LA CORRESPONDANCE DU CHEVALIER INTERROMPT UN GRAND DINER
Cette lettre de Mitton dut flatter, chatouiller au creur le Chevalicir de Méré : si dédaigneux qu'il pût êtrer — au fond — des beaux esprits de l'époque, il avait trop d'amonr-propre pour ne pas être touché de témoignages qui semblaient affirmer sa supériorité.
Je reçus hier votre lettre en bonne compagnie r cinq ou six convives de grande réputation dînaient céans, et nous étions à table lorsqu'on me l'apporta. Quoique nous fussions en cet endroit du repas où l'on parle volontiers^ quand on sut qu'elle venait de vous, on me pria de la lire — et ce fut un grand silence....
Je vous jure que jamais lettre ne fut plus hautement louée, et tout le monde s'écria qu'on ne pouvait rien voir de plus naturel ni de plus galant. Je la viens
d(! lire encore, et plus Je la lis, plus elle me plaît. Que si vous faites de telles lettres sans y rêver, que ne sera-ce point quand vous y songerez davantage ?
Le repas d'hier est le seul plaisir que j'ai eu depuis que vous êtes parti ; encore vous y trouvai -je fort à dire. Je ne sais si vou&en usez de même à mon égard, mais — de la manière que vous en parlez — je croirais bien que le jeu et les dames vous consolent aisément de mon absence : je n'y trouve pas tout à fait mon intérêt ; cependant je ne saurais vous en vouloir mal, car quand des songe-creux comme nous rencontrent par hasard quelque plaisir, il ne faut pas leur en savoir mauvais gré.
Pour moi, je me trouve si peu content de tout que, sans quelques pensées qui m'amusent — dont les unes sont pleines de faiblesse, et les autres peut-être de vanité — je donnerais tout pour peu de chose.
Mais ceci est bien triste, il faut doubler le pas pour s'en éloigner. Ce que vous 'me mandez de notre ami (i) est admirable, et la préférence sur Platon et sur Descartesi, dont il m'honore, m'a bien fait Tire. Ne vous souvient-il pas que je lui disais toujours que je n'étais pas en peine de son approbation et que je la regardais comme un BTen qui m'était assuré P Je vous supplie de lui dire que je lui en suis très obligé, et que l'espérance de passer encore d'agréables soirées ensemble me donne beaucoup de joie.
Adieu, le papier me manque, et ma lettre n'est que trop longue.
(t) Quel pouvait être cet « ami » ? Ce n'était certainement point Pascal. Serait-ce le duc de Roannez ou plutôt le maréchal -de Clérembault ?
JO