‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 20 sur 57 · LES AVANTAGES DU « SAVOIR LIRE · texte numérisé non relu

LES AVANTAGES DU « SAVOIR LIRE

Cette lettre est signalée par les critiques comme l'une des meilleures du Chevalier. Sainte-Beuve, entre autres, la trouvait charmante, d'une grande pureté de langage et très châtiée de ton : « c'est tout un petit rowMn {a-t-il dit) finement touché, tendre et discret, un tableau peint des couleurs du temps qui — à demi passées — font sourire et plaisent encore... » On ven,ra, par l'extrait suivant, qu'on ne saui'ait mieux juger.

...Je vous dirai dans une grande sincérité ce que vous me demandez sur la manière de s'instruire pour exceller dans tout ce qu'on entreprend.

Ce qui me semble de meilleur à cela, ce serait premièrement de chercher un bon maître. Car, quelque rare esprit et quelque beau naturel qu'ait un jeune homme — fût-il plus heureusement né qu'Homère, que Platon,, que Démosthènes, qu'Apelle, qu'Archimède ou que César — il est impossible, en quoi que ce puisse être, qu'il prenne d'abord les meilleures voies sans instruction ; et plus je considère le prix des savants maîtres, plus je les estime et les crois nécessaires. J'aimerais mieux qu'on ne fût qu'un mois sous un exceillent maître qu'un an sous un médiocre...

Ensuite, je serais d'avis de commencer par ce qu'il j a d'aisé, aiiii de trouver plus de facilité en tout le reste. Il est dangereux de débuter par où les plus accomplis finissent, quand même on serait assuré d'y réussir : car, lorsqu'on sait les plus grandes choses, je vois presque toujours qu'on néglige d'apprendre les plus petites, qui néanmoins sont si nécessaires que la plupart des gens ne tiennent pas compte des plus grandes à ceux qui ne savent pas les plus petites...

Il m© semble aussi qu'il faut essayer de se plaire le plus qu'on peut à tout ce qu'on entreprend et, quand on se repose, considérer ce qu'on a fait, afin de le mieux faire une autre fois.

Mais, pour revenir aux excellents maîtres, le mal est qu'on n'en voit que bien rarement, et puis ils sont d'ordinaire si libertins qu'on ne les a pas comme on veut ; de sorte qu'on est contraint, en plusieurs rencontres^ de s'instruire de soi-même — et ce qu'on doit faire alors, c'est de se former le plus qu'on peut sur les plus rares modèles. Le meilleur expédient pour apprendre une chose en peu de temps et sans maître, c'est de s'imaginer qu'on n'a que cette seule voie pour obtenir ce qu'on souhaite le plus. Les violents désirs sont industrieux, et c'est ce qu'on dit que « lorsqu'on aime, on ne trouve rien d'impossible ».

Un de mes amis, fort galant homme, m 'étant un jour venu voir, lisait je ne sais quoi que j'avais écrit, et le lisait d'une manière que j'en fus charmé — quoique je n'eusse jamais eu de plaisir à le lire moimême. Je lui demandai comment il avait acquis cette science.

« Ah ! me répondit mon ami avec un profond soupir, de quoi m'allez-vous parler ! En revenant

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de Rome, je passai par une ville de France ; c'était sur la fin de mai, et le soir^ prenant le frais dans un jyrdin où les dames( se promenaient, j'en vis une qui me blessa dans la i'oule, sans dessein de me nuire, car elle ne m'avait pas regardé, et je ne lui avais pu dire un seul mot. Cependant j'en devins, en moins de deux heures, si ardemment amoureux que je fus toute la nuit sans dormir. Son visage et sa taille, son air à marcher et sa mine enjouée avec un sourire flatteur me repassait devant les yeux, et f.es paroles m'avaient tant plu qu'il me semblait que je l'entendais encore discourir — et j'en étais enchanté : de sorte que, le lendemain, je la cherchais partout ; et comme je m'en informais, j'appris qu'il y avait peu de temps qu'elle était mariée et que, dès le matin, elle était partie pour retourner dans une maison de campagne, et que cette maison était dans un désert. Je sus aussi que son mari était inaccessible aux gens du monde, qu'il ne songeait qu'à son ménage et qu'à goûter le repos et les douceurs de Iri retraite. Je ne cherchais que des personnes qui me pussent parler d'elle, et j'en trouvais assez, parce que tout le monde l'aimait ; et tant de choses qu'on m'en disait augmentaient le désir que j "avais de la revoir et m'en étaient l'espérance. J'étais bien triste, et je ne savais par où me consoler, car de l'ôter de mon cœur, cela me semblait impossible ; et, quoique le peu d'apparence de passer ma vie auprès d'elle m'eût désespéré, je me plaisais trop à m'en souvenir pour essayer de l'oublier.

« La maison où demeurait cette Dame était au milieu d'une grande forêt, et située entre deux collines par où passe une petite rivière dont l'eau est aussi claire et aussi pure que celle d'une source vive ; et ce qui la rend bien considérable, c'est que cette

Dame s'y est quelquefois baignée. La ville où j'étais Cf^t à cinq lieues de celte maison, et j'allais souvent rôder de ce côté-là, non pas en espérance de voir cilte aimable personne, mais — comme je ne me sentais malheureux que par son absence — il me semblait que plus je m'approchais du lieu oîi elle était, moins j'étais à plaindre, u \oilà, disais-je, l'endroit qui possède tout ce qui m'est cher au monde, et Je seul qui m'est défendu ! » Plus je lo considérais, plus j'étais vivement touché, et je ne pouvais m'en éloigner sans redoubler mes soupirs et mes plaintes. « Hélas ! dis.ais-je en soupirant, que ses domestiques sont heureux qui peuvent la regarder et lui parler ! Mais n'en pourrais-je pas être en me déguisant ? Je ne puis Vivre en l'état où je suis, et je n'ai plus à garder ni mesure ni bienséance !... »

« Je savais que son mari avait deux enfants encore jeunes, d'une première femme, et je m 'allai mettre dans l'esprit de feindre que j'étais de ces précepteurs libertins qui courent le monde.

(( Un jour que je n'en pouvais plus, un de mes gens^ qui m'avait suivi, m'avertit que la nuit s'approchait et qu'il n'y avait point de lune ; je m'arrêtai dans un village, à l'entrée de la forêt, et là, — parce que cet homme était secret et fidèle — je lui communiquai mon dessein qui l 'étonna, mais il follut m 'obéir. Je le fis partir tout à l'heure avec ordre de ce qu'il avait à faire, d'envoyer mon équipage chez moi^ de dire que j'avais pris une autre rouii.', et de m 'apporter un habit comme je le voulais '^c'était lui qui m'habillait), et je lui recommandai surtout de ne pas tarder.

u Je fus en ce lieu deux jours dans une grande impatience de commencer le rôle que j'allais jouer. Enfin, mon homme revînt sur le midi, et tout aussi-

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tôt je montai à cheval et perçai dans la forêt pour changer d "habit. J'avançais insensiblement du côté de la maison, et n'en étant plus qu'à deux mille pas, je descendis de cheval dans une touffe d'arbre fort épaisse^ et je fus longtemps à m 'ajuster : car, encore que je me voulusse déguiser, je songeais beaucoup plus à prendre l'air et la mine d'un honnête homme. Quand je me fus mis le plus décemmient que je pus, mon homme prenant mon cheval se retira du côté de la ville — et je demeurai seul avec un petit sac de bardes que je portai sous mon bras jusqu'à une ferme proche de la maison, et je priai la fennière de me le garder.

« Après, j'entrai dans la cour où il y avait trois ou quatre dogues qui se voulaient déchaîner. Le maître vînt à ce bruit, et je le saluai. C'était un homme avancé en âge, fort timide et d'une faible constitution ; mais il aimait à se faire craindre^ et parce qu'il avait cru que ses dogues m'avaient épouvanté, il me dit qu'il serait bien dangereux de se promener la nuit autour de chez lui. Puis, me faisant entrer dans une salle, il me demanda ce que je cherchais :

— « Je suis, lui dis-je, un homme de lettres qui me mêle d'instruire les jeunes gens.

— <( Vous êtes propre et leste, reprit-il, mais n'avez-vous ni bonnet ni chemise ? Et marchez-vous comme cela sans bardes ?

« Je lui répondis que j'avais laissé mon paquet chez une. femme proche du château, pour me présenter plus respectueusement et pour offrir mon service de meilleure grâce.

— (( C'est bien fait ! m© dit-il, et je me doute que TOUS savez chanter et faire quelques méchants vers. Tous VOS confrères se mêlent de l'un et de l'autre ; ce sont des vagabonds qui nei vont de çà, de là, que

pour apporter du scandale et séduire quelque innocente, et quand on les pense tenir, ils ne manquent jamais de faire un trou à la nuit. »

« Je lui répondis que j'étais d'un esprit plus modéré, que j'avais passé deux ans et demi chez un gentilhomme de Normandie à élever ses enfants et que je ne les avais point quittés qu'ils ne fussent bons lalins et bons philosophes ; du reste, qu'il n'avait pas besoin d'un autre que de moi pour apprendre à Messieurs ses enfants à faire des armes ni à danser, que je savais tous les exercices, parce que j'avais été cinq ans à Rome auprès d'un jeunei homme de qualité qui m'aimait et me faisait instruire par ses maîtres. Et pour lui montrer mon adresse, je me mis en garde avec une canne que j'avais, j'allongeai et parai, j'avançai et reculai en maître, et puis — ayant quitté ma canne — je fis quelques pas forts de ballets et plusieurs c-aprioles qui le réjouirent ; mais ce qui lui plut encore, je ne fus pas difficile pour mes appointements.

« Il m'ordonna de me reposer, et monta dans l'appartement de Madame pour lui raconter cette aventure. Elle m'envoya quérir tout aussitôt, et cette nouvelle, quoique je n'en dusse pas être surpris, m'ôta presque la respiration. Je ne pouvais vivre en l'absence de cette aimable personne^ et je n'osais l'aborder ; j'avais tant d'amour et de joie, tant de respect et de crainte, que — quand je me voulus lever — il me prit un tremblement comme d'un accès de fièvre.

« Enfin, m'étant remis le mieux que je pus, j'entrai dans un cabinet fort propre où je fis la réA'érence à la plus belle femme qu'on ait jamaï.«^ vue : je me "baissai avec beaucoup de respect pour lui baiser la robe, mais elle m'en empêcha et me voulut bien

saluer aussi civilement que si je n'eusse pas été déguisé. Elle tenait un livre d'Astrée entre ses mains, eî, sur ses genoux la Jérusalem du Tasse, car elle savait parfaitement la langue italienne, et faisait casde ces deux livres comme une personne de bon goût — de sorte qu'elle aimait à s'en entretenir, et même à les ouïr lire d'un ton agréable. Je m'en aperçus bien vite, parce qu'en s'informant de ce que je savais, elle me demanda si je savais lire ; et comme Bon mari trouvait cette question fort plaisante de s'enquérir d'un docteur s'il savait lire, et qu'il en riait à ne s'en pouvoir apaiser : a il y a dit-elle, plus de mystère à lire qu'on ne pense ». Et cela me fit bien connaître qu'elle s'y plaisait et qu'elle avait le sentiment délicat. Aussi, pour dire le vrai, c'était le principal divertissement qu'elle pût avoir dans une si grande solitude.

« On les vint avertir qu'on avait servi à souper, et Monsieur me fit mettre auprès de ses enfants et me dit qu'il souhaiterait bien de les voir savants, mais de la science du monde plutôt que de celle des docteurs.

— « Autrefois, continua-t-il, j'étudiai plus que je n'eusse voulu ^ parce que j'avais un père qui, n'ayant p-'-.s étudié, rapportait à l'ignorance des Lettres tout ce qui lui avait mal réussi. Cela l'obligea de me laisser jusqu'à l'âge de 22 ans au collège et, lorsque j'en fus sorti, je connus par expérience qu'excepté le latin que j'étais bien aise de savoir, tout ce qu'on m'avait appris m'était non seulement inutile, maïs encore nuisible^ à cause que je m'étais accoutumé à parler dans les disputes sans entendre ce qu'on me disait, ni ce que je répondais — comme c'est l'ordinaire. J'eus beaucoup de peine à me défaire de cette mauvaise habitude quand j'allai dans le monde, et

même h ne pas user de ces certains termes qui n'y sont pas bien reçus, outre que je me trouvais si neuf et si mal propre à ce que les autres faisaient que jo ne m'osais montrer en bonne compagnie. Je m'imagine donc que tout ce qu'on doit le plus désirer pour aller dans le monde, c'est d'être honnête homme et d'en acquérir la réputation ; mais, pour y parvenir, que jugericz-vous de plus à propos et de plus nécessiùre ? »

{' Alors^ je m'écriai d'une façon modeste et respectueuse :

— « Ah! Monsieur, que vous parlez de bon sens et en habile homme ! Si vous vouliez vous-même ii;struirc ces Messieurs, ils n'auraient que faire d'un autre précepteur ni d'un autre gouverneur pour se rendre aussi aimable par leur procédé que par leur présence — et pour répondre à ce que vous me faites l'honneur de me demander : il me semble que, dans le dessein de se rendre honnête homme et d'en acquérir la réputation, le plus important consiste à connaître en toutes choses les meilleurs moyens de plaire et à savoir les pratiquer. Car ce n'est seulement que pour être agréable qu'il faut souhaiter d'être honnête homme, et qui en veut acquérir l'estime doit principalement songer à se faire aimer... Je trouve qu'il sied bien de se montrer d'une humeur douce, enjouée et même plaisante, autant que l'occasion, le génie et la bienséance le peuvent permettre : cette façon de procéder ouvre des entrées que l'air grave et sérieux ne donne pas, et fait bien souvent qu'on s'émancipe au-dessus de sa volée et de bonne grâce... Surtout, il faut être hardi en effet sous une apparence modeste... Le cœur n'est pas moins nécessaire que l'esprit pour être d'un commerce agréable... Il faut avoir toujours je ne sais quoi de noble et d'exquis

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qui élève un honnête homme au-dessus d'un autre honnête homme... Enfin, je voudrais nourrir ces Messieurs d'une telle manière que la faveur des plus grands Princes ne leur put jamais rien donner qui ne parût au-dessous de leur mérite. »

« Comme je discourais de la sorte, Madame m'écoutait avec une attention qui témoignait assez qu'elle se plaisait à m 'entendre. Monsieur, de son côté^ prenant un visage riant, but à ma santé et, me faisant goûter d'excellent vin, m'en demanda mon avis. Il aimait la bonne chère, et sa table était bien servie. Madame aussi^ qui plaisait partout, était de bonne compagnie à la table, et nous y fûmes plus d'une heure sans qu'elle fit 1& moindre semblant d'en vouloir sortir. A la fin, s 'étant levée, elle se retira dans son cabinet — et le maître en son appartement fort éloigné de celui de Madame, oii il n'allait que bien peu, car on eut dit qu'il ne l'avait épousée que pour l'ôter au monde.

a On me donna une chambre fort commode, et je m'étonnais qu'en un lieu si sauvage il y eût tant d'ordre et de propreté ; mais j'admirais principalement qu'une si rare personne y fût cachée. « Que je serais heureux, disai-je en soupirant d'amour et de joie, si je me pouvais insinuer dans son cœur ! Le meilleur moyen qui s'en présente dépend de bien lire. Il faut donc que je tâche de lui plaire en tirant la quintessence de tous les agréments qui la peuvent tcucher par la meilleure manière de lire : elle consiste à bien prononcer les mots et d'un ton conforme au sujet du discours ; que ma parole la flatte sans l'endormir, ou qu'elle l'éveille sans la choquer, que J'use d'inflexions pour ne la pas lasser^ que je prononce tendrement et d'une voix mourante les choses

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