‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 37 sur 57 · L'ELOGE DE LA GRECE · texte numérisé non relu

L'ELOGE DE LA GRECE

Le Chevalier a eu une sympathie particulière pour la Grèce et pour ses génies : il a célébré — plus que qui ce soit, au xvn® siècle — Socrate, Platon, Aristote, Homère, Démosthène, etc. : C'est que, chez les poètes ou écrivains, les belles idées le captivaient autant que le beau style. Là, tout correspond en effet : forme et fond sont incomparables.

Philosophie, éloquence, histoire, beaux-arts, et le reste — n'est-ce pas à la Grèce qu'on doit leur origine ': n'est-ce pas en Grèce, également, qu'a eu lieu leur première et pure splendeur ?

La Grèce était le plus agréable séjour que l'on se

puisse imaginer. L'air du pays est doux et subtil, mais si tempéré qu'il arrive peu que l'hiver ni l'été l'incommode. On y trouvait en abondance tout ce qu'on pouvait souhaiter pour vivre heureusement.

Les hommes y naissaient adroits à toutes sortes d'exercice, et l'art achevait aisément ce que la naissance avait si bien commencé... Comme ils étaient gens de bon sens, ils aimaient assez de leur naturel à vivre tranquillement, mais ils ne laissaient pas d'être fort bons pour la guerre : il y avait toujours des soldats et des généraux qui savaient combattre et commander...

Les Dames d'Athènes étaient naturellement galantes et pour l'ordinaire plus brunes que blondes ; en leur trouvait je ne sais quoi de piquant qui plaisait. Bien que leur manière de dire les choses fût simple et retenue, il y brillait toujours de l'esprit. On dit aussi que le son de leur voix était si touchant qu'il n'eût fallu que cela pour avoir du plaisir à les entendre.

Mais outre que ce langage était pur et délicat, combien pensez-vous que l'on y disait de bonnes choses ! Car il y avait des gens qui ne se contentaient pas de l'adresse du corps et qui cherchaient d'autres agréments... Ceux-là faisaient leur félicité de connaître et disaient qu'ils ne savaient presque rien. C'étaient d'honnêtes gens et de bonne foi, qui traitaient doutcusement des choses douteuses ; et pour celles que l'on peut comprendre nettement, quoiqu'elles, soient de la plus haute spéculation, ils en parlaient néanmoins d'une manière qui ne sentait ni l'art ni l'étude, mais si claire et si naturelle que — pour les entendre d'abord — il ne fallait qu'avoir de l'esprit...

Ce pays avait le génie qui fait inventer les arts et qui les fait perfectionner.

La peinture y parut d'une manière achevée, pleine d'esprit et de sentiment. Il y avait toujours de l'invention qui surprenait, et qui plaisait encore davantage. Que n'a-t-on point dit du sacrifice d'Iphigénie, que l'on ne pouvait regarder sans larmes .■* Et de ce tableau de Roxane et d'Alexandre, où les Amours passaient des chaînes de myrte et de rose à ce conquérant pour le mener aux pieds de sa prisonnière ? Une aventure si rare tenait d'abord les esprits en admiration ; mais cette captive paraissait avec une beauté si surprenante que, pour peu qu'on s'attachât à la considérer, on ne s'étonnait plus de sa conquête.

On voit encore aujourd'hui de leurs, sculptures qui font imagimeir quelque chose de plus qu'humain. Cette raison pourrait excuser, si rien ne le pouvait, les nations de ce temps-là de les avoir adorées.

La musique leur était si connue qu'en ajustant et diversifiant de certains tons, ils savaient toucher le cœur commie ils voulaient. Et n'avez-vous pas ouï dire qu'Alexandre, au milieu d'un festin oii l'on ne pensait qu'à la joie, fut si charmé, si emporté de ces sons, qu'il courut aux armes comme s'il eût vu les ennemis ? Car c'était une sorte de violence et d'enchantement, dont le secret n'est pas venu jusqu'à nous ; au moins, ce qu'il y avait de plus rare s'est perdu.

Leur éloquence parle encore assez sans qu'on en parle. Aussi, qui pourrait bien dire ce qu'elle était, qu'elle-même ? Et de tant de beaux vers qui parulent de leur façon, ne firent-ils pas croire au monde que c'était le langage des Dieux et qu'on le parlait dans la Grèce comme dans le Ciel ?

Enfin, c'a été de cette heureuse contrée que les belles connaissances se sont répandues de tous côtés ;

et même Les Romains, qui depuis ont bien fait du bruit n'ont excellé en tant de choses qu'en imitant ce que les Grecs avaient Inventé.

(Extrait des Conversations D.M.D.C.E.D.C.D.M.).

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