PASCAL ET MERE
aux dc'bnls de leur liaison
Le récil qui va suivre éclaire un côté assez obscur de la vie de Pascal : il explicjue son détachement (passager) des inathémaliciues, ses rapports avec les beauxesprits de l'époque, sa première échappée vers la vie nwndainc. C/csl là un fait liisioriqae d'an vif intérêt.
Je ne vois rien de si rare, ni qu'on doive tant rechercher, que d'avoir du goût et de l'avoir fin — surtout dans les choses qui concernent l'esprit et les agréments... Avoir de l'esprit en tout et bien juger de tout, c'est presque une même chose... Cet esprit, la nature en donne une partie, et le commerce du monde l'autre, mais principalement les profondes méditations ; en cela, les bons maîtres sont fort né- ( cssaircs.
Du reste, ce n'est pas une occupation pénible ni fâcheuse que d'acquérir de l'esprit. Les plus attachés à leurs sens et les plus libertins s'y plaiisent, (]ujuu] on leur en ouvre l'entrée et qu'on les y mène
Lli CHi:\ALI!:ii un MiilUi
agréablement. Tout ce qui nous apporte cette lumière d'intelligence nous agrée, et je vous assure qu'il n'est pas difficile de l'acquérir.
Outre que je comprends la chose en elle-même, je le sais par tant d'expériences qu'il m'est impossible d'en douter ; je vous en dirai une, s'il vous plaît de l'entendre.
...Je fis un voyage avec le D. D. R. (duc de Roannez) qui parle d'un sens juste et profond^ et que je trouve de fort bon commerce. M. M. (Mitton) que vous connaissez et qui plaît à toute la Cour, était de la partie ; et parce que c'était plutôt une promenade qu'un voyage, nous ne songions qu'à nous réjouir et nous discourions de tout.
Le D. D. R. (duc de Roannez) a l'esprit mathématique, et pour ne se pas ennuyer sur le chemin, il avait fait provision d'un homme (c'était Pascal !) entre deux âges, qui n'était alors que fort peu connu, mais qui depuis a bien fait parler de lui. C'était un grand mathématicien^ qui ne savait que cela. Ces Sciences ne donnent pas les agréments, du monde ; et cet homme, qui n'avait ni goût ni sentiment, ne laissait pas de se mêler en tout ce que nous disions, mais il nous surprenait presque toujours et nous faisait souvent rire. Il admirait l'esprit et l'éloquence de M. du Vair, et nous rapportait les bons mots du Lieutenant criminel d'O ; nous ne pensions à rien moins qu'à le désabuser : cependant, nous lui parlions de bonne foi.
Deux ou trois jours s'étant écoulés de la sorte, il eut quelque défiance de ses sentiments, et, ne faisant plus qu'écouler ou qu'interroger pour s'éclaircir sur les sujets qui se présentaient, il avait des tablettes qu'il tirait de temps en temps, où il mettait quelques observations. Cela fut bien remarquable, qu'avant
que nous fussions arrivés à P. (Poitiers), il ne disait presque rien qui ne ïùt bon et que nous n'eussions voulu dire — et, sans mentir, c'était être revenu de l)ien loin.
Aussi, pour dire le vrai, la joie qu'il nous témoignait d'avoir pris un tout autre esprit était si visible, que je ne crois, pas qu'on en puisse sentir une plus grande ; il nous, la faisait connaître d'une manière enveloppée et mystérieuse :
Quoi subit chaiiponicnl du sort qui me conduit ! J'étais cil des climats où la neige et la glace
Font à la terre une horrible surface Pendant cinq ou six mois d'ime profonde nuit.
Après, quand le soleil y revient à son tour, II se montre si bas, et si pale et si sombre.
Que c'est plutôt son fantôme ou son ombre Que l'aimable soleil qui ramène le jour.
Dans un triste silence et comme en un tombeau Je cherchais à me plaire, où l'extrême l'roidure
Ensevelit au sein de la nature — Par ini nuage épais — ce qu'elle a de plus beau...
« Cependant, continuait cet homme, je ne laissais pas d'aimer des choses qui ne me pouvaient donner que de tristes plaisirs, et je les aimais, parce que j'étais persuadé que les autres ne pouvaient connaître que ce que j'avais connu. Mais enfin je suis sorti de ces lieux sauvages ; m;e voilà sous un ciel pur et serein. Et je vous avoue que d'abord n'étant pas fait au grand jour, j'ai été fort ébloui d'une lumière si vive — et je vous en voulais un piu de mal : mais, à cette heure que j'y suis accoutumé, elle me plaît, elle m'enchante, et, quoique je regrette le temps que j'ai perdu, je suis beaucoup plus aise de celui que je
gagne. Je passais ma vie en exil, et vous m'avez ramené dans ma pairie. Aussi, vous ne sauriez croire combien je vous suis obligé. »
Depuis oe voyage, il ne songea plus aux mathématiques qui l'avaient toujours occupé, et ce lut là comme son abjuration.
(Extrait du Discours de l'Esprit.)