UNE QUASI-RESURRECTION PAR LA GAITÉ
Un ami du Chevalier était à l'article, de la mort et s'entretenait avec le curé de sa paroisse sur l'immortalité de l'âme. Tout à coup survint un « savant religieux », un (( Docteur » (un Jésuite peut-être) : il voulut chapitrer le moribond, mais il s'embarrassa si bien dans son pathos qu'il prêta à rire au curé, au Chevalier et au malade lui-même. Celui-ci éprouva, de ce fait, une telle réaction physique et morale qu'il ne tarda point à guérir.
Je vous écris pour vous apprendre des nouvelles de M. D. V. N. que nous aimons chèrement et que nous ne saurions trop aimer : car outre qu'il est intelligent e.l d'un agréable entretien, c'est encore le meilleur homme et le plus sincère que je connus de ma vie.
Vous avez su qu'il était malade, et ces jours passés, comme ses médecins l'avaient presque abandonné, je l 'allai voir et le trouvai bien ferme contre les menaces de la mort et d'un esprit aussi net, \x)ire d'aussi bonne compagnie qu'à son ordinaire. Il était à discourir sur V immortalité de l'âme avec le Curé de la Paroisse qui me isemble fort honnête homme ; le sujet était bien sérieux, et néanmoins tout ce qu'ils disaient me paraissait agréable, et même toujours enjoué. Ils voulaient que je fusse de la conférence, et je l'eusse bien souhaité. Mais j'étais si triste que je ne pouvais dire un mot sans soupirer, et comme j'essayais de me contraindre, on nous vint avertir qu'un savant Religieux — qui de longue main connaissait le malade — demandait à le voir.
Ce docteur entra fort gravement, et d'abord il se mit à dire quantité de ces clioses qui ne font que peu de martyrs en lui remontrant après tout qu'il n'avait point de temps à perdre ipour se mettre en état de jouir de la béatitude éternelle.
Le malade, en souriant : — « Vous me parlez, mon père (lui dit-il), coyinie si j'étais encore vivant, et vous ne considérez pas que depuis deux ou trois jours je ne le suis plus. Je change d'habitation, et Monsieur le Curé, docteur en Sorbonne, m'aide à déménager ».
— « Comment cela ? reprit le père assez surpris, s'imaginant qu'il était dans une profonde rêverie. ]1 me semble pourtant que vous n'êtes pas mort, et si vous avez vécu et que vous ne soyez pas mort, c'est une bonne conséquence d'assurer que vous êtes Vi- Aant. »
— « Ah ! mon père^ répondit le malade, qu'on ignore de choses faute de les examiner, et même foute de mots pour se faire entendre ! Croyez-vous donc qu'on ne puisse cesser de vivre sans mourir tout aussitôt .►> Il y a sans doute un milieu entre l'un et l'autre, et c'est le passage de la vie à la mort. Quand ce passage dure beaucoup, on est longtemps sans être ni mort ni vivant, et ne vous a-t-on pas dit plusieurs fois qu'on était plus mort que vif P Et quand on se trouve de la sorte, il me semble qu'on est ni l'un ni l'autre — et vous me voyez en cet état- 15. »
— « Monsieur, répliqua le père, vous n'êtes pas si mal qu'on m'avait dit : vous voulez rire, et votre gaîté me réjouit, car vous savez bien que ce passage ne dure qu'un moment. »
— « Si vous le jugez ainsi, dit le malade, prenez garde, mon père^ qu'ail ne se mêle quelque erreur
9i LE CHEVALIER DE MÉrÉ
parmi tant de belles connaissances que vous avez. Car rien ne se fait en un moment, et ce que nous entendons sous ce mot-là n'est rien dans la nature. Ces moments ne subsistent que dans notre pensée : encore avons-nous bien de la peine à nous les imaginer, et nous les concevons dans l'espace du temps comme les (points dans l'espace du lieu et dans les choses corporelles ; et si ces, points sont matériels, comment nous les pouvons-nous figurer indivisibles, puisqu'il est impossible de se former l'idée du plus petit corps sans lui donner des côtés, le haut, le bas, le droit et le gauche... »
Je me mêlai dans la dispute, et le savant Père s'embarrassa tant qu'il sortit de la chambre tout en colère. Monsieur le Curé ne put lui-même s'empêcher d'en rire.
Notre am'i, quelques jours après, me dit que la joie qu'il avait eue en cet entretien avait été son meilleur remède.