LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE APRÈS LES PLAISIHS UE PARIS
Quoique Ixommc du vxonde, le Chevalier aimait la solitude, la campagne, et il se plaisait à faire succéder aux plaisirs de la ville les plaisirs des champs.
Mittoii, son ami, n'admettait — au contraire — que Paris et ses distractions : à ce sujet, le Chevalier crut devoir lui faire quelques reproclws assez sentis dans plusieurs lettres ; en voici les principaux extraits.
Je n'ai que bien peu de choses à vous mander, au moins pour ce qui regarde le monde. Car lorsqu'on s'éloigne de Paris, on ne voit qu© des campagnes, des coteaux, des rivières, des prairies, des champs et des forets ; il est vrai qu'on trouve de temps en temps quelques villages et quelques villes, mais, au prix de la foule qu'on a laissée il semble que ce sont là comme autant de solitudes.
L'infidélité d'une Dame m'avait donné quelque pensée de m 'aller confiner dans les déserts de la Thébaïde, et je m'imaginai d'y être en traversant la Beauce.
Je ne laissai pas néanmoins de suivre ma route assez agréablement, toujours bien traité et bien couché^ m 'entretenant moi-même des personnes que je venais de quitter. Mais dans ces lieux sauvages que pourrait-on remarquer que voua fussiez bien aise d'apprendre, vous qui n'avez dans l'esprit que le monde et qui n'écoutez de bon oœur que ce qu'on dit de la Cour ou de l'Armée ?... Vous me plaignez sitôt que je m 'éloigne de Paris, et vous pensez que
partout ailleurs les honnêtes gens sont à faire pitié. Mais je vous avoue ausisi que je vous plains à mon tour d'être confiné dans le jeu, de ne soupirer qu'après la fortune et de n'avoir des yeux que pour le monde artificiel, comme presque tous les Courtisans à qui les plus grandes beautés de la nature sont inconnues...
Pour moi, qui suis un peu solitaire et qui me plais beaucoup à rêver, le» déserts — quand il fait beau — ne me déplaisent pas... J'aime à changer de vie et d'objets : il me suffit d'avoir été deux mois à Paria pour désirer la campagne ; mais quand j'ai quelque temps rêvé dans les bois, je suis bien aise de revoir la Cour, Paris et toutes les personnes que j'estime...
Les assidus Courtisans ne pensent qu'à leur fortune ou qu'à leurs amours. La différence des saisons leur est inconnue, et ce n'est pas, le soleil qui fait pour eux les beaux jours. Il me semble aussi que ies Dames de ce pays-là, celles mêmes qui n'ont ni ambition ni galanterie, ne se mettent pas en peine s'il pleut ou s'il grêle : c'est qu'on les élève dans ce monde artificiel et qu'elles n'ont que bien peu de sentiment pour les choses qui n'en sont pas. De sorte qu'un habit d'une étoffe agréable, des rubans à la mode, un appartement bien meublé, etc., les touchent plus sensiblement que' le plus beau spectacle de la nature.
J'ai tant vu de choses qu'il n'y en a guère dont je ne connaisse le bien et le mal, et j'ai le goût d'une grande étendue. J'aime Paris et la Cour, le jeu, la musique, les ballets, l 'entretien d'un honnête homme et d'une femme agréable^ et tant d'autres divertissements qu'on trouve en ce grand monde. Mais je ne crois pas tout perdre en les perdant. Il me vient
d'autres plaisirs qui me consolent de ceux que jen'ai plus. J'aime- les chants des oiseaux dans les bocages, le murmure d'une eau vive et claire, les cris des troupeaux dans une prairie... Personne goûte plus sensiblement que moi l'air vif et gai du printemps, ni les plaisirs de l'automne. J'aime, dans ces belles saisons, à considérer ce- qui se passe dans le ciel : un beau jour, une douce nuit me charment... Tout cela me fait sentir une douceur naturelle et tranquille qu'on ne connaît point dans le tumulte €t dans l'embarras de Paris.