‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 22 sur 57 · REPONSE DU CHEVALIER A MADAME LA DUCHESSE DE LESDIGUIÉRES · texte numérisé non relu

REPONSE DU CHEVALIER A MADAME LA DUCHESSE DE LESDIGUIÉRES

UN ESPRIT QUI SE SENT DANS UN BEAU CORPS BRILLE ET a ENCHANTE » TOUJOURS.

Suivant le désir exprimé à la fin de la lettre qui précède, le Chevalier définit — dans sa réponse — l'art de plaire particulier, tout personnel à la « Reine des Alpes M ; cette explication est faite, paraît-il bien, aussi délicatement que possible.

Toutes vos lettres m'enchantent, Madame, et jamais vous ne me faites l'honneur de m'en écrire de si négligées qu'elles ne passent de mon esprit dans mon cœur. . .

Je vous assure, avec cette sincérité que vous m'ordonnez, que j'ai des amis fort épurés qui, dans votre manière d'écrire — quoique irrégulière, comme vous dites — remarquent de grandes beautés, et principalement de certaines grâces que les plus habiles n'ont point. Et ce ne sont pas seulement mes amis qui vous admirent, mais les plus honnêtes gens de ma connaissance : tous ceux qui ont le plus de goût et d'esprit trouvent je ne sais quoi qui les charme dans les moindres choses que vous écrivez.

Je vous avoue que la plupart des personnes de la Cour, et surtout les Uanies, croyaient ou feignaient de croire que le plaisir qu'on prend à vous entendre parler vient plutôt de votre bouche et de vos tons que de vos sentiments et de vos pensées : car il est vrai que jamais personne n'a parlé comme vous. Mais vos lettres désabusent le monde et, malgré l'envie^ on demeure d'accord qu'elles ne plaisent pas moins que votre conversation.

Cela paraît bien étrange qu'on puisse savoir une chose" si rare et si difficile sans l'avoir apprise. Je voudrais bien vous en dire des raisons, car je me souviens que je ne suis guère auprès de vous à discourir que vous ne m'en fassiez chercher.

Ne serait-oe point que la beauté la plus naturelle est celle qu'on aime le mieux, et que les grâces sont si libertines qu'elles, renvoient bien loin lart et l'étude.^ Ne serait-ce point aussi que, par un instinct de justesse et de proportion que la nature a mis en nous, un esprit qui se sent dans un beau corps, et qui se communique par une bouche comme la vôtre, s'accoutume insensiblement à ne rien dire qui n'ait du rapport à tant de grâce et de beauté ? De là vient que tout ce qu© vous pensez et tout ce que vous écrivez enchante, et que même votre silence est agréable. S^ vous écoutez, vous inspirez de l'esprit, et si vous parlez, il en brille en tous vos discours.

Je connais bien peu de Dames qui ne s'en voulussent tenir là. Mais vous jugez qu'en tout ce qui regarde l'esprit et l'intelligence, il ne faut pas se borner, et que la plus sûre voie pour aller bien loin de ce côté-là, c'est — quand on est ensemble — de parler ce langage que vous aîmez et — quand on ne se peut voir — de s'écrire sur les mêmes choses.

Vous voulez donc que, pour me consoler de votre

absence, je rappelle les charmes de votre entretien et que je vous écrive de tout dans une extrême liberté, comme vous trouviez bon que j'eusse l'honneur de vous parler dans les Tuileries. Mon Dieu I que je vous obéirais de bon cœur, si je le pouvais de la sorte que je le souhaite ! Mais, Madame, vous ne songez pas que, depuis que vous êtes partie, il n'y a plus ici de cet esprit qui m'animait ; et je n'y vois point de remède, si ce n'est que vous m'écriviez souvent de cet air que vous avez accoutumé Votre enjoùment qui plaît toujours et vos manières délicates me donneront des idées que je n'aurais pas de moi-même, et qui vous pourront divertir.

Pour oe qui est d'en user sans façon, je pourrais bien oublier que vous êtes « Reine des Alpes » ; mais je ne vois pas que je puisse penser à vous. Madame, sans avoir toujours devant mes yeux cette ;noble grandeur qui vient du mérite, et qui me donne plus de respect que la plus riche couronne du monde. Il est vrai qu'il n'y a que le faux respect d'embarrassant, ce respect qu'on doit à la fortune — et si vous l'avez remarqué, celui que les belles qualités font naître n'est pas incommode. Il me semble, au contraire, qu'on a du plaisir à le rendre comme à le recevoir.

Adieu, Madame : je ne vous oublierai pas, et vous verrez par le premier ordinaire si jobserAe bien vos ordres.

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