‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 19 sur 57 · TRAIT DE MŒURS DANS LES SALONS DU MONDE · texte numérisé non relu

TRAIT DE MŒURS DANS LES SALONS DU MONDE

AU XVII' SCIÈCLE

La curieuse lellre qui suit est adressée, sans doute, ■à la maréchale de Clérembault, dont le mari est cité ou cours de ce récit.

Il y a là deux épisodes vraiment remarquables : d'abord, le Chevalier met très joliment en scène les duchesses de Lesdiguières et de Montbazon, réputées comme les plus belles femmes de leur temps ; puis, il est piquant d'y constater le revers {poussé à quelle liiidte !) de ce beau monde du Grand Siècle.

Puisque vous êtes si curieuse, Madame^ que de vouloir apprendre tout ce qui se passa au rendez-vous ■d avant-hier, j'aurai tantôt l'honneur de vous voir et vous en dire jusqu'aux moindres circonstances.

Cependant, vous saurez qu'il y eut un excellent concert, et qu'après que les miliciens furent las de chanter, on se mit à discourir.

Il y avait sept ou huit des plus belles personnes de la Cour, entre lesquelles la duchesse de Montbazon paraissait fort parée et dans une grande beauté — de sorte qu'on n'avait les yeux que sur elle. On avait espéré que la duchesse de Lesdiguières s'y trouverait ; et comme on ne s'y attendait plus, elle parut, «t nous la vîmes poindre avec cet air fin et brillant que vous savez, et qui plaît toujours. La ducheese de Montbazon, qui s'avança vers elle, lui parla tout bas.

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et lui fit ensuite des conipliniL-iits mêlés de louanges - - et de la meilleure foi du monde, comme vous pouvez juger. L'autre se couvrait de temps en temps de son manchon et, d'un air modeste et même timide en apparence, faisait semblant de n'oser paraître auprès d'une si belle personne ; mais on sentait bien, à la regarder, que ces façons ne tendaient qu'à vaincre plus sûrement et de meilleure grâce.

Sitôt que tout le monde fut assis : « La conversation dit Monsieur le Maréchal, a été fort agréable, mais — à cause de Madame — il faut renouveler d'esprit ; elle mérite qu'on n'épargne rien de galant ». ha belle duchesse ne répondit qu'avec un doux sourire. Mais elle parut si aimable qu'on s'attacha plus que devant à dire de bons mots et de jolies choses.

Ce dessein ne réussit pas toujours, et principalement lorsqu'on témoigne de le souhaiter, si bien que je ne laissai pas de vous trouver fort à dire.

Aussi, je m'en allais si l'on ne m'eût retenu, et je n'ose vous écrire combien la débauche fut grande : vous le pouvez conjecturer par l'emportement du sage *** qui ne se contenta pas de nous parler des secrètes beautés de sa femme, et qui voulait encore que nous en pussions juger par nous-mêmes. Elle s'en mit fort en colère — et les autres Dames, les plus sévères, ne faisaient qu'en rire. Même il y en eut une qui, pour l'apaiser, lui représenta que son mari ne lui voulait faire autre mal que de nous montrer qu'elle avait la peau belle, qu'on n'en usait pas autrement parmi les Dames de conséquence et d'excellente beauté, surtout un jour de réjouissance comme celui du carnaval. Ces raisons l'adoucirent bien fort, et je vis l'heure qu'elle était persuadée ; mais enfin elle dit que cet homme, qui paraissait si sage, n'était qu'un fou dans la débauche et qu'elle ne désarmerait

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point qu'on ne l'eût mis dehors — car elle avait pris mon épée et menaçait d'en tuer le premier qui s'approcherait d'elle.

On fit pourtant le traité à des conditions plus douces, et le tumulte finit agréablement.

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