I/AMITIE DE PASCAL
Il n'a pas tenu au Chevalier de Méré qu'à l'exemple de la duches>se de Lesdiguières, de Mme de Maintenon, etc., Pascal lui-même ne devînt son « élève » urbi et orbi ; il s'imagina, par une insigne complaisance personnelle, qu'il n'avait pas été étranger — loin de là ! — à la grande « lumière d'intelligence » de l'auteur des Provinciales et des Pensées et même qu'il lui avait « découvert des choses » qui, sans son aide, lui eussent été à jamais inconnues... Quelle foi en son propre talent ! Quelle méconnaissance), en outre, d'un des, plus merveilleux génies du monde !
Mais avant d'aborder ce sujet délicat, il y a lieu de s'enquérir comment le Chevalier a pu connaître Pascal et se lier avec lui d'une façon familière, presque intime.
Entre eux, f'union s'est faite tout naturellement — grâce au duc de Uoannez, pair de France, gouverneur du Poitou.
Le duc avait son hôtel, à Paris, près de l 'habitalion de la famille Pascal : même quartier, même paroisse, tout seiinblait devoir les rapprocher! La fréquentation de l'Eglise St-Merry les mit en présence, puis en rapfX)rt, d'autant plus que Biaise Pascal, déjà célèbre, mais malade et quasi-iigpotent, suscitait autour de lui un extrême intérêt. Ce qui détermina surtout les entrevues, les rendez-vous, enfin l'amitié enire lui et le jeune duc, ce fut un goût également vif
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pour ks Sciences, pour les Mathématiques. Et leur amitié alla s'accentuant au point que Ihôtel Roaiinez devint (pour ainsi parler) leur commune: demeure ; c'est dire que Pascal \ eut un appartement spécial.
De son côté^ Méré avait trois raisons supérieures pour connaître au mieux le duc de Roannez : i° il y avait de l'un à l'autre certain degré de parenté, a** la .seigneurie de Beaussais se trouvait à proximité des domaines de la famille Roannez et relevait du gouvernement du Poitou, 3° la présence continue — au moins pendant quelque temps — du duc et du chevalier à la Cour, ainsi que dans le grand Monde, avait développé leurs sympathies, leurs affections.
N'allait-il pas de soi que le duc, receAant d'habitude le Chevalier à l'hôtel Roannez, lui présentât certain jour celui qu'il avait fait son intime et qui était même son hôte ? Ce jour-là dut être vraiment mémorable. De quoi parla-t-on ? Comme Méré était aussi plus ou moins mathématicien, l'entretien roula sans doute sur les Sciences. Ainsi, à vrai dire, les Mathématiques servirent entre eux de trait d'union général.
Mais, à ce moment, Pascal dont la santé s'était raffermie commençait à se répandre dans le monde ; possédant alors des ressources suffisantes et une pleine liberté, il préludait même à la vie légère, à la dissipation. L'occasion pouvait-elle s'ofîriri meilleurie pour lui, plus propice, en le mettant en contact avec un mondain accompli tel que le Chevalier ?
Celui-ci ne sut tarder à le produire dans le milieu élégant et choisi qu'il fréquentait lui-même : il lui fit particulièrement connaître ses propres amis — avant tous, son « fidèle » Mitton qui était doué de qualités douces et captivantes. De la sorte, l'éduca-^
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tion mondaine de Pascal se fit rapidement et le mieux possible.
A ce sujet, il faut entendre le Chevalier en personne. Dans le> récit que nous allons reproduire, il se pose en maître — mais il se garde bien de désigner Pascal, de peur (qui siiit ?) de se ridiculiser lui-même.
...a Je fis un voyage avec le D. D. R. (duc de Roannez) qui parle d'un sens juste et profond, et que je trouve de fort bon commerce. NP M. (Mitton) que vous connaissez et qui plaît à toute la Cour, était de la partie ; et parce que c'était plutôt une promenade qu'un voyage, nous ne songions qu'à nous réjouir et nous discourions de tout. L. D. D. R. (le duc de Roannez) a l'esprit mathématique, et pour ne se pas ennuyer sur le chemin, il avait fait provision d'un homme d'entre deux âges, qui n'était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui. C'était un grand Mathématicien, qui ne savait que cela. Ces Sciences ne donnent pas les agréments du monde, et cet homme qui n 'avait ni goiit, ni sentiment, ne laissjiiit pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. 11 admirait l'esprit et l'éloquence de M. du Vair, et nous rapportait les bons mots du lieutenant-criminel d'O ; nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser : cependant nous lui parlions de bonne foi. Deux ou trois jours s'étant écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments, et il ne faisait plus qu'écouter ou qu'interroger pour s'écla'ircir sur les sujets qui .se présentaient. Il avaît des tablettes qu'il tirait de temps en temps, oij il mettait quelques observations. Cela fut bien remarquable, qu'avant que nous fussions arrivés à P. (Poitiers), il ne disait presque rien qui ne fût Bon et que nous n'eussions voulu dire — et sans
mentir c'était être revenu de bien loin. Aussi, pour dire le vrai, la joie qu'il nous témoignait d'avoir pris, tout un autre esprit, était sî visible que je ne crois pas qu'on en puis^ sentir une plus grande ; il nous la faisait connaître d'une manière enveloppée et mystérieuse ».
(Suivent quelques vers d 'à-propos).
« Cependant, continuait cet homme, je ne laLs- « sais pas d'aimer des choses qui ne me pouvaient « donner que de tristes plaisirs... Mais enfin ]& suis « sorti de ces lieux sauvages : me voilà sous un ciel « pur et serein. Et je vous avoue que, d'abord n'étant (. pas fait au grand jour, j'ai été fort ébloui d'une < lumière si vive, et je vous en voulais un peu de « mal. Mais à cette heure que j'y suis accoutumé, elle « me plaît, elle m'enchante ; et quoique je regrette (( le temps que j'ai perdu, je suis beaucoup plus aise « de celui que je gagne. Je passais ma vie en exil,. « et vous m'avez ramené dans ma patrie. Aussi vous « ne saunez croire combien je vous Stuis obligé ! » Depuis ce voyage, il ne songea plus aux mathématiques qui l'avaient toujours occupé, et ce fut là comme son abjuration... » (i).
L'homme entre deux âges, « qui n'était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui », le grand Mathématicien « qui ne savait que cela », cet homme enfin « qui n'avait ni goût ni sentiment », etc., on l'a deviné, reconnu : c'était Pascal ! Assurément, il lui manquait à cette époque bien
(1) Cr passage du traité de l Esprit (de Méré) a été pour la prcmièro fois compris élucidé par M. Collet — dans un article de Revufi, la Libcrlé de penxet . t-n daio du Vô février 18'i8. qui fut reproduit aussitôt en brochure (Paris, .loubert, 1848). Tous les critiques ont adhéré au jugement de cet ins'^énieuxpro'csseur, moins S^inte-JJeuve. l'Arislarque du .xi.x° siècle, totitofois, s'est abstenu de motiver .son avis.
L'inlerprélalionde M. Collet, à nos yeux, paraît claire comme le jour.
l'amitié de pascal 7^
des choses, mais pourquoi tant exagérer cette situation ?
Tin premier lieu, Pascal était déjà — comme le dit Méré lui-même — un grand Mathématicien: par conséquent, à ce point de vue, sa réputation était considérahle tant à Paris qu'en province.
En second Heu, il ne savait, pas seulement que cela : ses connaissances s'étendaient j,usque daiis l'antiquité grecque et latine ; il avait lu Homère, au moins en partie, et pouvait l'apprécier ; il connaissait le latin suffisamment, assez bien (ajouterons-nous) pour écrire en cette langue (i). Enfin, quant au « franç<ii5 », il était loin de l'ignorer, puisqu'il s'en servait déjà mieux que beaucoup d'auteurs : s'il pratiquait du \'air, qui n'était pas à dédaigner, ne faisait-il pas son livre de chevet des Essais de Montaigne — et celui-là esl resté, à bon droit, l'un des plus grands écrivains modernes. Est-ce que, par exemple, cette préférence IX)ur Montaigne ne dénotait pas chez lui un goût pur et délicat ? Et le sentiment qu'on lui déniait, ne le possédait-il pas aussi à un vif degré du moment qu'il s'était imprégné des sublimes tragédies de Corneille ?
Mais assez argumenter, pour l'instant! Il convient d'établir avant tout les prétentions du Chevalier à l'endroit de Pascal. Nous en avons eu précédemment un joli spécimen — achevons l'inventaire.
Dans une fameuse lettre qu'il aurait adressée au (( grand Mathématicien » (voir ci-après, p. i/jq), il a fait ressortir, à son avantage tout personnel, trois singularités plus ou moins importantes, qui les concernent tous deux — à savoir :
1° Pascal aurait avoué au Chevalier qu' « il n'était plus >i convaincu de l'excellence des Mathématiques ».
(1) Plusieurs traitf'-s <1p Pascal «ont rédiges en latin - savoir; De nuniens ntitltiftlicibus, Poleslalum numeri>:arum suinnia, etc..
et même que, grâoe à lui (Méré !), « ilen était tout-àfait désabusé » ;
2** Le Chevalier aurait inventé, précisément dans les Mathématiques, « des choses si rares que les meilleurs mathématiciens de l'Europe en ont été surpris et que Huyghens^ Fermât, Pascal lui-même les ont admirées et — qui plus est — ont écrit là-dessus » ;
3° Pascal, enfin, aurait déclaré, affirmé qu' « il (Méré toujours !) lui aurait découvert des choses qu'il n'eût jamais vues, s'il ne l'eût connu ».
Et le Chevalier, dans la suite de sa lettre, ne discute rien moins qu'une grande question agitée — paraît-il — depuis longtemps entre eux, la question Se la divisibilité à l'infini. Mais il est à remarquer qu'il rend justice à son contradicteur : « un grand esprit comme vous, s'écrie-t-'il, devrait être au-dessus des Arts et des Sciences, bien loin de s'y laisser empiéter et d'en être esclaves ». Plus loin, il le rapproche même d'Archimède. Enfin, il termine par ce conseil suprême : « j© vous avertis qu'outre ce monde naturel qui tombe sous la connaissance des sens, il y en a un autre invisible, et que c'est dans celui-là que vous pouvez atteindre à la plus haute science... Sachez que c'est dans ce monde invisible et d'une étendue infinie qu'on peut découvrir les raisons et les principes des choses, les vérités les plus cachées, les convenances, les justesses, les proportions, les vrais originaux et les parfaites idées de tout ce qu'on cherche. »
Le Cheivalier ne prêchait-il pas là plus haut qpie lui i>
Mais, en somme, à quoi tendait-il ? D'abord, son idée était de se ^prévaloir de connaissances extraordinaires en mathématiques ; de plus, malgré ce prétendusan^ç^igi^^ i^lui convenait ou semblait lui convenir dedesanuser Pascal de ces Sciences et de tout ce
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qui s'y ratUirhe ; en outre, comme conséquenc-e sans doute, il lui ouvrait la voie de Ihonnèteté, des agréments, de l'art de plaire ; pour comble, il lui faisait cntrefvoir la plus haute des philosophies.
Dans tout cela, qu'y a-t-il de vrai, de fondé tout au moins P
Personne ne pensera que Pascal ait eu besoin, en mathématiques, des leçons du Chevalier. C'est le contraire qui aurait pu se produire. Mais les « inventions » dont se targue Méré, quelles soni-elles ? Il n'y en a véritablement... aucune ! Ses « inventions » ne sont que des énoncés de questions ou problèmes. Il fallait avoir certaine habileté, c'est incontestable — mais rien de plus. Leibnitz l'a jugé ainsi, à ce point de vue : « vir ingeniosus, sed semidoctus » (homme ingénieux, ou « habile », mais demi-savant). C'est tout dire en deux mots.
La première « invention » ou plutôt question, est oelle-ci : « en combien de coups peut-on amener sonnez avec deux dés ? » Fermât, Roberval, Pascal el Méré lui-même résolurent le problème.
La deuxième « invention » (ou question) est la suivante : <( quelle es,t la proportion suivant laquelle l'enjeu doit être partagé entre tous les joueurs, s'ils se séparent sans achever la partie ? » Fermât et Pascal trouvèrent la solution, Fermât avec une méthode assez compliquée, Pascal plus rapidement. On ne dit rien, cette fois, de Roberval. Quant à Méré, il ne put arriver, même de biais, à la juste valeur des parties (i).
H) A ce sujet, La Place dit fort bien (Kssai sur la probabilité) « Le Chevalier, trompé par une fausse analogie, pensait que dans le cas de régalitp des paris, le nombre des coups doit croître proportionnellement au nombre de toutes les chances possibles, ce qui n'est pas exact, niaisce qui approche d'autant plus do l'être, que ce nombre est plus grand. »
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Cependant, en dehors des résultats, on doit reconnaître — ainsi que nous l'avons dit — l'habileté du Chevalier, partant ses réelles connaissances en mathématiques ; par cette dernière question, « il donna ^ suivant les termes mêmes de Leibniz, les premières ouvertures sur l'estime des partis, ce qui fit naître les belles pensées De Aléa de MM. Fermât, Pascal et Huyghens ». Si habile que l'on soit, la finesse de l'esprit lie saurait suffirei en certaines sciences ; il y faut des. aptitudes natives, spontanées, que rien ne peut suppléer. Cesi ainsi que Méré n'a jamais compris la théorie mathématique des infiniment petits, non plus que la divisibilité à l'infini d'une ligne mathématique. Pascal avait beau s,'évertuer pour lui faire entendre ces « vérités scientifiques », il ne réussissait qu'à se rendre — aux yeux du récalcitrant — presque ridicule ou insensé ! A ce sujet, il écrivit à Fermât, le 39 juillet i65^, ces lignes si curieuses, : « je n'aif pas le temps de vous envoyer la démonstration d'une difficulté qui étonnait fort M... (Méré sans doute, puisqu'il est cité précédemment), car il a très bon t'iprit, mais il n'est pas géomètre — c'est, comme vous savez, un grand défaut — et même il ne comprend pas qu'une ligne mathématique soit divisible à l'infini et croit qu'elle est composée de points en nombre fini ; et jamais je n'ai pu l'en tirer. Si vous prouviez le faire, on le rendrait parfait. » Si vous pouviez le faire, mais cela était-il possible à l'égard d'un caractère irréductible, absolu, tout confiant en luimême .5
Bien d'autres choses échappaient à Méré, malgré son « vaste » entendement en mathématiques,. N'est- « e pas lui, encore, qui est visé par Pascal dans ce passage des Réflexions sur l'Esprit géométrique ? — «: Je n'ai jamais connu personne qui ait pensé qu'un espace ne puissje être augmenté. Mais j'en ai wt
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quelques-uns, très habiles d ailleurs, qui ont assuré qu'un espace pouvait être divisé en deux parties indi- Tisiblcs, quelque absurdité, qu'il s'y rencontre. Je me suis attaché à rechercher en eux quelle pouvait être la ChTust de celte obscurité, et j'ai trouvé qu'il n'y en avait qu'une principale, qui est qu'ils ne sauraient concevoir un contenu divisible à rinfini, d'où ils concluent qu'il n'y est pas divisible. » La clef en telle matière, n'est-elle pas indiquée par Pascal de cette sorte conchiante : « ce qui fait que de certains esprits lins ne sont pas géoniètres,, c'est qu'ils ne peuvent du tout se tourner v< rs les principes de géométrie ».
Quoi qu'il en soit, il paraît certain que le flliexalier de Méré a fait surgir du terrain scientifique — gr;'ce à ses (( questions » — le calcul des probabilités. Mais il ne prévoyait pas sans doute les conséquences que produiraient les solutions à intervenir : Pascal les a pré\ues, lui ! c'est pourquoi il est allé de l'avant, c'est pourquoi il a posé les principes qui le font le frai créateur du calcul des probabilités. « C'était là «^on domaine », comme l'a dit un bon juge, M. Joseph Bertrand (i).
Celui qui se glorifiait d'avoir tant inventé en malliéniatiques, aurait-il pu vraiment (ainsi qu'il l'a prétendu) désabaser Pascal de toutes sciences, même de Iri Géométrie ?
La réponse est facile. Qui ne doute pas d'une s<-ience, quelle qu'elle soit, ne peut en être désabusé. Or, Pascal n'a jamais mis en doute les principes mafLématiques, jamais méconnu les axiomes de la Géométrie ou de la Physique : pour lui ces Sciences
(i) Blaixe Pascal, par Joseph Bertrand (de l'Académie das Sciences et^de l'Académie française;, i vol. iii-8, Paris. C. Lévy. 189) , p. 3l 7.
étaient absolument exactes et certaines. II les avait pratiquées dès son enfance, il les avait aimées avec passion ; ne leur devait-il pas, outre la jouissance du travail, l'honneur et la célébrité i> Il n'a pu, certes, les délaisser et — à quelque moment que ce fût — le» considérer d'un œil indifférent.
1 Faut-il des preuves ? Les voici :
Peu de temps après le fameux voyage en Poitou raconté par Méré, le « grand Mathématicien » continua ses études favorites et composa coup sur coup plusieurs traités importants, entre autres le traité du Triangle arithmétique ; plus tard, en pleine conversion, atteint d'une névralgie terrible, il poursui\'it à outrance, la solution 3e problèmes sur la Cycloïde. Chose étonnante I La préoccupation poussée alors au point extrême lui fît oublier son mal... Méré l'avait rapproché d'Archimède : c'était le cas, en telle occurence. Archimède, absorbé pMir une question de phyfcique, ne s'aperçut de rien — ni de la prise de Syracuse, ni de la menace de mort susipendue sur sa tête ; Pascal torturé, martyrisé, a une telle attention pour ce qui l'obsède dans son esprit qu'il en oublie tout, jusqu'au mal lui-même.
Et pourquoi, d'ailleurs, aurait-il abandonné le» Sciences, surtout sa chère Géométrie .* Les suggestions de Méré, à ce point de vue spécial, ne f>ouvaient avoir auprès de lui grande valeur : il estimait, il est vrai, le savoir de ce brillant gentilhomme, mais c« savoir un peu spécieux (il ne l'ignorait pas) n'allait point jusqu'aux principes.
Il est une .science, ou plutôt un art, \que le Chevalier élevait au-dessus de tout — c'est 1' « honnôteté » sociale, c'est-à-dire le savoir-vivre dans, sa plua haute acception. Il tirait de là toutes sortes de règles, plus ou moins appropriées : bienséances, agréments.
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délicatesses, etc. C'était simplement l'art de plaire entre hommes et femmes, qu'il essaya de codifier.
De ce c/)té, il prit sa revanche, revanche complète ! sjir Pascal : il sut le façonner au mieux, il le transforma à l'exemple des « honnêtes gens » de l'époque.
A ce moment, en effet, Pascal ne savait du monde que la i^uperficie — et qu'est-ce que cela ? C'est bien ici qu'il faut être « désabusé » (au moins quelque peu) si l'on ne veut pas être dupe ou continuer à l'être. Depuis longtemps, Méré avait étudié et pratiqué le monde, et là il n'y avait plus de secret pour lui. Les dames elles-mêmes le savaient ; d'aucunes, malgré leur rang et leurs charmes pei-sonnels, recherchaient ses entretiens — nou& allions dire ses <( leçons » — afin de triompher plus sûrement.
S'il a jamais « découvert à Pascal des choses qu'il n'eût vues sans lui », ce sont celles-là ! En l'espèce, il fut réellement son maître. Ce passage de sa lettre nous semble, à se sujet, des plus véridiques : « je vous avertis que vous perdez par là (en voulant raisonner toujours) \m grand avantage dans le monde — c<ir lorsqu'on a l'esprit vif et les >eux fins, on remarque à la mine et à l'air des personnes, qu'on voit quantité de choses qui peuvent beaucoup servir ; et si vous demandiez, selon votre coutume, à celui qui sait profiter de ces sortes d'observations, sur quel principe elles sont fondées, peut-être vous di- Tait-il qu'il n'en sait rien et que ce ne sont des preuves que pour lui... » Ces preuves, si preuvesi il y avait, ne reposaient-elle.s pas sur l'espèce d'instinct dont était doué le Chevalier et aussi sur sa longue et profonde expérience P
II est incontestable — suivant nous — qu'à partir de l'époque du voyage en Poitou (relaté ci-dessus) du
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duc de Roanne/., de Méré^ Mitton et Pascal, ne pensant tous qu'à se distraire, ce dernier devint de moins en moins grave ou sérieux, et bientôt de plus en plus mondain : sa réserve naturelle se dissipa et, l'impétuosité de sa nature aidant, les plaisirs, lea amusements de la Société le gagnèrent vite, le séduisirent. Les « avertissements » de Méré lui furent pré- <ieux, surtout au début ; de par les lumières de ce ( hef-mondain, les points les plus délicats, trop fréquents d'ordinaire, n'eurent pour lui le moindre souci, le moindre embarras.
Et tout naturellement, ensuite^ il put descendre) jusqu'au demi-monde. Avec Méré, avec Mitton, il vit et connut les Des Barreaux, les Saint-Pavin, les d'Eîb^ne, les Cbarleval, les Picot, etc.. Sans participer à leurs débauches, il assista de temps en temps à des parties assez libres où il sut les juger suivant... leurs goûts et leur mérite. Le jeu l'attira, alors, et dut le passionner. Méré et lui, semble-t-il, étaient souvent pai tenaires — soit chez Mitton, soit chez Bautru, Frédoc ou ailleurs. Qui sait s'il ne connut pas alors, ici ou là, certaines demi-mondaines respectueuses (au dehors) et d'elles-mêmes et des autres ? On peut croire, en tout cas, qu'il entrevit au moins l'amie de son ami, Mlle de Lenclos, qui se rangeait depuis quelque temps et sauvegardait toutes bienséances.
11 vient d'être question d' « ami » — du Chevalier en pei sonne. Ce titre, malgré les différences sociales, ne pcuvait-il être entre eux de bon aloi ? Si un duc et pair était intime, absolument intime avec BIai6& Pascal, à fortiori semblait-il permis à un Chevalier d'aller jusqu'à 1 amitié. Mais qu'importent, ici, de telles formante^. ! Il paraît indubitable que pendant un long temps, pendant plusieurs années, il y eut de l'un à l'autre sympathie profonde et attachement. 5ans parler de certaines affinités qui les rappro-