‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 36 sur 57 · LE JEU ET LES JOUEURS · texte numérisé non relu

LE JEU ET LES JOUEURS

A'ous détachons du « Commerce du Monde » et des autres discours ou traités du Chevalier ce qui se rapporte essentiellement au jeu et aux joueurs.

On sait que Méré a pratiqué longtemps le jeu sous toutes les formes, soit à la Cour, soit dans le grand

(1) Est-il question, ici, des melons dits « noir des Carmes » ? Dans aucun des catalogues, même de Vilmorin, on ne cite les melons provenant de Moissac. La peau des « noir des Carmeg » est lisse et mince (de couleur vert foncé\ la chair est d'un rouge vif — et c'est là, sans conteste Tune des meilleures espèces de cantaloup.

monde, soit ailleurs : il a su à l'expérience unir la théorie — et cette théorie était, en général, celle d'un a honnête homme ».

Dans le commierc>e du Monde, le jeu produit de bons effets quand on s'y conduit en habile homme et de bonne grâce : c'est par là qu'on peut avoir de l'accès partout où l'on joue...

Quelque mérite que l'on puisse avoir, il serait bien difficile d'acquérir une haute réputation sans voir le grand Monde, et le jeu en ouvre aisément les entrées ;; c'est même un moyen fort assuré d'être souvent de bonne compagnie sans rien dire, et surtout quand on s'y prend en galant homme.

Mais, pour l'ordinaire, les joueurs sont capricieux et bizarres. Celui-ci se plaint qu'il a toujours perdu depuis qu'on le félicita d'un coup, et cet autre se donne au diable s'il a gagné une seule fois du moment que le marquis de Gordes le tira en particulier et le pressa tant de lui prêter 20 louis qu'il ne s'en put dispenser. Il y en a de si visionnaires qu'ils ne veulent pas qfu'on se mette sur leur main, parce qu'ils sont persuadés que cela leur porte malheur. La plupart, aussi, ne souffrent qu'avec beaucoup d'inquiétude et de chagrin qu'on se tienne de leur côté, si les signes sont tant soit peu à craindre. Ces soupçons ne sont pas toujours mal fondés — et principalement parmi quelques gens de la Cour — car on en voit qui servent leurs amis d'office, je veux dire sans y être intéressés que par les droits de l'amitié (i) ; si ce n'est peut-être qu'ils s'attendent bien que ceux qu'ils

(1) Evidemment, les droits de l'nmitié ne sauraient aller jusque là : tonte indélicatesse au jeu, toute tricherie, toute fraude (n'importe laquelle) équivalent h un vol ou plutôt à un abus de confiance.

obligent si généreusement ne manqueront pas de reconnaissance à la première occasion.

Il faut jouer le plus qu'on peut en honnête homme (2), '64, se résoudre à perdre comme à gagner, sans que l'un ni l'autre se connaisse au visage et à la façon de procéder.

Il est vrai que les passions violentes, comme l'amour et l'ambition, font d'étranges ravages dans le cœur, et la fureur du jeu est encore plus à craindre. J'ai vu de ces gens fort ambitieux et de ces autres fort amoureux qui s'absentaient longtemps de la Cour ^t des Dames, parce qu'ils étaient si enfoncés dans le jeu qu'ils n'en p>ouvaient sortir. Ce sont des emportements forcenés, et rien ne peut tant démonter les plus modérés et les plus sages : même il arrive aisément qu'on s, 'y conduit mal, sans être emporté.

Combien de gens ai-je vu, qui — par une manière de jouer trop exacte avec les Dames dont ils étaient sensiblement touchés — perdaient en un moment tout ce qu''ils s'étaient acquis par de longs soins ! Car il sied quelquefois très mal de conserxer ses droits, et tout ce qui choque la bienséance et les agréments nuit à l'amour : de sorte que, jouant toujours en honnête homme, on gagne quelquefois plus en perdant qu'on ne perd...

Il se faut bien garder, au jeu, de paraître toujours prêt à dire de bons mots ou de jolies choses. Le jeu occupe assez de soi-même ; d'ailleurs, ceux qui perdent ne goûtent pas bien les bons mots...

Il y a des coups douteux dans le jeu qui causeraient a toute heure de fâcheuses disputes, si l'on n'y met-

(2) L'honnête homme, ici, c'est — au =ens même du Chevalier — le véritable homme du monde, l'homme « comme il faut », qui observe une civilité parfaite et parait aussi désintéressé que possible.

tait ordre. Mais si on veut que pas une des personnes qui disputent — surtout les Dames — ne gronde, on a besoin de tout pour les juger...

Si la présomption peut nuire à celui qui présume, la complaisance s'évanouit sans tarder. Les joueurs no s'abusent pas volontiers de leur jeu, paro© que l'abus serait souvent puni...

Quel plaisir a d'ordinaire un joueur qui, après avoir perdu, vient à se racquitter !

Je serais d'avis de ne jouer jamais que par divertissement contre les personnes que nous aimons et dont nous voulons conserver l'affection : car quelque mine que nous fassions, il nous reste toujours je ne sais quoi sur le cœur à l'endroit de ceux qui nous ont ruinés. Si le grand jeu ne détruit l'amitié, du moins elle en pourrait être altérée.

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