‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 3 sur 57 · LA COUR. - LE GRAND MONDE. — L'HOTEL RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

LA COUR. - LE GRAND MONDE. — L'HOTEL RAMBOUILLET

Dans r « Epître dédicatoire à Monsieur le Chevalier de Méré » des Observations de M. Ménage sar la langue française, on lit ces lignes, curieuses :

<( Quand je vins à Paris pour la première fois, vous <( étiez un des hommes de Paris le plus à la mode. .( Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre sa- (( voir, votre éloquence, votre douceur, votre bonne « mîne, A-otre naissance vous faisaient souhaiter 3è <'. tout le monde. Toutes ces belles qualités me fuie rent représentées par notre cher ami M. de Éalzac « avec toutes les pompes de son éloquence (i), » etc., etc. :

C'est en 1682 que Ménage se rendit à Paris « pour la première fois » : il devait Ty faire recevoir avocat au Parlement.

Or, en i632, le Chevalier de Méré, qui touchait à sa 38® année, était en pleine fleur de jeunesse. Déjà, nous le savons il avait fait quelques, campagnes — au moins sur mer- Mais dans l'intervalle de ces campagnes, il s'était empressé (comme il fit toujours) d'aller à Paris où affluait sans cesse l'aristocratie de toutes nuances, surtout celle des armes, de se répandre

(I) Observations de M. Ménage sur la langue française, Paris. C Barbin, 1672.

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dans les milieux choisis, de fréquenter particulièrement la société des Dames, marquises, duchesses, etc.:

Avec les qualités si brillantes rappelées par Ménage, il ne tarda guère à se distinguer entre tous les jeunes gentilshommes. N "avait-il pas dès ce moment ou n'allait-il pas avoir l'ensemble séduisant des aptitudes physiques et morales poussées jusqu'au dernier point ? On peut croire qu'à cette époque même il réalisa son grand dessein : il fut et resta le modèle des honnêtes gens.

Outre le prestige du titre de Chevalier de Malte et de campagnes prématurées, il réunissait alors — sans doute — les meilleurs avantages, les ornements qui font l'homme du monde accompli. D'abord, il était « bien fait », suivant son propre terme, et rempli de vigueur, de souplesse et de grâce. Ensuite, il excellait dans tous les exercices du corps, : la danse, l'équitation, l'escrime (i) let le reste n'avaient pas de secrets pour lui. Déjà, par instants au moins, le jeu l'occupait, et il savait y joindre la théorie à la pratique. Enfin, c'était un charmant causeur, lorsqu'il voulait bien se laissier aller — ce qui était assiez rare — lorsqu'il avait surtout un auditoire de choix : e[ comme il était savant dans les langues anciennes et modernes, versé dans l'histoire, au courant des choses de son temps,, il y avait pour lui dans ces entietiens matière aussi riche qu'abondante.

Ses succès, par conséquent, durent être considérables tant à la Cour et dans le grand monde que parmi les Précieux ou Précieuses, et les lettrés. Notez que ces succès se maintinrent longtemps, car le Chevalier

(11 Voir, sur ces divers arts d'agrément, les œuvres du Chevalier — savoir : Convention D. M. D. C. etc. : (édition 1669» p. 213-216 ; Traité des agréments (édition 1697) p. 13 et 18 ; Œuvres posthumes {édition 1701), p. 155-156, etc. etc..

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toujours actif, toujours curieux, sut varier et agrandir ses connaissances.

Il est à croire que ses débuts, à la Cour de France eurent lieu de bonne heure et qu'ils lui furent facilités, au besoin, par les <( illustres » alliés de sa famille ; son savoir-faire d'abord, puis son réel mérite lui acquirent bientôt une belle situation, qui promettait d'être tôt ou tard — selon les circonstances — - des plus importantes-

Personnellement, Louis XIII avait gagné ses sympathies. Il a dit de Lui, en effet : « Ce Prince qae nous avons l'u (c. a. d. connu) avait l'esprit délicat et disait d'excellentes choses... Comme il aimait la bonne raillerie, il rebutait fort celle qui prenait le contre-pied » (i). Ailleurs, il a complété cette appréciation : « le feu Roi, qui se plaisait assez à dire de bons mots, aimait encore mieux que l'on se défendît agréablement. » (2) Par réciprocité de goûts sans doute, lui-même paraissait sympathique au Roi. Il avait constaté que Louis XIII « se partageait entre la cha.sse et le jeu » (3) : le jeu, c'était déjà l'alïaire du Chevalier ; quant à la chasse, le Roi l'admettait volontiers à ses parties, sachant qu'il était aussi adroit qu 'infatigable- Grâce à cette bienveillance royale, le Chevalier n'eùt-il pu obtenir — comme tant d'autres, moins capables, certes ! moins méritants — emploi ou faveur ? Maisi Louis )X\III ne régnait que de nom : le vrai roi, c'était Richelieu. Or, déjà en 1626, on avait recommandé très vivement le Chevalier au tout-puissant Ministre : « il est trop jeune, objecta-t-il, il est impossible de l'employer ». Le recommandé n'avait

li) De l'esprit (('dilion 1097) : p. (>|.

(2) Œuvres posthumes p. 16t>.

(3) /dem : p. 157.

alors que 22 ans, mais cet âge ne l'empêchait d'avoir ni le sérieux du caractère ni les capacités suffisantes.

Toul-à-1 heure, précisément, il était question de l'espiit jovial et quelque peu railleur du roi Louis XIIL Eh bien ! le Chevalier a reconnu, avoué, qu'il avait lui-même « une grande inclination à railler, mais (a-t-il ajouté) innocemment, pour réjouir et sans déplaire... » (i) Faut-il admettre une restriction si douce ? Richelieu ne l'admit pas, et c'est probablement à cause des pointes du Chevalier qu'il le rebuta.

Celui-ci semble avoir constaté le fait par ces termes vengeurs : « le cardinal de Richelieu, qui ne raillait que d'une manière impérieuse, et même avec chagrin, ne pouvait souffrir la plus douce et la plus obligeante plaisanterie, parce qu'il se persuadait que c'eût été perdre Te respect, que de ne pas trembler en sa présence. C'est un moyen trèsrassuré pour se rendre haïssable » (i).

Richelieu disparu, Mazarin gouverna à son tour : il était bien plus conciliant, plus malléable que son prédécesseur, et d'habitude il ne froissait personne- Quand on intervint de nouveau en faveur du Chevalier, que fît-il ? Une fois au moins, il parut s'intéresser à lui : le 21 septembre i652, pendant son 2® exil, il écrivit à son confident, l'abbé Oudédeï, et le chargea « de parler de sa part à M. Guénégaud (Secrétaire d'Etat de la Maison du Roi) au sujet de Méré. » Il s'agissait des « fonctions » de Chambellan du duc d'Anjou^ frère de Louis XilV. On ignore le résultat de l'affaire... Mais n'est --il pas à présumer que le Cheva-

(1) Lettres du Chevalier : Lettre IV» ii M"* la duchesse de Leidiguièrcs.

(2) Œuvres posthumes du Chevalier de Méré, p. i ]6-167.

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lier, qui comptait sut autre chose, dédaigna l'emploi qu'on lui destinait ?

Ce qui prouve du moins la haute estime, la confiance même dont il jouissait à l'a Cour, c'est — entre autres choses — ce fait absolument exceptionnel : la Reine Anne d'Autriche eut besoin, en août i658, d'un gentilhomme sûr, d'un vrai Chevalier (c'est le cas d& le dire) pour une mission secrète auprès de Mazarin qui se trouvait alors à Calais. — Celui qu'elle honora de son choix, e^n telle circonstance, ce fut notre Chevalier de Méré 1

Quelle fut sa récompense, à cette occasion si extraordinaire ? En galant homme comme il était, un sourire de la belle Reine lui a peut-être s,uffi...

Si Louis XIII avait plii au Chevalier, combien la personne de Louis XIV a-t-eile dû lui paraître plus attrayante, plus digne, plus noble ! On sait quel était le^ maintien imposant du grand Roi, surtout à l'extérieur ou aux jours d'apparat, mais il daignait parfois dépouiller sa Majesté dans Tint imité de la Cour, dans les « petits appartements », et alors (affirme-t-on) sa physionomie, ses manières, son langage devenaient d'une grâce incomparable-

Voici, d'ailleurs, ce que le Chevalier pensait de Lui lors de son adolescence ou plutôt ce qu'il a fait dire au maréchal de Clérembaut, qui semble bien être en ce cas son porte-paroles :

« Le seul souvenir de son air et de sa bonne mine « donnait de l'admiration. Il ne fallait que le voir (( pour l'aimer... c'était la {)lus heureuse naissance et ** le meilleur cœur du monde... Tout jeune qu'il était, <i il se connaissait (mieux que le Maréchal lui-même) 'I aux bonnes choses ; il avait de l'aversion pour « l'honnêteté contrefaite, et il ne pouvait souffrir les (' faux agréments... (i) »

(1) Conversatiom D. M. I). C, etc. : Préface p. V.

L'appréciation personnelle, toute personnelle, du Chevalier &e rapproche singulièrement de celle du Maréchal- Ecoutons-le :

« Quand le Roi considère que les plus intelligents <( et ]es plus difficiles demeurent d'accord que c'est H le plus honnête homme du monde, je ne doute « point qu'il n'en soit plus satisfait que de tant d'au- « très louanges qu'on lui donne — et je le tiens plus « glorieux d'avoir un mérite si rare que s'il avait (i gagné plus de batailles que César et conquis plus <( de royaumes qu'Alexandre ». (i)

Quel plus bel éloge l'hojinête homme par excellence pouvait-il faire d'un Roi, parfait honnête homme lui-même ?

Citons encore ce jugement, qui complète le précédent :

« Les courtisans d'un Prince qui n'approuve que « les bonnes choses sont plus honnêtes gens que '1 ceux des autres Cours, parce qu'ils n'ont de res- « source qu'au seul mérite pour s'approcher de la « faveur ; de sorte que la Cour de France doit être « la plus agréable du monde » (2).

La situation du Chevalier à la Cour de Louis XIV demeura — pendant un certain temps, du moins — à. peu près la même que dans la « vieille Cour » : c'est dire qu'il y était considéré parmi les premiers. Un trait curieux en témoigne. Le Roi. qui avait bien d'autres plaisirs, « ne laissait pas de se plaire au .jeu (3) », surtout en compagnie de certaines Dames ; mais il y avait plusieurs tables de jeu, entre autres celle des Maréchaux de France. Là, comme ailleurs, il s'élevait quelquefois des différends plus ou moins délicats... Mais laissons le Chevalier raconter son

(1) — (2) — 3) : Œuvres posthumes de Méré, p. 10, 13 et 157. (1) Lettres de Méré : CVIII* lettre, à Mesdames...

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histoire : « il y a des coups douteux dans le jeu qui causieraient à toute heure de fâcheuses disputes si l'on n'y mettait ordre. Quand il en arrive aux Maréchaux de France, ils m'appellent volontiers pour les accorder si je suis présent^ m'exposent le fait dont il est question et me disent leurs raisons de part et d'autre. Je les écoute, je leur rends justice, je les juge souverainement... » (i)

Le choix du (chevalier de Méré, fait ainsi par les Maréchaux, prouve en quelle haute estime on le tenait à la Cour ; il prouve aussi — outre son talent de joueur — son renom d'honnête homme et, qui mieux est, d'homme honnête.

Cette réputation d'honnête homme le flattait au suprême degré, l'enivrait même au point que, de par elle^ il ne craignait pas de s'élever au niveau des plus grands. x\insi, il osait se permettre d'étranges (c hardiesses » envers des dames du premier rang (selon son terme), voire des Princes,ses. Son aveu à ce sujet est caractéristique: « l'honnêteté n'est pas sans inconvénient parmi les grands Seigneurs, au moins dans un particulier, parce que la plupart de ces grands Seigneurs le veulent porter haut — et s'ils ont tant soit peu de lumière, ils savent bien qu'ils ne sauraient se mettre au-dessus d'un honnête homme par un avantage bien réel et que le seul mérite fait les véritables distinctions. Cette connaissanct^ les interdit et les embarrasse ; mais les dames du premier rang et les plus grandes princesses, quand elles sont de bon goût, ne se plaisent qu'avec les honnêtes gens, et quelquesunes des plus considérables m'ont appris qu'elles n'ont de l'esprit qu'en leur compagnie et qu'elles Zcs trouvent d'autant plus afjréables qu'ils sont j)lus hardis. Aussi ne 1 est-on jamais trop, pourvu qu'on ne ^oit pas moins modeste. Je l'ai ouï-dire à des gens

qui gouvernaient le monde et à des Dames que le monde admirait. » (i)

Après cela, s'étonnera-t-on que le Chevalier de Méré ait assuré le duc de Mazarin que « son nom s'étendait plus loin que son pays et que, s'il sortait de France, il serait reçu avec des sentiments de joie en toutes les Cours de l'Europe ». (2)

Puisqu'il était question — à la Cour de France — des Dames du premier rang (comme les qualifie le Chevalier) rappelons les noms de quelques-unes, les plus belles ou les plus, distinguées, pendant la Régence d'Anne d'Autriche :

Duchesse de Longueville, Duchesse d'Aiguillon, Duchesse de Chevreuse, Duchesse de Guémenée, Duchesse de Lesdiguières,

Duchesse de Monbazon (dite « la belle des belles »)^ Duclie.ss6 de La Vieuville, etc.-

Mais trêve à cette énumération ! Réservons ces noms et plusieurs autres pour lei chapitre des « Amours et Galanteries » de Méré.

Lorsque Louis XIV commença son règne personnel, avec sa 20^ année, en 1662, le Chevalier s'approchait

(1) Œuvres posthumes du Chevalier : p. 150-131. — Srtr le sens d'honnête homme, au xvii* siècle (du moins d'après le Chevalier), il importe de se référer à la magistrale Elude de Ste Beuve. du 1er janvier 1848 : nous en détachons ce pas?age .•

« Honnête homme, alors, ne signifiait pas la chose toute simple et grave que le mot exprime aujourd'hui... L'honnête homme, c'était l'homuie comme il faut : il n'était pas sculemeut celui qui savait les agréments et les hienséances — mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux, quelque chose de noble qui relève toutes les bonnes qualités ».

(2) Lettre de JUcre : XXXVIl* lettre (au duc de Mazarin).

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