‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 23 sur 57 · LETTRE A M'"' LA DUCHESSE DE LESDIGUIERES · texte numérisé non relu

LETTRE A M'"' LA DUCHESSE DE LESDIGUIERES

LA. M.VTllO.Nh: DElMlÈSE — d'aPUÈS l'KTRONE

Après le pclil roman, genre moyen-âge, esquissé (p. i8o) sous la rubrique n les avantages du savoir-lire », voici — à titre de comparaison liltéraire ou morale — un récit romanesque, genre gréco-romain, emprunté à Pétroru' : c'est le jameux conte de la Matrone d'Ephèse.

La traduction du Chevalier, pensera-t-on avec Sainte- Beuve, est une u belle infidèle » ; en tout cas, elle est des plus agréables à lire.

C'est un bruit commun, Madame, que vous êtes ]a personne de toute' la Cour qui vous expliquez le plus agréablement, et vous m'assurez que si vous avez quelque grâce à parler vous m'en avez l'obligation. Je sais ce que j'en dois croire ; mais je me tiens toujours bien glorieux d'avoir une si savante et si charmante élève.

Aussi, quand je lis les plus excellents auteurs comme Homère, Platon, Xénophon, Démosthènes, Cicéron, Térence, Virgile, l'Arioste, le Tasse, ou mêmie quelque bizarre espagnol, quand je lis ces auteurs et que je rencontre quelque endroit qui me touche sensiblement, je ne me réjouis pas tant de l'avoir trouvé pour le plaisir qui m'en revient que pour vous en faire part en le mettant dans notre langue — non pas toujours comme il est dans l'original, mais comme je crois qu'il y devrait être ; et pour réussir en cela, je cherche toute la grâce et toutes les délicatesses des expressions...

Tant de gens vous ont parlé de Pétrone que vous m'avez ordonné de vous le faire connaître, au moins

de la sorte que je le puis. Je vous avertis, Madame, que ce sont plutôt des fragments qu'un ouvrage entier et bien suiv'i. Cependant, on y découvre en beaucoup d'endroits des choses de fort bon air, et je ne sais quoi de maître et d'un beau génie.

Vous m'en direz votre sentiment à notre première vue, et je voua donne le bonjour.

« Nous ne fûmes pas plutôt embarqués que j'aperçus Climène après un an d'absence — Climène que j'avais aimée et que je ne pouvais encore- oublier. file fut étrangement surprise de me rencontrer avec 1 agréable Phryné pour qui je l'avais quittée : elle en rougit de colère et, feignant de ne pouvoir souffi'ir la mer, elle pria I© maître du vaisseau de la rem.ettre sur le rivage.

« J'essayais en vain de l'apaiser et de la retenir, quand Eumolpe qui savait notre aventure s'avisa de nous tirer tous deux en particulier ; cet homme avait tant de raisons — les unes graves et les autres badmes — qu'il était bien malaisé de n'en pas goûter quelqu'une, outre qu'à dire le vrai les personnes qui •^e i&ont fort aimées ne se peuvent revoir sans quelque sentiment de tendresse. Ainsi, Climène voulut bien pour ce jour-là ne se pas souvenir de mon infidélité, mais à condition qu'à l'avenir elle poun-ait reprendre toute sa haine. Eumolpe, après nous avoir accordés de h sorte, se mit (selon sa coutume) à parler de tout ce qui lui venait dans l'esprit, et d'un ton comme s'il eût harangué :

« Jouissons, disait-il, des présents que nous font <i les dieux, goûtons la douceur d'un si beau jour et '( le plaisir d'être ensemble. En peut-on en souhaiter « un plus accompli que celui d'une compagnie d'hon-

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« notes gens et de belles femmes qui vivent dans une « agréable intelligence, et qui savent prendre et don- '( nvv de l'amour? Ne reniclloiis pas au lendemain (( à nous rendre heureux. Si nous pouvions fixer ce « qui nous plait et nous assurer de nous y plaire tou- « jours, nous n'aurions pasi sujet de porter envie à t( ceux qui sont dans le ciel. Mais quoi ! ce qui nous « charme le plus change, et nous-mêmes ne chan- « geons-nous pas de goût et de sentiment.^ Tout passe « comme un songe, et les, moments s'écoulent sans « que nous y prenions garde. Cela me donne à penser « qu'il y a dans la nature quelque démon qui veut u bien nous laisser sentir ce que c'est que la félicité, u mais qui ne permet pas qu'elle nous passe en habite tude et qu'elle nous devienne propre et naturelle. « Jouissons donc du bonheur présent, tant que la « fortune le souffre, et croyons que c'est être heureux ;< selon notre condition que de l'être un jour s«ule- «( ment. »

(( Les choses qu'il nous disait et sa manière de les dire nous rendaient fort attentifs, et tout le monde l 'écoutait avec un extrême plaisir — hors une jeune femme, fort bello et nouvellement mariée, qui ne se lassait point de caresser son mari jusqu'à l'en importuner, parce que les caresses l'empêchaient d'entendre un si habil© homme.

« Eumolpe, qui s'en aperçut et qui ne perdait pas l'occasion de discourir sur le moindre sujet, nous entretint là-dessus du bonheur et des incommodités du mariage. Ensuite, se tournant de tous côtés : « Voulezvous, nous dit-il, que je vous racont-e une aventure merveilleuse et dont je vous puis assurer comme un fidèle témoin ?... »

« Du temps que je voyageais par la Grèce et que je cherchais les plus éloquents maîtres d'éloquence,

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il y avait à Ephèse uno dame si bien faite et de si bon air que les plus honnêtes gens et les plus galants du pays tâchaient de lui plaire et de gagner ses bonnes giÀces : mais les plus heureux n'eurent pas sujet de t'en vanter, car elle était si sage et si retenue que leurs soins, ne servaient qu'à faire parler d'elle comme d'un excaiple de vertu.

(( Elle pndit Pon mari qu'elle aimait de tout son cœur, et le déplaisir qu'elle eut de sa mort fut si grand qu'elle ne se contenta pas de s'arracher les cheveux, de s'ou!ragt;r !e \isage et de paraître le sein découvert, tout baigné de larmes, comme les autres femmes qui témoignent le plus de regret ; mais encore elle accompagna son corps jusque dans un mausolée où il fut mis, selon la coutume des Grecs. Et ce qui vous doit combler d'admiration^ la violence de sa douleur la fît résoudre à passer auprès de ce mort le peu de temps qu'elle avait à vivre, et de s'y consommer en soupirs et en plaintes. Ses parents et les principaux de la ville essayaient de la consoler ou du moins de la détourner d'un si terrible dessein, mais elle demeura ferme comme une roche, et toute leur peine fut inutile : elle passa trois jours et trois nuits de la sorte, sans rien prendre, avec une de ses femmes qui avait soin d'allumer quelques bougies qu'elle demandait pour ne pas perdre de vue ce qu'elle aimait si chèrement.

« On ne s'entretenait d'autre chose en toute la contrée, et les moins disposés à juger favorablement s'étonnaient d'une affection si pure et si constante.

« En ce même temps, le Gouverneur ou l'Intendant de la Province fit exécuter des voleurs auprès du sépulcre où cette pauvre désolée s'affligeait incessamment. Un soldat, qui les gardait pour empêcher qu'on ne leur donnât sépulture, aperçut au travers de la

nuit un peu do lumière et, s'avançant de ce côté-là, il entendit quelques plaintes qui venaient de ce tombeau. La curiosité d'apprendre ce que c'était l'y lit descendre : il voit cette femme, et quoique — malgré ses ennuis et son désespoir — elle lui toujours belle, il ne laissa pas d'en être épouvanté comme s'il eût vu un fantôme.

« Mais après avoir considéré ce mort et celle qui se désespérait, il comprit aisément cette aventure et, s'étant en quelque sorte ins^inué p^ir ses larmes dans l'esprit de cette pauvre affligée, il alla quérir ce qu'il avait à souper et lui vint tenir compagnie. Tout ce qu'il sut lui dire ne fît d'abord que renouveler sa douleur : elle s'égratigna le visage et s'arracha les cheveux qu'elle jeta sur le corps de son mari.

« Cet homme, pourtant, ne désespéra pas de la pouvoir consoler, la conjurant toujours, de manger et de ne pas perdre une si belle vie. La femme^ qui se tenait auprès d'elle et qui n'était pas si résolue à 'a mort, se laissa vaincre aux prières du soldat : elle but et mangea, et le vin l'ayant un peu remise lui donna d'autres pensées, si bien que — se sentant toute autre — elle tâchait aussi de secourir sa maîtresse :

— « A quoi bon. Madame, (lui disait-elle), de vous laisser mourir^ faute de prendre un peu de nourriture ? Que sera-ce enfin ? Voulez-vous rendre l'esprit avant que les Dieux en ordonnent ? Ah, Madame. 'I quoi pensez-vous de vous enterrer toute vive ! Et croyez-vous faire en cela quelque chose qui plaise à celui qui n'a plus ni sentiments ni pem^ées ?

Les morts dans le tombeau ne nous connaissent plus, Et pour eux nos regrcfs sont regrets sup/erllus.

Espérez-vous de le rappeler au monde par vos

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plaintes ? Mon Dieu, Madame, ce coips qui vous niontre combien la mort est triste et hideuse vous doit plus faire désirer de vivre que vous n'avez jamais fait... »

« Ces raisiOns la persuadèrent si puissamment qu'elle mit fin à cette longue abstinence qui l'avait fort abattue. Et cet homme, n'étant pas satisfait de l'avoir a demi vaincue, espéra de lui gagner le cœur par la même voie qu'il avait prise pour l'empêcher de mourir ; et, sans mentir, il, n'y réussit pas mal tant par ses caresses que par les persuasions de la confidente, de sorte qu'en peu de jours il eut tout oe qu'il souhaitait de la plus chaste et la plus sévère Dame que le monde eût jamais vue.

« Cependant, ceux qui passaient et qui n'entendaient plus ses plaintes crurent qu'elle avait expiré sur le corps de son mari.

<( Mais ce soldat^ cet homme était s'i heureux auprès d'elle qu'il ne la quittait que bien rarement ; et les parents d'un de ces voleurs dont la garde lui était cciifiée, remarquant qu'il était mal gardé, le détaclièrent pour l'enterrer.

« Cela mit le soldat au désespoir : il raconte son malheur à celle qui l'avait causé, lui déclare qu'il se veut tuer plutôt que d'attendre la sentence du juge et îa supplie enfin de lui donner place auprès du corps de son mari. Comme elle était d'un naturel tendre, cette résolution la fit pâlir, et quand elle eut lin peu rêvé : « Je ne sais, dit-elle^ à quoi me résoudre... Mais comme j'ai déjà mis au tombeau tout ce que j'aimais, les Dieux me préservent de perdre encore un homme qui m'est si cher et de le j>erdre pâT ma faute ! Car, après tout, ne vaut-il pas mieux abandonner un mort qu'un vivant ? » Aussitôt, elle

fit tirer du sépulcre le corps de son mari pour le supjjoser au lieu de celui du voleur (ju'on av;iil i nterré.

« Et^ le lendemain, tout le peuple admirait comment cela s'était fait, et de quelle sorte oe mort avait pris la place de l'autre. »

Ici finit, à proprement parler, l'histoire de la Mathune d'Epiièse. Mais le Ciieimlier a cru devoir prolonger les péripéties du voyage d'Eumolpe, de Climènc, de Phryné et de son amant — ainsi qui' de Lycas : le voyage aboutit au naufrage...

Pendant qu'Eumolpe se plaisait à discourir et qu'on était bien aise de l'entendre, je pensais aux doux moments que j'avais passés avec la charmante Climène, et je crois qu'elle s'en souvenait aussi. Je tournais de temps en temps les yeux vers elle, quoique Phr>né m'observât et qu'elle en eût de l'inquiétude ; mais la moindre caresse que je lui faisais lapaisait.

On n'eût su demander un plus beau temps : il ne faisait qu'autant de vent qu'il en fallait pour gouverner rlotre vaisseau et pour achever notre route. Aussi ne pensions-nous qu'à rire et qu'à nous divertir.

Mais, sur le haut du jour, comme nous approchions des côtes de Sicile, l'air s'obscurcit, et nous vîmes de gros nuagcts qui s'assemblaient. Ensuite, il y eut des éclairs et des coups do tonnerre, puis tout le ciel parut en feu ; de sorte que la tempête fut si grande qu'en moins d'une heure nos voiles et nos mâts furent brisés,, et tout le monde se crut abîmé. Parmi la crainte, le bruit et la confusion, Lycas tomba — je ne sais comment — dans la mer où je m'imagine •qu'on le laissa de fort bon oœur. Pour sa femme,

ses esclaves la descendirent dans la chaloupe^ et je la crus bienheureuse de se sauver et de se voir défaite en même temps du plus haïssable mari qui fût au monde. J'appris aussi que Climène l'avait accompagnée et qu'elle était hors de péril.

J'en avais de la joie, mais, j'étais au désespoir que Phryné fût dans un si grand dangier... « Quoi ! disa'isjfc, est-ce ainsi que doit finir un si parfait amour ? Faut -il que nous périssions de la sorte ? Phryné, pour la dernière fois, que je te presse entre mes bras et que je meure sur ton sein ! « La frayeur l'avait im peu changée, et je la vis en ce moment plutôt blanche que pâle, comme une fleur de jasmin^ et jamais elle ne m'avait paru si aimable. Elle se jette à mon cou, et s'appuyant la tête contre moi : « Ne nous plaignons point, me dit-elle, de notre destinée. Eh ! ne sommesncus pas heureux de mourir ensemble ? La mer nous jettera sur le rivage, et quelqu'un touché de pitié nous mettra dans une même sépulture. Mais faisons en sorte que rien ne nous puisse séparer. » Elle avait une longue écharpe qu'elle défit, et la passant deux fois autour de nous^ elle la noua et la serra avec assez de force pour des mains si délicates.

En cet état où nous ne pensions qu'à goûter les derniers moments de la vie, nous aperçûmes de petits bateaux de pêcheurs qui s'attachèrent à notre bord. Ces pauvres ^ens nous venaient secourir dans l'espérance de profiter de quelque chose en ce naufrage — et nous avions grand besoin de secours, car l'eau nous gagnait de tous côtés.

Nous conclûmes d'abord qu'il fallait sortir du vaisseau le plus promptement qu'il serait possible. J'appelais Eumolpe et, ne sachant ce qu'il était devenu, je m'imaginais qu'un coup de vent l'avait précipité

dans la mer. En descendant^ nous passons près d'une chambre où je l'entends murmurer tout seul. Je mets la léte au-dedans, et je le trouve assis avec une plume, du papier et de l'encre. Je m'étonnai qu'un homme — dans un naufrage — s'amusât à faire des vers, aussi peu alarmé que s'il eût été sous des feuillées ; je lui représentai le danger où nous étions et le priai de se remettre en son bon sens: (c Que vous êtes fâcheux, nous dit-il, de me venir interrompre 1 J'achève mon poème, et j© vous demande encore une heure ou deux : après cela, je suis à vous. » Il avait tant d'esprit et son entretien était si divertissant que nous ne voulûmes pas l'abandonner à son imprudence. Nous le prîmes donc, Phr^né d'un côté et moi de l'autre, et le tirâmes de là — malgré qu'il en eût ! — car il criait encore comme si nous l'eussions voulu égorger. Enfin, quoique le désordre fut grande TOUS parvenons à nous sauver, et je crois qu'il n'y eut que Lycas qui se perdît.

A peine étions-nous sur le rivage que nous vîmes couler à fond notre vaisseau. Le soleil se couchait. Nous étions dans un pays inconnu, et nous courions foitune de passer mal la nuit si le pêcheur qui nous avait secourus ne nous eût menés en sa cabane.

Le lendemain^ parce qu'il faisait beau, nous nous promenions sur la côte, et consultant ce que nous avions à faire, nous aperçûmes flotter un corps que la mer approchait insensiblement. Eumolpe, qui le regardait, s'écria : « Voyez comme la mer est trompeuse et perfide ! Peut-être que cet homme avait une femme qui l'attend bien loin d'ici, et qu'en lui disant adieu elle espérait de le revoir dans peu de jours... » Pendant qu'Eumolpe le plaignait comme un inconnu le? vagues le jetèrent ^u^ le sable le visage en haut, et nous vîmes que c'était le cruel Lycas qm — le

jour de devant — faisait trembler le monde sous sa puissance.

— <( 0 Lycas, Lycasi I reprit Eumolpe, où sont tes richesses ? Te vo'ilà dans un pauvre état pour un homme de si grande autorité I Les Dieux se sont souvenus comme tu traitais tant de misérables... Toi qui commandais nombre de vaisseaux, tu n'as pu conserver une planche pour te sauver du naufrage... Après cela, remplissez votre esprit d'espérances, faites desseins sur desseins, établissez-vous par toutes sortes de méchancetés et d'injustices ! Je m'assure que, depuis deux jours^ il avait supputé ses trésors et la valeur de ses domaines. Mais ce n'est pas seulement sur la mer que les hommes périssent : les uns sont tués à la guerre, les autres sont écrasés sous les toits des maisons ; celui-ci, en tombant de cheval, s'est rompu le cou, celui-là s'est étranglé pour avoir mangé trop avidemment ; et cet autre s'est fait mourir, à force de régime et d'abstinence. Enfin, si nous regardons de près, nous trouverons qu'il n'y a point d'endroit sous le Ciel qui soit exempt de naufrage. Que si nous plaignons ceux qui' n'ont point de sépulture, ce n'est que faute d'en bien juger, car enfin que nous importe si c'est l'eau, ou le feu, ou le lemps qui nous détruise et nous consomme ! »

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