LETTRE A MONSIEUR DE B.\LZAG
JUGEME.VTS CONTRADICTOIRES SUR LES ï ILLUSTRES » ROMAINS
Ici encore le Chevalier se trouve en désaccord avec Balzac — mais cette fois touchajit les Romains que celui-ci a trop surfaits, exaltés ; lui-même, d'ailleurs, avait reconnu devant Méré (voir la iv® lettre de son Recueil) cette exagération du mérite des Romains.
De son côté, le Chevalier qui savait d'une façon assez exacte l'esprit, le caractère et le tempéramment des Romains, considère tout cela — non aa point de vue purement historique — mais selon ses idées personnelles. De là, des appréciations souvent erronées.
Le contraste devient ainsi plus frappant.
Il faudrait avoir tant soit peu de votre génie pour vous remercier comme je voudrais du livre que vous m'avez envoyé. Je vous jure. Monsieur, que depuis quatre jours que je l'ai reçu, je n'ai presque rien fait
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que l admirer et que je le quitte même à regret pour >ous écrire.
Aussi ce ne isoiit partout que des chefs-d'œuvre d'adresse et d'esprit. J'admire principalement tant do choses nouvelles que vous, dites des anciens Romains, ht puisque vous m'ordonnez de vous en parler sincèlement, je vois que les portraits que vous faites des conversations, des bons mots et de l'urbanité de vos Romains sont plus agréables que les originaux, et que jamais Le Titien, ni Raphaël, n'ont flatté de si bonne grâce dans la peinture que vous le savez pratiquer dans l'éloquence ; car, en vérité, leurs bons mots — à \e& bien examiner — n'étaient pas fort bons : on en dit de meilleurs en France, depuis que les équivoques, sont en décri, et que vous en avez désabusé la Cour. Il me semble aussi que la galanterie française est plus noble et plus aimable que cette urbanité romaine.
Il faut être honnête homme pour exceller de bon air dans les entretiens ; et quand je me puis échapper des enchantements de votre éloquence, et que je regarde la vérité simple et nue, plus je considère ces illustres Romains que vous élevez jusqu'au ciel, moins je les trouve honnêtes gens. Il est vrai que j'en excepte César qui me paraît le plus grand homme du monde, el ce qui m'en plaît encore davantage, j'ai de la peine à m 'imaginer un plus honnête homme.
Pour Auguste qu'on dirait que vous exaltez à l'envi de* flatteurs de son temps, je n'apprends rien de lui qui ne me choque et ne me le rende haïssable ; le seul traitement qu'en reçut la Reine d'Egypte m'obligerait de le mettre à côté de Néron.
Brutus aussi que vous louez tant 1 pourrait-on s'imaginer qu'il eût le sens commun, ni qu'il se connût aux bienséances de la vie, d'avoir suivi Pom-
pée, son ennemi mortel (car il avait fait mourir le père de Brutus) ? Et ne m'avouerez-vous pas qu'au moins il fut bien ingrat de prendre son parti contre César, qui le favorisait en toute rencontre, et même à la bataille de Pharsale où tant d'autres soins qui le devaient occuper ne l'empêchèrent pas de recommander très expressément de ne le pas tuer, et que s'il ne voulait se laisser prendre on le laissât aller ? Depuis, il ne se lassa point de l'obliger, et c'est peutêtre ce qui fit croire que Brutus était son fils. Mais un méchant naturel ne se peut vaincre — et cet ingrat, tout comblé des bienfaits de César, fut un des premiers qui l'assassinèrent !
Scipion, qui vainquit Annibal et prit Carthage, avait de grandes vertus, et s'il n'eut pas été si formaliste et si gland observateur des coutumes de son pays, ce qui marque un esprit de peu d'étendue, je le mettrais au nombre des plus excellents hommes. Mais, sans mentir, la manière dure, inflexible et cruelle dont il usa contre Masinissa et contre cette belle Princesse qu'il avait épousée, me fait beaucoup rabattre de son mérite, et je ne saurais m 'empêcher de lui en vouloir mal.
Pour le héros de Sénèque, je veux dire Caton — cet homme de bien, mais dur et farouche — je croirais aisément qu'il n'avait pas l'esprit bien fait, et qu'il n'agissait d'ordinaire que sur de faux principes. Vous savez qu'après la bataille de Pharsale et la mort de Pompée, il aborde en Afrique suivi de dix ou douze mille hommes qui le regardaient avec admiration : il s'en pouvait servir à conserver cette liberté qui lui était si précieuse. Cependant, parce qu'il rencontre en ce pays-là Scipion, Cicéron ou quelqu 'autre Sénateur fort ignorant dans la guerre, quoi qu'on lui sût dire pour le dissuader de remettre son armée à des
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gens incapabks de la cuiiiinander cl qui d'ailleurs n'avaient pas sa valeur, il fut impossible d'y réussir ; et la raison qu'il en donnait^ peut-elle être reçue — qu'il ne faisait la guerre à César que pour maintenir les lois de la République, et que ces mêmes lois jie permettaient pas aux Préteurs de commander les armées partout oii se trouvait un homme Consulaire ? Sur quoi je prends garde que les gens simples, qui se laissent conduire à leur instinct naturel sont moins sujets à se tromper que la plupart de ces grands personnages qui pensent tout savoir. Celui-là se plaisait à discourir avec des Grecs, et je sais que peu de jours avant sa mort un Athénien (qui l'accompagnait en tcus ses voyages) se douta de la résolution qu'il avait prise et que pour l'en détourner et lui donner d'autres pensées : « Qu'entendez-vous, Caton, — lui dit-il — I>ar cette patrie qui vous est si chère que vous ne craignez pas de mourir pour la défendre ? C'est, comme je CTois, cet air que vous avez respiré en venant au monde la rivière du Tibre, Rome et ses environs. Mais depuis un si long temps cet air a fait plusieurs fois le tour de la terre, il ne reste pas au Tibre une goutte de cette eau qu'il avait alors, et Rome et tout le pays change de moment en moment. Et quand tout cela serait encore au même état qu'il était la première fois que vous vîtes la lumière, êtes-vous redevable à des choses qui n'ont jamais eu dessein de vous obliger, et qui n'ont ni connaissance ni sentiment ? Bien vous prend que votre patrie ne soit pas d'une si grande étendue qu'était celle de notre Socrate : elle voua donnerait bien de l'inquiétude I Certainement vos livres ne vous ont pas appris à connaître le bien et le mal, et à juger sainement du prix de tout. Je vous conseille d'en lire de meilleurs, et de vous désabuser de votre patrie... » Ces raisons
qu'un autre moins opiniâtre eût goûtées (i) ne l'empêchèrent pas de se tuer.
Cependant^ vous savez si bien déguiser tout ce que vous voulez, que vous allez persuader au monde qu'il n'y avait parmi les Romains que des héros et des demi-dieux. J'en ai bien de la joie, Monsieur, et je connais par là que, pour acquérir de la gloire, on doit encore plus souhaiter votre amitié que d'avoir beaucoup de mérite.