — alors qu'il n'avait pas encore atteint sa trentièm^e année. S'il était, dès ce moment, « un des hommes de Paris le plus à la mode », combien le fut-il davantage un peu plus tard, en sa fleur de maturité ! Il est donc à croire et nous croyons qu'il fut supérieur par lui-même, et très sensiblement, à ses diverses productions. C'est pourquoi Dangeau, qui l'avait beaucoup connu à la Cour, dans le monde, surtout au jeu, a relaté sa fin dans le Journal qu'il a laissé avec ces mots expressifs : « C'était un homme d'infiniment d'esprit qui a fait des livres qui ne< lui font guère d'honneur. » Dangeau, cette fois, avait bien observé et bien jugé.
Ainsi, à vrai dire, l'homme de salon qu'était le
Chevalier valait incomparablement mieux que l'homme de lettres : le causeur dut éclip<^r l'écrivain. Il ■^tait digne, à ce point de vue, de figurer dans son temps aux côtés de Balzac, de St-Evremond, de Bussy-Rabutin, de La Rochefoucauld lui-même.
D'habitude, comme en témoigne Ménage, il montrait en conversant savoir et esprit, mais dans uno iiiste mesure ; de plus, sa tenue était parfaite, son tact exquis, sa douceur de langage extraordinaire. Toutefois, il y avait des cas oii cette douceur se changeait en animation, peut-être en éclat : ce phénomène dut se produire par exemple, certain jour — chez le Président Lamoignon — lors d'une grande discussion entre Méré en personne et le P. Rapin (i). Il s'agissait de prouver quel est le premier poète du monde, Virgile ou Homère ! Rapin opta pour Virgile, Méré pour Homère, il fallut développer, de part et d'autre, les arguments décisifs. Or, on sait le culte que le Chevalier professait à l'égard du poète grec : raisons, sentiments, art et génie, tout dut être invoqué par lui d'une façon saisissante. Son esprit brilla d'un vif éclat, son savoir se déploya grandiosement ; et, à l'appui du savoir et de l'esprit, le cœur s'émut bientôt et vibra sans doute à pleins accents. Méré remporta la victoire ! Son adversaire en appela de-
(1) C'est le P. Rapin qui raconte la scène, dans ses Observatiobs ti R LBS POÈMES b'Hohbre bt DB YiRGiLE, mais il se garde bien de nommer son contradicteur; il dit seulement, dans la dédicace de ces Obsbrvatiobb, qu' « il défend les intérêts de Virgile contre om dei plus célèbres et des plut honnêtes hommes du tiède qui avait soutenu ceux d'Homère ».
Le (I célèbre et bonnète bomme » en question ne peut être, selon nous, que le Chevalier de Méré.
Cette désignation nous parait, confirmée (dan* la même dédiface) par une allusion ironique et vengeresse aux « dor.ieurt qui font parade de leur savoir en grec et d'une érudition supérieure ».
MKllK KCUIVAIN l'.T CAUSEin
vant le grand public par des Observations tardives ♦l surannées (i).
Ce talent, ce don extraordinaire de causeur était plein de charme, captivant, irrésistible — car il avait pour double fondement l'expérience et le bon sens. La foi en soi-môme du Chevalier, si grande, si forte, ne pouvait nuire aux effets de sa discussion : quiconque est convaincu, inébranlablement convaincu, sait entraîner d'ordinaire ceux qui l'écoutent. Il est curieux de s'imaginer, dans ces conditions, les entretiens, les conversations qu'il put avoir — à esprit et à cœur ouverts — avec des causeurs éminents tels que le maréchal (Je Clérembaut, Balzac, Saint-Evremond, La Rochefoucauld, sans oublier Pascal !
Il n'y a guère à dire du maréchal de Clérembaut, puisque le livre spécial de Méré, Les Conversations, est le reflet (assez exact sans doute) de ses paroles, de ses idées. Quoique bègue, il s'énonçait aus.^i bien que possible après les premiers mots plus ou moins difficiles à émettre : l'entraînement lui restituait la faculté de parler, de bien parler. Sa réputation d'esprit était incontestable, tant à la Cour que dans la société des Précieuses.
Entre Balzac et Méré, tout ou presque tout roulait — dans leurs entretiens — sur les langues anciennes et modernes. Pour Balzac, en effet, les idées comptaient peu ; ce qui importait, c'était l'art de s'exprimer, c'était) la rhétorique, l'éloquence. Le plus souvent, son partenaire adoptait Sii manière de voir ou du moins prenait garde de le contredire. Une fois seulement, celui-ci faillit rompre à propos d'une
(1) Sainte-Reuve. en parfait critique, a observé que Hapin avait <> peu de fond solide » comme classique, que x le véritable antique l'étonnait ». etc. (PonT-RoYAi.. t I", p. i83) .Nous ajoaterons ici qu'un venificatexir latin, tel que Rapin lui-môme, devait préférer Virgile îi tous autres poètes y compris Homère.
Ode de Chaj)eîain qu'il avait critiquée, voire dédaignée — avec raison, d'ailleurs — à l 'encontre de son ami. Son ami ! ai-je dit, le terme n'est point exagéré, parce qu'il y eut, en certain temps, de nombreuses parties de plaisir (où la littérature ne perdait pas ses droits) au château de Balzac, rendez-vous commun des Plassac, des Méré et autres gentilshommes voisins ; notez que le castel de Beaussais était peu distant de Balzac même.
Les relations du Chevalier avec Saint-Evremond ne durèrent pas longtemps, vu le « départ » et l'exil de ce dernier — mais la sympathie de l'un pour l'autre dut être assez prononcée : n'y avait-il pas réciprocité de goûts et parfois d'idée, outre le rapprochement, la fraternité d'armes ? Ce qui les rapprocha encore davantage, ce fut la connais.sance presque simultanée de Ninon de Lenclos. Quel échange de propos, de sentiments, de pensées entre ces trois personnages ! On sait que Saint-Evremond n'oublia jamais Ninon pendant son long exil et correspondit avec elle le plus assidûment possible. De son côté, il n'est pas présumable que le Chevalier ait négligé l'exilé — quoiqu'il n'y ait aucune lettre de l'un à l'autre dans la Correspondance qu'il a publiée. Tous deux, du reste, avaient des affinités remarquables durant une période qui s'est prolongée assez tard : scepticisme et épicurisme, professés en comnmn, les unirent étroitement. Un lien littéraire se forma jxir surcroît : amateurs de Pétrone autant l'un que l'autre, ils traduisirent — chacun de son côté — le fameux épisode de la Matrone d'Ephèse. ,
La délicatesse et l'honnêteté, voilà quel fut le trait d'union complet entre Méré et La Rochefoucauld ; cela paracheva la connaissance ébauchée du temps où La Rochefoucaud était (de iGZi6 à i65i) gouverneur de Poitou. « Un si parfait honnête homme »,
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s'est écrié le Chovnlior en parlant de lui : à s-rm point de vue, c'était tout dire ! Cet « honnête homme », en son privé, avait un tact infini ; de plus, en compaî^nie choisie, restreinte, il parlait à ravir, avec une ilouce élégance, avec une grâce des plus insinuantes — et l'auteur des Lettres en cite un exemple typique qu'il nous a plu de reproduire. Plutôt que Corbinelli, qui s'est vanté d'avoir collaboré aux Maximes de La Hoche foucauld, conibien Méré eût été digne d'y participer, d'y prêter son concours en ce qui le touchait spécialement ! Mais nous avons ime compensation : nombre de f)ensées et de sentences, éparses dans les œuvres du Chevalier, peuvent briller encore à côté de c^'lles de La Rochefoucauld.
Si Mitton avait réalisé Vhonnête homme dans la classe dite moyenne, La Rochefoucauld réalisa ce type au suprême degré dans l'aristocratie même, au plus haut de l'échelle sociale : outre ses qualités extrinsèques, ce fut là pour Méré le motif déterminant de sa sympathie, de sa préférence à son endroit. Ce sentimenf alla chez lui — on l'a vu — presque jusqu'à l'enthousiasme.
Il sied d'en convenir : à cette époque, f)eu après la Fronde, la chose était rare et ceux qui la représentaient si bien, à Tlnstar de La Rochefoucauld, méritiûent estime, honneur, et plus encore, admiration I
Selon le Chevalier, on ne peut être vraiment « honnête homme » qu'à la double condition, 1° de s-e connaître à toutes sortes de bienséances ; a** de sivoir les pratiquer au mieux. Sur cette théorie fondamentale — à ses yeux — reposent des idées secondaires qui la complètent et même l'agrandissent. Ainsi, il faut s'enrichir l'esprit, s'orner le cœur des qualités ou vertus les meilleures ; enfin, il faut faire jiarticiper à cet idéal le monde qui vous approche et
VOUS entoure (i). En soinnne, l'honnêteté, la vraie honnêteté, c'est le pivot auquel tout doit aboutir, afin d'être heureux soi-môme et de rendre les autres heureux. Bien penser et bien faire, après tout, n'esl-c€ pas réellement la morale i^ N'est-ce pas la philosophie même, comme le dit Sainte-Beuve, revêtue de tous ses charmes ?
Ces théories-là, à franchement dire, ces idées avaient de la valeur et de l'importance au milieu du xvn^ siècle, surtout après la Fronde — au sortir de ces troubles si graves où la Société se trouvait en désarroi et où il n'y avait plus guère de moralité ni de civilité.
Le Chevalier a eu du mérite à se faire alors le prosélyte de la bonne honnêteté ; mais à quoi bon persister à pousser les choses jusqu'au bout, quand Louis XIV avait imposé le décorum (au moins en apparence) à la Cour, à la haute Société et de là au reste du monde ?
Grâce à un style net, précis et d'ordinaire élégant, il a su exprimer d'une manière s<;ante, gracieuse même, des idées qui — sous une autre plume — auraient choqué ou paru déplaisantes. C'était donc, il convient
(1) Par coutre, on peut vraiment se demander si ce monde-cien général, vaut l)Len tant de bonnes intentions, tant d'efforts — Imaginez-vous de faire le gentil, l'afjréable. le charmant chaque jour, et du matin jusqu'au soir, pour la société d'alentour, pour la ga lerie : en avant le? sourires, les poignées de maina. les minauderies, etc, etc.. Kli ! pourquoi tout cela, pourquoi la bouche en cœur à perpétuité? Certes, si votre entourage est composé de braves gens, il n'y aura rien à rgretter. Quelle heureuse exception, alors I Mais qu'est-ce donc que lagénéralitédes hommes, qu est-ce au fond que ce monde dont le Chevalier se préoccupe avant tout > N'y a-t-il pas la moitié ou plutôt le» deux tiers qui n'ont ni bonne foi, ni honneur, ni sentiments quelconques T De notre temps, en ce siècle de positivisme, de civilisation à outrance (quand ce n'est pas le contraire), les intérêts matériels ont pris tellement de force, d'extension, d'empire que la plupart ne voient, ne sentent, ne raisonnent, ne jugent enfla que par là... L'honntfle Iio'nme du Chevalier serait de mode en l'an 1921 !
VÉHK KCRIVAIN IT CALStl R 1(13
de le redire, un véritable écrivain : il avait sa langue à fond, c'est indéniable, et d'autant mieux qu'il connaissait aussi parfaitement que fX)ssible les lantrues d'ctù elle dérive, le latin et le ^rer.
Une question intéressante se pose ici : quelle plare faut-il attribuer au Chevalier de Méré parmi ses 1 cnteniporains — paniii ceux, bien entendu ! qui ont écrit avec finesse et art, sinon avec éloquence ? Sainte-Beuve le met à la suite des deux « Epistolaires » de répoque, Voiture et Balzac, u Ses Lettres, dit-il, participent de la manière de tous deux ; il a l'Caucoup plus de finesse et d'observation morale que Ralzac, il s^iit piir moments le monde tout autant que \oitiin' : <uii anal>se esl des plus nuancées... Voiture (juoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don (lu moment — ce qui n'empêche pas aujourd'hui les Lettres du Chevalier d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les siennes. » (i) Si le (.hevalier, d'après ce jugement, doit être classé à la suite de Voiture et de Balzac, il est à noter, à retenir, qu'il a des qualités de grande importance très supérieures à l'un et à l'autre.
Un éminent professeur, M. Lanson, a publié quelques lettres du Chevalier dans son Choix de Lettres iiii xvn® siècle, mais il ne détennine pas le rang qui lui reviendrait d'après lui ; il intercale seulement la correspondance de Méré entre celles de Pat ru et de niaise Pascal lui-même.
Un mot encore — un mot important ! Sainte-Beuve avait complété son jugement sur le Chevalier en affirmant qu'on Jerait un délicieux recueil de ses [)cn!;i'cs ('/ de qiiel(]u.es-uru\< de S( s lettres. Telle a été notre propre opinion à ce sujet : c'est pourquoi nous ^vons essayé de l'aire le « délicieux recueil » ainsi prévu.
(1: Voir l'ftrt'cle (déifi rilt-) de la fltitir i/fs Deux-Mmidea dn 1" janvier 1848.
SA RKTU VITH A BMAUSSAIS. — SA FIN.
Lorsque le Chevalier revint blessé, après sa dernière campagne sur mer, il demeura un assez long temps au château patrimonial de Beaussais ; remis sur pied, convalescent ou guéri, il ne put s'empêcher de revoir Paris, la Cour et la brillante Société d'autrefois. Mais tout était changé, plus ou moins profondément — le monde aut-ant que les habitudes : ceux qu'il avait fréquentés jadis n'étaient plus ou vivaient retirés ; la Cour et la Société s'étaient modifiées à bien ou à mal ; Paris lui-même commençait à prendre un développement nouveau, qui pouvait paraître assez étrange au premier coup d'œil.
Le Chevalier dut se trouver quelque peu dépaysé : à part Millon, toujours aussi fidèle et dévoué, il n'avait plus presque personne à voir d'ordinaire, en demi-liberté. Restaient les visites à cérémonie, à grande étiquette ! Mais ce train de vie, qui lui avait tant convenu dans son beau temps, n'allait plus à son âge ni à ses goûts.
Le temps de la retraite ne tarda guère à sonner jjour lui. Où aurait-il pu mieux être alors, qu'à Beaus Sius, dans le vieux château de la famille, avec son frère Charles et sa sœur Anne, demeurés tous deux célibataires.^ C'est ce qu'il fit sans doute, à bref délai, laissant enfin le monde et tous regrets de côté.
D'ailleurs, il avait sa plume, et il lui appartenait, aux moments perdus, de l'exercer tout à loisir. Sa
lOti LE CHEVAMEH DE MÉRÉ
première occupation, s<?mble-t-il, fut de rédiger les grandes Conversaliouf; juil avait eues à Poitiers, quelques années auparavant, avec le maréchal de Clérembaut ; cette œuvre parut en 1668-1669, et il y a tout lieu de croire qu'il &e rendit à Paris ppur c^tte publication. Le succès répondit à son attente. 11 reprit la plumei, plein do courage, d'espérance et de désirs de gloire.
Mais en 1678, son frère Charles succomba, lui laissant en toute propriété le château et le domaine de Beaussais : il devint dès lors « seigneur de Beaussais et dépendances » ; comme tel, il fut le vassal du duc de Mazarin. baron de Saint-Afaixent.
Il avait encore devant lui dix années, même plus de dix années — mais à vivre, cette fois, presque en toute indépendance et avec une fortune bien suffisante à la campagne.
Qu'était Beaussais, à cette époque ?
Le château était déjà di'labré, mais il y avait encore d'assez beaux restes ; l'ameublement devait être confortable, sinon luxueux. Et quant aux dépendances immédiates, elles ressortissaient assez dignement au principal.
Le jardin situé à coté et df^rrière le château, mais lui attenant, avait une grande étendue : il touchait par nn bout à la douve ou petit étang qui dormait à l'aAant du château. Sa situation, sur un léger coteau, paraissait des plus favorables, d'autant qu'il* s'offrait au soleil levant.
Tout autour s'étendait le (loinaine dit « de Beaussais. »
Il était composé de quatre fermes ou métairies — savoir :
i" Métairie du Bourg, 2° Métairie des Chaulmes,
PA RHTRAITK A PhAU8SAIS FT '*\ KIN
3° Métairie du cimetière de Ruchai^,
/i° Métairi<^ du Courtioux (subdivisée en « petit » et « grand » Courtioux). Deux moulins s'y rattachaient, l'un à eau, l'autre à vent. Enfin, deux cha- {>elles — à La Touche et à la Challerye — complétaient la seigneurie.
Château et domaine valaient, alors, plus d'un de- !ui-iuiilioii de lianes (,d<' nos jours) ; le revenu variait, bon an mal an, de 12 à i5.ooo fr. toujours de notre monnaie — y compris, s'entend, les accessoires ou « menus suffrages » qui avaient chaque année quelque importance.
Or, 12 à 1 5.000 fr. de revenu à la campagne, lorsqu'on a déjà logement, produits de basse-cour et de jardin, chauffage, vin, etc., n'est-ce pas suffisant pour un homme seul, fût-il même gentilhomme ?
Le Chevalier qui avait subi — surtout pendant ses campagnes de terre et de mer — nombre de vicissitudes, d'ennuis et de privations, s'est estimé heureux, très heureux de cette existence : il a vécu ainsi, pendant plus de dix ans, en propriétaire, en hobereau, en seigneur; tantôt se promenant, tantôt écrivant: au liesoin, le jeu et les autres distractions ne lui man(iuait'nl pas, et au besoin aussi les excursions <»u gré de sa fantaisie, soit chez les gentilshommes ses voisins, soil à Niort, ou à Poitiers. ,
A la mort de son frère aîné, il demeura seul avec sa sœur .\nne qu'il affectionnait vivement... Elle disparut au.ssi en 1^176. Mais, par bonheur, sa solitude ne tarda point à être fréquentée, puis égayée par une autre femme, toute jeune et charmante : cette femme était sa belle-sœur utérine — ou nièce, à la mode du Poitou — Charlotte du Plantis du Landreau, veuve peu après son mariage avec le marquis de Sepvret.
Le Chevalier, on le sait déjà, était épicurien, voire
quelque peu sybarite ; de plus, il était gourmet. Il aimait fort toutes ses aises, ainsi que les satisfactions de la table.
Il est curieux de l'entendre lui-même ct-lébrer les enchantements, les merveilleux produite du pays qu'il habitait :
« Ma maison est située dans un agréable vallon (I et environnée de prés et de fontaines. Le terroii i< me donne les meilleurs fruits et les meilleures (( viandes qu'on puisse désirer... Perdreaux, cailles, Il carpes, truites, truffes, champignon^, melovs, pC-- (( ches, muscats, figues, etc., je trouve de tout « cela sans sortir de chez moi, et du vin. Dieu mer- « ci ! qui ne le cède guère à c^lui du clos d'Avenel « ni des Célestîns de Mantes » (i).
Les melons ornaient souvent sa table — et il en a fait même une apologie des plus senties. Parlant des melons de Moissac, il dit qu' a ils ont un goût délicieux et une odeur plus suave que celle de l'ambre » ; puis il ajoute : <( le melon a cet avantage sur tous les autres fruits qu'il s'accommode avec toutes sortes de viandes, qu'on en mange tout le long du repas el qu'il augmente la bonté du vin au lieu qu<les autres le diminuent. » A l'éloge des melons, il fait succéder l'éloge des ananas et celui des oranges, tant de la Chine que du Portugal.
Après un bon déjeuner, il lui plaisait sans doute de faire çà-et-là des promenades au soleil, à travers la campagne pleine de fraîcheur et de verdure, car, comme il la écrit, « il aimait les chants des oiseaux dans les bocages, le murmure d'une eau vive et claire, les cris des troupeaux dans les prairies... Personne ne goûtait plus que lui l'air vif et gai du printemps, ni
(1) Tous les pasiages citég ici sont exfruits des Lettres du Cht- •vatifr. particulièrement de celles adrass'-ei ;» Mitton.
«A HKrUMXr, A MVt SSAIS ^.T >A Kn
les plaisirs de l'automne. En tous ten)ps, un beau jour, une doure nuit le charmaient. »
Le voilà, n'est-ce pas ? en plein bucolisme. Mais ne craignez qu'il abuse jamais d'une sentimentalité quelct^nque. .Non. il l'a dt^clan- il n'abuse de rien : i) est devenu philosophe ou pluttM « sage » et réservé, prudent surtout. En quelques mots expressifs, et sans doute sincères, il a dépoint son existence à Beaussais :
« Je goûte ici beaucoup de repos, rien ne m'in- <( commode, je me porte bien ; je me promène pour (( avoir de l'appétit ; je rêve, je lis, j'écn'.s ; je dors «( 5 ou 6 heures de bon sommeil... »
Cette vie-là, c'est la vie du bourgeois-gentilhom-\ me : après tant d'agitations de toutes sortes, après» tant de campagnes sur terre et sur mer, Méré pouvait-il aboutir à mieux '* Eùt-il pensé, imaginé, qu'il mènerait — sur la fin de ses jours — une existence plus calme, plus douce, meilleure enfin à tous points de vue ?
Entre autres occupations (distractions, voulonsnous dire), il avoue qu'il écrivait. Qu'écrivait -il donc ? Passé un certain Age, la plume doit tomber des mains, à nioins d'obligations impérieuses. Tel n'était point son cas, vu l'aisance et la liberté dont il jouissait. Une autre exception est tolérée, autorisée même : c'est lorsque le vieillard — qui a été quelqu'un, au moins quelque chose — croit devoir laisser des « Mémoires ». Sans conteste, les Mémoires du Chevalier auraient un vif intérêt. Quels récits émouvants, en ce cas, sur le mouvement littéraire de la première moitié du siècle, sur la vie mondaine avant et après la Fronde, sur les dessous politiques du temps de Richelieu et de Mazarin, sur les débuts du Grand Règne, avant tout sur certains faits de la
■ItO I.E CHEVALIER DE MÉRl^
vie de Mme de Maintenon et aussi de Pascal luimême ! Tout cela est perdu pour nous : Méré n'a rien écrit là-dessus ; personne, du moins, ne l'a su ou ne l'a dit.
Et pourtant, son intention ferme était bien de composer un grand ouvrage qui n'aurait jamais péri... Dans une lettre à Mme Bitton (i), il avoue ce projet : « j'observe les secrets de la nature pour y découvrir de nouvelles beautés qui puissent prendre la place de celles qui remplissaient mon cœur et mon esprit, et je dis quelquefois
Laissons, avant que de mourir.
Des traits si vifs d'une peinture Qu'on ne la puisse voir périr Qu'en la perte de la nature.
H A quelque heure, Madame, vous jugerez si j'aurai bien su peindre. »
D'autre part, il aurait dévoilé le même dessein d'un grand ouvrage à son ami dévoué Mitton — •nais, cette fois, sans spécifier l'objet de son oeuvre. Mitton lui répondit : «( Vous me mandez que vous songez à faire un ouvrage qui ne périsse jamais. Je sais bien que, si quelqu'un pouvait en venir à bout, ce serait vous ! Mais le monde en vaut-il la peine ? Ces choses-là ne se font pas sans beaucoup de travail. On incommode sa santé par des méditations profondes, et la récompense en est bien légère ; le parti le plus sur, ce me semble, est de ne songer qu'à des choses simples, et même badines, et d'en revenir toujours là. »
Le Chevalier a-t-il jamais commencé le grand ouvrage en question, quel qu'il fût ? Il n'en est resté, paraît-il, aucune trace, aucun vestige. iVotre opinion
(1) Lettres du Chevalier de Mère : XLIX* lettre.
SA lUriUMlK A BfAUSsAIS fTT ï«A l'IN 111
ost qu'il a suivi tout simplement les conseils de Mitton, qui ne sont pas à dédaigner — surtout lorsqu'on devient octogénaire.
D'ailleurs, sa nièce ou belle-soeur (comme il plaira de la qualifier), la marquise de SepvTCt devait r'^raettre à l'abbé Nadal les manascrits laissés par lui et consistant en quatre petits traités sur l'Honnêteté, l'Eloquence, la Délicatei»se et le Commerce du monde. L'abbé Nadal se fit un devoir de publier ces écrit?^, sans faire dans sa Préface la moindre allusion à autre chose — nous voulons dire sans allusion au « grand ouvrage » projeté. Ne pourrait-on croire que ces Œuvres posthumes seraient une partie, au moins, de ca^i grand ouvrage? L'Honnêteté demeura l'idée fixe du Chevalier, et tout, selon lui, y devait aboutir. S'il en fut ainsi^ ce qui est bien probable, ces A pauvres traités ressembleraient à l'ombre d'un .. grand » feu d'où ne peut sortir que l'ombre d'nrie fumée.
L'Editeur aussi distingué que consciencieux des Œuvres de Pascal, M. Brunschvicg, a découvert à la Bibliothèque Mazarine (legs Faugère, n" 4556) un manuscrit qui proviendrait du Chevalier de Méré (i). Ce serait là, au premier coup d'œil, une espèce de Mémoires du Chevalier : mais tout d'abord le manuscrit n'est point autographe, puis il ne porte pas — que nous sachions — sa signature personnelle. 'Il semble qu'un auditeur, disciple ou secrétaire quelconque, aurait recueilli chaque jour les paroles du Maître — paroles sans suite et sans liaison aucune. Tout est écrit à bâtons rompus. Disons le mot : c'est une série perpétuelle de coq-à-l'âne.
Un professeur émérite, M. Boudhors, a fait de ce <1) Voir Œuvres d« Pascal {H&cbette, 1908), t. III. p. 110, sqq.
lit UB CBETALIER DE MÉRÉ
manuscrit une Etude spéciale (i), et il paraît ajouter foi à toutes, à presque toutes les choses ainsi rapportées.
Il nous est impossible d'admettre, non seulement l'authenticité, mais les apparences mêmes de réalité des racontars compilés de cette façon, pêle-mêle, à la diable. Autrement, il faudrait supposer que le Chevalier serait, à son déclin, tombé réellement en enfance.
Laissons-lui — comme de droit — le bénéûce, l'honneur de ses 80 ans vraiment dignes et intacts.
80 ans ! C'est l'âge où tout homme (qui a pu l'atteindre), entrevoit lei dernier horizon, où il dit vaguement adieu au passé, où il va s'apprêter pour la vie future plus ou moins lointaine encore : désormais, sans se désintéresser du présent, il se détache peu à peu des choses ordinaires, vit davantage au dedans de soi-même et s'élève, autant par ses sentiments que par ses pensées, au-dessus de l'humanité.
Le Chevalier allait, sans doute, se recueillir en prévision de cette destinée que lui faisaient prévoir les fatigues de ses longues et rudes campagnes militaires. Mais voici qu'au début même de sa 80* année, il apprit une grande, une étonnante nouvelle — le mariage de son ancienne élève, Françoise d'Aubigné, avec le Roi de France, avec S. M. Louis XIV en personne ! Il avait prévni, il est vTai, de belles destinées pour cette femme, car il savait de quelle intelligence et de quels charmes elle était douée... Et ces charmes, ne les devait-elle pas jusqu'à un certain point à Méré lui-même, qui avait su les affiner au point de les rendre irrésistibles ? Mais, malgré tout, de là au mariage lé.gitime (quoique secret) avec un
(IM vol. in.8, do 84 pp. (extrait de la Revu* (Thittoire littéraire de la France). Paris, A. Colin, 1913.
«<\ nFruAiTE A iiKMs^Ais i:t sa un
Souverain de cet ordre et de cette puissance, quelle distance prodigieuse, inouïe ! Il dut en être flatlt^ pt^ur lui-même en dépit des « oublis » de son élève — et c'a été là, sans doute, sa dernière, sa suprême silisfactin.' mondaine.
Lui qui aviit été i-picurien durant sa longue vie, renia-t-il vers la fin ses idées favorites ? Il put atténuer, alors, réduire ou modifier cette doctrine — mais l'abandonner, jamais ! Ce qu'on a professé et pratiqué pendant plus d'un demi-siècle ne saurait être délaissé ou méconnu. L'abbé Nadal a certainement exagéré, quand il a dit de celui dont il éditait les Œuvres posthumes : « il épura dans la solitude des sentiments qui l'éloignaient encore de Dieu. » Tel nous l'avons vu, tel il est resté — à peu de chose près — jusqu'au bout.
Si l'épicurisme s'allie avec le catholicisme, ce qui s'est vu souvent et .se voit encore, on peut penser que, tout en restant épicurien, il s'est rapproché de plus en plus de la religion de Celui qu'il appelait m extremis le « Sauveur du monde ». Mais, pour nous, un pareil amalgame ne saurait être — à moins d'inr>on.'^équence. (Combien plus Pascal l'aurait repoussé Hu nom de l'orthodoxie, !
Quant au scepticisme, il ne lui fut pas difficile de s'en dépouiller tout à fait, car il n'en avait jamais eu que les apparences. II a été sceptique des lèvres, rien de plus, avec ses compagnons de jeunesse. Au fond, n'avait-il pas toujours consente îes principes mêmes 3u spiritualisme puisés dans Platon ? L'influence de sa belle-sœur, la marquise de Sepvret, r«mena peu à peu et sans trop de difficultés des idées platoniciennes aux idées chrétiennes.
N'avait-il pas subi également le contre-coup lointain, mais durable, de ses discussions avec Pascal ? Celui-ci déposa peut-être dans son esprit (même à
^on insu) quelque germe religieux qui devait se développer et s'agrandir à l'occasion.
En somme, croyons-nous, le Chevalier n'avait pas» de ces convictions profondes que l'on se fait soimême et qui sont plus fortes que la mort.
Le 29 décembre i68/j, vers huit heures du soir, il jouait au piquet — près d'un bon feu, sans doute — avec sa jeune et charmante belle-sœur. Tout-à-coup, il s'affaissa, perdit connaissance et exhala un suprême, un dernier soupir. C'en était fait d'Antoine de Gombaud, Chevalier de Malte, Seigneur de Beaussais !
Les archives dei la commune actuelle de Beaussi'ii> contiennent l'acte d'inhumation (i) qui est conçu en ces termes : « aujourd'hui, trentième décembre mil six cent quatre-vingt-quatre, a été enterré en cette Eglise, au-devant du grand autel, messire Antoine Gombaud, Chevalier, Seigneur de Méré, après avoir reçu tous les saints sacrements de l'Eglise. Il mourut sur les 8 heures du soir, le 29 dudit mois de 'décembre en présence des soussignés »
Suivent les signatures :
a Charlotte du Plantis du Landreau, (( Comenge, « M. Devallée, prieur de Beauvais. »
Ainsi, il est dûment constaté que le Chevalier mourut en présence de sa belle-soeur et de deux abbés, Comenge et Devallée. Mais s'il mourut presque subitement, comment fut-il possible de l'administrer ?
(1) Cet actp est reproduit dans une brochure de M, Brémond •d'Ars (Niort, L Glouzot. 1869),
SA BBTRAITE A ÇBAI'SPAIS l-T *-^ H> H.ï
Comment, surtout, lui donna-t-on tous les sacrements de l'Eglise ? N'ayons garde d'insister.
Il est à penser (ce qui est très probable) que Méré avait fait un dîner exquis en compagnie de sa bellesœur et des deux abb(^s, qu'il avait bu alors du meilleur vin de son terroir, et qu'ensuite — pour digérer 6.U mieux — il eut l'idée de jouer aux cartes avec sa belle-sœur ; c'est alors qu'une congestion dut l'emporter d'une façon soudaine. Heureuse fin, après tout, pour celui qui avait vécu presque toujours en épicurien et qui, après une longue période d^agitation, sut goûter pendant dix bonnes années tous les agréments de la vie de campagne.
LE CHEVALIER DE iMÉRÉ
ET