‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 13 sur 57 · LETTRE A MADAME LA DUCHESSE DE · texte numérisé non relu

LETTRE A MADAME LA DUCHESSE DE

UNE CONVEUSATION DE LA IIOCUEFOUCAL'LD

Cette lettre, suivant la remwqiie de Saint'e-Beave. £st d'un intérêt moral tout particulier : elle nous rend l'cnlrctien d'un si doux et insinuant camseur, qui n'avait de chagrin que ses Maximes, et à ce titre, elledevrait s'ajouter — dans les éditions de La Rochefoucauld — à la suite des Réflexions diverses dont elle semble une application vivante.

Vous voulez que je vous écrive. Madame, et vous me l'avez commandé de si bonne grâce et si galamment que je n'ai pu vous le refuser. Mais ce qui m'a engagé à vous le promettre- me devrait empêcher de vous le tenir. Car je vois par là que vous êtes si déilicate en agréments qu'il faut qu'une chose — pour être à votre goût — soit excellente et d'un prix bien, rare.

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Aussi, Madame, je ne vous écris pas tant par l'es- .pérance de vous plaire que par la crainte de vous désobéir. Et peut-être qu'il serait encore de plus mauvais air de vous manquer de parole que de ne vous rien dire d'agréable. Quoi qu'il en soit, vous me donrez le moyen de me sauver de l'un et de l'autre, en m 'ordonnant de vous rapporter la conversation que j'eus avant-hier avec Monsieur de La Rochefoucauld : car il parla presque toujours, et vous savez comme il s'en acquitte.

Nous étions dans un coin de chambre, tête à tête, à nous entretenir de tout ce qui nous venait dans l'esprit. Nous lisions de temps en temps quelques rondeaux, où l'adresse et la délicatesse s'étaient épuisées.

— « Mon Dieu ! me dit-il, que le monde juge mal do ces sortes de beautés ! Et ne m'avouerez-vous pas que nous sommes dans un temps oii l'on ne se doit pas trop mêler d'écrire ? »

Je lui répondis que j'en demeurais d'accord, et que je ne voyais point d'autre raison de cette injustice, si ce n'est que la plupart de ces juges n'ont ni goût ni esprit.

— « Ce n'est pas tant cela, ce me semble (reprit-il), que je ne sais quoi d'envieux et de malin qui fait mal prendre ce qu'on écrit de meilleur ».

— « Ne vous l'imaginez pas, je vous prie (lui repartis-je, et soyez assuré qu'il est impossible de connaître le prix d'une chose excellente sans l'aimer, ni sans être favorable à celui qui l'a faite. Et comment peut-on mieux témoigner qu'on est stupide et sans -goût, que d'être insensible aux charme*^ de l'esprit ?

— (( J'ai remarqué, reprit-il, les défauts de l'esprit et du cœur de la plupart du monde ; et ceux qui ne me connaissent que par là pensent que j'ai tous ces

détïmls, coiiuiie si j'avais fait mon portrait. C'est une clicso ('Irangc que mes action^ et mon procédé ne les ^n désabusent p;is ».

— « Vous me faites souvenir, lui dis-je, de cet admirable génie Ci) qui laissa tant de beaux ouvrages, tant de chefs-d'œuvre d'esprit et d'invention, comme une vive lumière dont les uns furent éclairés et la plupart éblmiis. Mais parc-e qu'il était persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir ni malheureux que par la douleur (ce qui me semble^ à le bien examiner, plus clair que le jour), on l'a regardé comme l'auteur de la plus» infâme et de la plus honteuse débauche, si bien que la pureté de ses mœurs ne le put exempter de cette horrible calomnie.

— « Je serais assez de son avis, me dit-il, et je croi» qu'on pouiiait faire une maxime que la vertu mal enterîdue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé.

— Ah ! Monsieur, m'éoriai-je^ il s'en faut bien garder ! Ces termes sont si scandaleux qu'ils feraient condamner la chose du monde la plus honnête et la plus sainte.

— « Aussi n'usé-je de ces mots, dit-il, que pour m 'accommoder au langage de certaines gens qui donnent souvent le nom de vice à la vertu, et celui de vertu au vice. Et parce que tout le monde veut être heureux, et que c'est le but où tendent toutes les actions de la vie, j'admire que ce qu'ils appellent vice soit ordinaiiement doux et commode, et que la vertu niai entendue soit âpre et pesante. Je ne m'étonne pas que ce grand homme ait eu tant d'ennuis ; la vérita-

(1)11 s'ajçit lit d'Kpicnre D'après ce philosophe, le hut de la vie humaine doil être le bonheur, elle bonheur provient soit de l'activilf^ pliysicjue sous louti's les formes, soit plutôt du biea moral. Sa doctrine, d'apparence spécieuse, a été fort dénaturée par ses successeurs et disciple».

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ble vertu se confie en elle-même, elle se montre sans artifice et d'un air simple et naturel, comme celle de Socrate. [Mais les faux honnêtes gens, aussi bien que les faux dévots, ne cherchent que l'apparence, et je Cl ois que — dans la morale — Sénèque était un hypocrite (i) et qu'Epicure était, un saint^

(( Je ne vois rien de si beau que la noblesse du cœur et la hauteur de l'esprit : c'est de là que procède la parfaite honnêteté, qu*^ je mets au-dessus de tout et qui me semble à préférer — pour l'heur de la vie — à la possession d'un royaume.

« Ainsi, j'aime la vraie vertu comme je hais le vrai vioe ; mais, selon mon sens, pour être effectivement vertueux (au moins pour l'être de bonne grâce), il faut savoir pratiquer les bienséances, juger sainement de tout et donner l'avantage aux excellentes choses par-dessus celles qui ne sont que médiocres.

(( La règle, à mon gré, la plus certaine pour ne pas douter si une chose est en perfection, c'est d'observer si elle sied bien à toutes sortes d'égards ; et rien i>e me paraît de si mauvaise grâce que d'être un sot eu une sotte, et de sej laisser empiéter aux préventions. Nous devons quelque chose aux coutumes des lieux 011 nous vivons, pour ne pas choquer la révérence publique, quoique ces coutumes soient mauvaises ; mais nous ne leur devons que l'apparence : il faut les en payer et se bien garder de les approuver dans son cœur — de peur d'ofîenser la raison universelle qui les condamne.

« Et puis, comme une vérité ne va jamais seule, il arrive aussi qu'une erreur en attire beaU'COup d'autres. Sur ce principe, qu'on doit souhaiter d'être heureux, les honneurs, la beauté, la valeur, l'esprit,

(1) Sa mort héroïqne, a-t-on dit, racheta les faiblesses de sa ■vie.

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let- richessvs et la Ncrlu iiiêiut, tout (.ela n e:?t à désirer que ix)ur se rendre la \ie agré-able. Il est à remarquer qu'on ne voit rien de pur et de sincère, qu'il y a du bien et du mal en toutes les choses dans la vie, qu'il faut les prendre et les dispenser à notre ULsagc, que le bonheur de l'un serait souvent le malheur de l'autre, et que la vertu fait l'excès comme lo défaut. Peut-être qu'Aristide et Socrate n'étaient que trop vertueux, et qu'Alcibiade et Phédon ne Tétaient pas assez ; mais je ne sais si, {X)ur vivre content et comme un honnête homme du monde, il ne vaudrait pas mieux être Alcibiade et Phédon qu'Aristide ou Socrate.

M Quantité de choses sont nécessaires pour être heureux, mais une seule sufflt pour être à plaindre ; et ce sont les plaisirs de l'esprit et du corps qui r( ndent la vie douce et plaisante, comme les douleurs de l'un et de l'autre la font trouver dure et fâcheuse. Le plus heureux homme du monde n'a jamais tous ces plaisirs à souhait. Les plus grands de l'esprit, autant que j'en puis juger, c'est la véritable gloire et les belles connaissances — et je prends garde que ces gens-là ne les ont que bien peu, qiii s'attachent beaucoup aux plaisirs du corps. Je trouve aussi que ces plaisirs sensuels bon( grossiers, sujets au dégoût et pas trop à rechercher, à moins que ceux de l'esprit ne s'y mêlent. Le plus sensible est oeilui de l'amour, mais il passe bien vite si l'esprit n'est de la partie. Et comme les plaisirs de l'esprit surpassent de bien loin ceux du corps, il me semble aussi que les extrêmes douleurs corporelles sont beaucoup plus insupportables que celles de l'esprit.

(( Je vois, de plus, que ce qui sert d'un côté nuit d'un autre, que le plaisir fait souvent naître la dou-

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leur , comme la douleur cause le plaisir, et que notre félicité dépend assez de la fortune et plus encore de notre conduite... »

Je l 'écoutais doucement quand on nous vint interrompre, et j'étais presque d'accord de tout ce qu'il disait.

Si vous me voulez croire, Madame, vous goûterez les raisons d'un si parfaitement honnête homme, et vous ne serez pas la dupe de la fausse honnêteté.

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