TUIOMPHE DE MÉRÉ SUR VOITURE AUPRÈS DES PLUS GRANDES DAMES DU SIÈCLE
Le ChevaUiV, supplanté sans doute par Voiture à l'hôtel Banihouillet, ne tarda point à prendre sa revanche : il avait « rebuté » quelques lettres de son rival, entre autres la fameuse lettre de la Carpe ; mais l'engouement pour celui-ci était devenu tel qu'on lui donna tort. Il se redressa vivement et prouva combien était peu juste, peu régulier, le style de Voiture : de là, son traité de la Justesse.
Il n'ignorait pas l'antipathie conçue à son endroit
(1) Le Chevalii r a-t-il pensé et écrit cela sérieusement ? On peut en douter. Lui qui a fait de si nombreuses et brilUntes campagnes, qui s'est battu pour la palne, n'a pu être convaincu par de pareilles « 'raisons ».
La patrie n e>t pas seulement la portion de terre qui nous a vus naître et grandir, et à laquelle nous nous sommes attachés par toutes les impressions que nous en avons reçues, par tous les sentiments que nous avons éprouvés au milieu d elle ; c'est encore le groupement si cher de nos parents, de nos ancêtre"*, de nos amis. etc.. C'est surtout la tradition sacrée de tous ceux qui nous ont précédés sur ce sol et qui par leurs efforts, par leurs luttes, par le sang tant de fois versé — nous ont faits ce que nous sommes.
par Mme de Sévigné — antipathie bientôt communiquée à tout son entourage, les Cobinelli, les Saint-Pavin, etc. C'est précisén^cnt à Saint-Pavin, son ancien ami, qu'il adressa un exemplaire de son Traité {avant même la publication), avec les résultats acquis déjà — tout en son honneur — parmi les })lus grandes Dames de la Société précieuse. Espérait-il donc le gagner à sa cause, ainsi que Mme de Sévigné elle-même ?
Ce n'est pas pour vous plaire, Monsieur^ encore moins pour vous instruire, que je vous fais part de ces remarques sur la justesse ; ce n'est seulement que pour n'être pas mal avec vous, et sans Monsieur Conrart je ne- m'en serais pas avisé : je vous envoie ^e billet qu'il vient de m'en écrire...
Je m'imagine bien que les plus, savants seront surpris de voir un Discours de la Justesse, parce que les Giiecs, ni les Latins, ni personne que je sache n'y avait encore pensé. Je ne sais même si vous trouverez bon que j'observe des fautes contre la « justesse » en cet Auteur.
Je pense aussi que je n'en eusse rien dit sans Madame la Marquise de Sablé^ qui ne croit pas que jf<mais homme ait approché de l'éloquence de Voiture — et surtout dans la justesse qu'il avait à s'expliquer. Et combien de fois ai-je entendu dire à cette Dame : a Mon Dieu, qu'il avait l'esprit juste, qu'il mnsiut juste, qu'il parlait et qu'il écrivait juste ! » jusqu'à dire « qu'il riait si juste et si à propos, qu'à le voir rire eJle devinait ce qu'on avait dit ! »
J'ai connu Voiture : on sait assez que c'était un génie exquis, et d'une subtile et haute intelligence. Mais je vous puis assurer que dans ses discours, ni dans, ses écrits, ni dans ses actions, il n'avait pas toujours cette extrême justesse, soit que cela lui vînt de distraction ou de négligence.
70 LE CHKVALIER DE MÉl^É
Je fus assez éfourdi pour le dire à Madame la Marquise de Sablé, un soir que j'étais allé chez elle avec Madame la Maréchale de Clérembault ; je m'offris même de montrer dans ses Lettres quantité de fautes contre la justeSiSe, et vous jugez bien que cela ne se passa pas s^ms dispute. Madame la Maréchale prit le parti de Madame la Marquise, soit par complaisance ou qu'en effet ce fut son sentiment.
Quelques jours après, je fis ces observations — où je ne voulus pas insulter : je me contentai d'apprendre à ces Dames que je n'étais pas chimérique et que je n'imposais à personne.
Un de mes amis fit voir à Madame la Marquise les endroits que j'avais remarqués, et cette Dame que toute la Cour admire me parut encore admirable en cela qu'elle ne les eût pas plutôt vus qu'elle se rendit sans murmures. Je vous assure aussi que Madame de Longueville^ que Voiture a tant llouée, trouve que j'ai raison partout.
Que si Monsieur le Prince, comme vous dites, se montre un peu moins favorable à mes obser\ationp. c'est que dès sa première enfance il estime cet excellent génie et que les Héros ne re\iennent pas aisément. Aussi, je tiens d'un auteur grec que c'était un crime à la Cour d'Alexandre de remarquer les moindres fautes dans les oeuvres d'Homère.