‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 2 sur 57 · OIIDKK DE MALTE ET SEUVICE MILITAIRE. — DUELS · texte numérisé non relu

OIIDKK DE MALTE ET SEUVICE MILITAIRE. — DUELS

Antoine de Gonibaud a^ail de qui tenir, au point <le vue militaire : ^on père lut haut gradé, avonsnous dit, dans les troupes royales — mais combien d'autres membres de la famille l'avaient précédé dans la carrière des armes et s'y étaient distingués !

Lui, quoique « cadet », semblait destiné à la même carrière ; plus que ses frère.s, ce semble, il était bien constitué^ robuste et courageux. Il est même probable que ses goûts, ses penchants l'entraînèrent de ce côté dès l'adolescence. Avant tout, paraît-il, l'Ordre de Malte dut lui agréer pour ces, trois raisons : d'abord, il n'y avait que des gentilshommes ; puis, la sujétion y était moindre que dans l'armée régulière ; enfin, on y courait plus de hasards ou d'aventures — ce qui plaît toujours à la jeunesse. L'âge requis pour les débuts était fixé à i6 ans : à peine eut-il i6 ans révolus, en i()30, (j^u '.\ntoine devint cheiHilicr de justice — premier échelon de l'Ordre. Depuis ce temps, il fut et resta connu sous la désignation de

cr-Evvi.iEu nr mkré.

Tel aussi il sera désormais jx:)ur nous. Maintenant, ici, plus de prénom, plus de nom patronymique, comme dans les. pages qui précèdent. Tout est effacé devant ce nouveau titre I

12 LE CHEVALIER DE MÉFUé

Quelques critiques ont contesté cette promotion, })Ourtant bien naturelle et vraiment digne du sujet. Mais le fait est indéniable, puisqu'il a été attesté par un allié de la famille Gombaud — par le comte Anatole de Brémond d'Ars, qui avait en sa possession tous les titres de nobles.se, toutes les pièces généalogiques et autres, concernant les Gombaud, les d'Ars, etc.. : On doit s'incliner devant une attestation aussi autorisée.

Suivant les statuts de l'Ordre de Malte, le mariage ctait interdit à tous chevaliers : aussi^ le Chevalier de Vféré neut jamais la moindre idée de mariage, à n'importe quel instant de sa vie, et il resta célibataire jusqu'au bout. Il est vrai qu'à l'instar de ses frères, qui eurent bâtards sur bâtards, il ne laissa pas de se rattraper à l'occasion, par-ci par-là, soit en France, soit ailleurs.

A 25 ans — comme les autres chevaliers — il dut se rendre à Malte pour y faire profession définitive ; il dut ensuite participer activement, pendant certaines périodes, aux caravanes organisées sur territoires plus ou moins lointains.

Il est à noter que le Chevalier de Méré n'a jamais écrit une ligne touchant ses campagnes de terre ou de mer : on ne sait, par lui, nul détail, nulle paiticularité de sa vie militaire. II a bien dit, une fois, que « la guerre est le plus beau métier du monde », mais — par modestie, par bienséance ou par tout autre motif — il a cru devoir affirmer qu' « il sied bien de n'en parler que fort rarement ». Cependant, combien eût-il été intéressant de savoir (de son propre aveu) certains épisodes de ses nombreuses campagnes !

Malgré tout, un jour, il a laissé échapper de sa plume — pour les besoins de la cause — une allusion à cette mémorable existence ; ce trait figure dans

OIU)lU: DK MAI.TK i:T SERVICES MILITAIRES {'l

une lettre au duc de Mazarin, baron de St-Maixenl, duquel il relevait pour son fief de Beaussaif> :

« ... Vos vassaux ont tant d'affection pour vous, <i que cela mérite bien que vous ayez, quelque indul- « gence pour eux. Peut-être que je devrais espérer « quelque chose de particulier en ce qui me regarde. '( Je me suis souvent trouvé à l'armée, comme '.' aventurier » ou « volontaire », sous Monseigneur <; le Maréchal votre père qui m'honorait de sa bien- <; veillance et m'embrassait toutes les fois que je me « présentais devant lui... » (i).

Ainsi, le Chevalier a fait souvent campagne avec le Maréchal de La Meilleraye. Si l'on voulait connaître les expéditions auxquelles il a du as.sister, il n'y aurait sans doute qu'à énumérer les faits de guerre du Maréchal, ses combats ou plutôt ses sièges — car il pourrait être surnommé le Poliercète du xvii' siècle. Voici la list«, à peu près complète, de ses campagnes, :

Expédition et siège de La Rochelle (i6a8).

Guerre du Piémont (1629-1630) ;

Guerre en Lorraine (i634) ;

Expédition en Bourgogne et aux Pays-Bas (i635) ;

Guerre en Flandre (1687) :

Guerre en Flandre (1639) ;

Guerre en Flandre (i6/jo-i64i) ;

Guerre d'Espagne (1662) ;

Campagne du Nord (i 64*^7 ;

Guerre d'Italie (1646).

A quelles de ces guerres ou expéditions prit part le Chevalier ? A la plupart, selon toutes probabilités ; le mot « souvent » de sa lettre au duc de Mazarin

(i; Lellres du Chevalier de Mère : lettre XXWII.

nous penneL de le croire ; mais on ne saurait déterminer au juste telle ou telle campagne, sauf exception (au moins) pour la première guerre de Flandre.

Il a été dit que le Maréchal, « grand-maître de l'Artillerie », avait assiégé nombre de villes ou plaa^s fortes qu'il fit capituler ; un seul échec lui advint, rapporte-t-on : force lui l'ut de lever le siège de Louvain, mais la prise presque immédiate de Dôle répara ce revers (i)-

Nous aimons à croire que le Chevalier guerroya aussi, de temps, en temps, avec le comte de Palluau — plus tard « Maréchal de Clérembaut » — dont il devait être l'hôte et l'ami, à Poitiers, pendant une assez longue période. Or, le comte de Palluau, n'étant encore que maréchal de camp, puis lieutenantgénéral, combattit précisément sous La Méilleraye aux sièges d'Arras, de La Bassée, de Courtray, etc. : Lui-même commanda ensuite aux sièges, dYpres, de Bellegarde et de Montroud. Si le Chevalier s'est trouvé souvent à l'armée avec le Maréchal, il a dû s'y trouver au moins quelquefois avec le lieutenant-général.

Quoi qu'il en soit, comme il l'a reconnu lui-même à propos du Maréchal de La Méilleraye, il est certain qu'il a fait sur terre de nombreuses campagnes ; il est non moins certain qu'il a servi sur mer dès sa jeunesse, et cx)mbien de fois ! Là-dessus, nous avons ce témoignage formel de l'abbé Nadal, éditeur de ses Œuvres posthumes, qui a répété sans doute ce qu'il avait appris, de la belle-soeur même du Chevalier^

(1) Ces divers fait? de guerre se trou>ent déjà relatés, avec quelques modifications — dans noire ouvrage /'a.sra/monrfaiw <?f amoureux, à la partie qui concerne le Chevalier de Méré Nous prions le lecteur de s'y référer, au besoin. (Cet ouvrage, achevé depui<i 5 ans, va paraître enfin à bref délai).

(>IU)I«K DE VULTE UT SEHVICKS MII.ITAIIU;» i'.t

r (( ilhisfrc » maniiiisc de Sep\ret : « il était foii. jeune quil a\ait déjà fait quelques campagnes sur mer (i) ». Toutes ces campagnes, et sur terre et sur mer, eussent pu ("ornii'r à la fin un splcndido Etat de services.

Grâce aux caravanes ou expéditions faites, pour 1 Ordre de Malte, grâce surtout aux guerres de la mère-patrie, où il servit comme (( volontaire », le Chevalier s'était acquis une grande réputation de courage et de hra\oure. 11 n'était pas jusqu'à Balzac qui ne prît plaisir à l'appeler « brave ». Il est vrai que rintéressé en p>ersonne justifiait ainsi cette qualité : (( quand on a le cœur ferme (et cela n'est pas difficile), on est tout aussi birave qu'on le -Neut être (a). »

Cette intrépidité, il la conserva jusqu'à la fin — d'autant plus que, chez lui, le physique répondait au moral. N'a-t-il pas dit de lui-même, en effet, qu' « it a\ait le corps bien fait^ bien formé, bien vigoureux^ capable (en outre) de supporter la faim, la soif, la fatigue, » etc- (i) ? C'est le cas, semble-t-il, de lui appliquer l'aphorisme latin : meus sana in corpore sano. A ce double point de vue, du moins, ce fut un heureux.

A.vec une constitution de cette force, il sentit à peine les approches de la vieillesse : aussi put-il, même à Go ans, faire encore une campagne sur mer — • <?n vrai chevalier de Malte !

A la date du 28 août i66/|, La Gazette annonça les succx^s en Barbarie des armées du Roi commandées par le duc de Beaufort ; un corps de Malte, sous les

(1) Préface de» « œuvres posthumes de M. le Chevalier de Méré »» (î) Les Convermlions D. M. D. C. et D. C. D. M. — Paris, C. Barbiii, 1609, p. 290.

(3) Lettres du Chevalitr de Meré : XXXIX* lettre.

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ordres du comte de Gadagne, secondait les troupes régulières. Le lendemain de la prise de Gigeri, les Maures firent une contre-attaque — mais leur tentative échoua, grâce à la résistance héroïque des Gardes et du corps de Malte ; à oe sujet, La Gazette appuya sur quelques faits particuliers : « tous les officiers des Gardes qui étaient en ce poste, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de Malte, s'y comportèrent très dignement... Les chevaliers de Méré et de Chastenay y furent blessés des premiers. »

Ce détail, si glorieux pour « notre » Chevalier, a été signalé tout d'abord — dans un article de la Revue des Deiix-Mondes, du i'^^ janvier iSZjS — par Sainte-Beuve qui n'avait aucun doute sur le blessé en question. Mais plusieurs critiques (i) ont voulu contester la personnalité en cause et soutenir que le « chevalier » dont il s'agit est Georges Brossin, marquis de Méré. Nous allons restituer à qui de droit la blessiure reçue ainsi au champ d'honneur.

Il est inoontestable, avant tout, qu'Antoine de Gombaud entra dans l'Ordre de Malte dès 1620, quand il eut atteint sa 16* année — comme l'a déclaré, sur pièces justificatives, le comte de Brémond d'Ârs, allié de sa famille : de là, le titre et le nom de Chevalier de Méré qu'il porta toujours et partout depuis sa prime jeunesse. Georges Brossin, de son côté, était bien chevalier ; mais il n'appartenait pas à l'Ordre de Malte — il était seulement chevalier (entendons-nous !) de l'Ordre de Saint-Michel-

En second lieu, le marquis de Méré a servi constamment dans l'armée régulière où il est parvenu à

(1) Le premier en date, croyons-nous, est M. Revillout. auteur d'une Etude sur le Chevalier de Méré qui a paru en 1886-1887 dans les Mémoires de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier. Depuis 00 temps, beaucoup d'écrivains ont exprimé, sans l'approfondir, la même opinion.

OHDRF. DE MALTK F.T SEUVICKS MILITAIRKS 17

des gradies élevés, entre autres à celui de « maistre de camp de c^ivaleriie ». Au contraire, Antoine de r.ombaud n'a fait campagne que comme « aventurier » ou « volontaire » et naturellement comme chevalier de Malte.

Enfin, il est notoire qu'au xvii° siècle, soit dans les armées, soit à fa Cour, soit parmi les Précieux et Précieuses, en un mot partout, celui-ci a été connu, désigné — à l'exclusion de tous autres — sous l'appellation de Chevalier de Mérê. Quant [k Georges Rrossin, il n'a jamais eu pour tous que le nom (et titre) de marquis de Méré.

Ce point d'histoire nous paraît donc acquis. Sans conteste, ainsi que le reconnaissait Sainte-Beuve, le fait d'armes mentionné dans la Gazette du 28 août 1664 revient — en tout honneur — à Antoine de Gombaud, c'est-à-dire à « notre » Chevalier. Après l\li aiis de services, pouvait-il mieux clore sa carrière militaire ?

Pendant ce long intervalle, il n'est guère possible qu'il n'ait eu des histoires de camp, desi querelles avec certains de ses compjignons. Dans la première moitié du xvii* siècle, surtout, les duels étaient fréquents, habituels même entre gentilshommes ; la coutume, en ce cas, avait force de loi. Cependant, le Chevalier, doué d'un ferme bon Siens, de jugement et de sang- froid, dut toujours — pensons-nous — être personnellement circonspect, plein de tact, poli, courtois (qui plus est) envers tous inférieurs, égaux ou chefs. En principe, il était contraire au duel qu'il osait qualifier de « barbarie » (i). Mais si des téméraires le provoquaient d'une manière ou d'une autre, n ne craignait pas de pousser les choses — à

(1) Œuvres posthumes du Chevalier de Méré. — De la vraie honnêteté, p. 43.

moins d'excuses — jusqu'aux extrémités. Jamais il n'eût jeculé d'une semelle, loin de là ! tant à cause de son amour-propre, qui était excessif, qu'à cause du sentiment de l'honneur « chevaleresque » et des exigiencea de sa situation- D'ailleurs, si son épée n'était pas de Tolède, elle n'en valait pas moins entre les mains d'un habile et puissant escrimeur.

Il est constant qu'il a eu maintes rencontres, à l'armée, aussi bien qu'à la (^our, et ailleurs ; mais on Ignore entièrement les détails de ces affaires. Il n'y a d'exception que pour un duel qu'il aurait eu en 1643 — suivant une tradition qui s'est perpétuée dans l'ancienne seigneurie de Beaussais — avec le comte d'Artois... c'est tout 1 Rien de plus n'est spécifié.

Toutefois, d'après Richelet, auteur d'un Recueil de Lettres (i), il aurait été blessé dans une de ces rencontres, « si blesSié, dit-il, qu'il en était demeuré incommodé le reste de sa vie. » N'y aurait-il joint là une confusion avec la blessure reçue à Gigerî ? En tout cas, il y a erreur, très vraisemblablement, erreur grande sur la gravité de la blessure. Personne, en dehors de Richelet, n'a parlé de l'incommodité, surtout de l'incommodité permanente du Chevalier. Celui-ci^ précisément, écrivant sur le tard à son ami intime iMitton, l'a plaisanté un peu et encouragé beaucoup touchant une incommodité (tic quelconque) qu'il avait au cou et qui le tourmentait à l'excès : ne se serait-il pas lui-même proposé pour exemple — au cas où il eût été également « incommodé » — et n'aurait-il point exalté alors sa patience, sa bonne humeur, sa gaîté ? Mais on ne trouve en cette lettre, non plus qu'ailleurs^ la moindre allusion à un mal quel qu'il soit.

(1) Les plus belles lettres françaises, par Richelet : La Haye, Uytwerf, 1699. Tome I", notice sur le Chevalier de Méré, p. 64.

ORDRE DF \fAI.TE ET SERVICES MILITAIRES 19

Bien au contraire, il nous apprend lui-même qu'à un âge avancé il faisait, à pied de longues promenades, des promenades de plusieurs lieues, et qu'il avait entraîné à pareil exercice un de ses amis de Niort (i).

Admettons quand même cette incommodité- Elle ne fut pas si grave, alors, que le Chevalier ne pût s'en moquer (suivant le dicton populaire) « comme d'une guigne ». Il \ a plus encore : sa blessure — si blessure il y a — ne l'a pas empêché de vivre jusqu'à plus de 80 ans et de s'éteindre tranquillement en Jouant au piquet.

(1) Lettre du Chevalier de Méré : lettre LXXIV, à M. de Vieux- Fourneau.

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