‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 38 sur 57 · HOMÈRE · texte numérisé non relu

HOMÈRE

Au xvn*' siècle, les hellénistes étaient rares — même parmi les érudits et lettrés. Un des mérites exceptionnels du Chevalier, c'est d'avoir su le grec {en dépit de tout : situation sociale, service militaire, etc.) presque à la perfection, comme un vrai savant.

Tout naturellement, Homère fut son poète préféré : il l'admira et l'aima par-dessus tous.

Vous ne m'alléguez plus qu'Homère, et je pense que vous avez dessein de me l'apprendre par cœur. C'est pourtant moi qui vous ai fait naître l'envie de cette aimable et savante lecture. Je suis ravi du plaisir que vous y prenez, et vous ne sauriez me témoigner que vous êtes, d'un excellent goût.

Vous me mandez que les plus savants vous en veulent détourne!-, et qu'on vous cite souvent ce qu'Horace lui reproche — qu'il dort quelquefois. Cicéron l'avait déjà dit de Démosthène, le plus éloquent homme du monde. Mais pour ce qui regarde Homère, laissons-le dormir de temps en temps, pourvu qu'il nous divertisse toujours. H me semble qu'il y a des songes plus agréables, que tout ce qu'on voit de plus réel^ et qu'on ne laisse pas de plaire en dormant.

Lo Dieu même du Sommeil ne sut-il pas, si heureusement plaire à la belle Pasithée, la plus charmante des Grâces, qu'elle consentit à l'épouser — et ne sontjjs pas encore en fort bon ménage ? Diane, si chaste et si sévère, aime Endémion qui ne s'éveille presque jamais ; et Renaud n'était-il pas endormi quand la belle Armide, qui ne savait encore ce que c'était que d'aimer, en devint éperdûment amoureuse. Qui \oudrait examiner cet Horace^ si ennemi de la négligence et qui veillait tant sur ses vers — on y trouverait des cho«'s de si mauvais air et si dégoûtantes qu'Homère ne les eût pas voulu dire en dormant...

Vous m'écrivez aussi qu'on le blâme d'avoir introduit les Dieux d'une manière peu digne de leur divinité. Je vous réponds à cela que les Dieux des Anciens n'étaient pas toujours sérieux, qu'ils aimaient à rire et que leurs entretiens étaient bien souvent de si peu de chose qu'un homme grave aurait honte d'en parler. Vous savez, je m'assure, que Jupiter et Junon disputèrent longtemps s,ur les délices de l'amour. Jupiter disait que le plaisir de la femme surpassait en cela celui de l'homme, et Junon soutenait obstinément le contraire : de sorte que, ne pouvant s'accorder^ ils eurent recours à Tirésias qui avait été sept ans femme et qui décida la question en faveur de Jupiter. Junon, du dépit qu'elle en eut, aveugla le juge ; et Jupiter, pour le récompenser, le rendit si clairvoyant du côté de l'esprit qu'il ne savait pas seulement le passé et le présent, mais qu'il pénétrait encore en tout l'avenir. On peut conclure de là qu'au jugement des Anciens il est plus avant<igeux d'avoir un bon esprit que de bons yeux : car la raison et la bienséance voulaient que Jupiter donnât plus à Tirésias qu'il n'avait perdu.

Voilà donc les disputes et les afîaire«î des plus gran-

des divinités, et vous pouvez juger par là de celles, des autres ! Quelqu'un — sur cela — n'a pas mal dit qu'au lieu qu'on devait faire descendre sur la Terre ce qu'il y avait d'excellent et de parfait dans le Ciel, on avait porté dans le Ciel les infirmités et les impertinences de la Terrei.

Et pour revenir à notre excellent poète^ comme on voit assez qu'il était d'une s,cience profonde et d'une haute intelligence, il ne faut pas s'imaginer qu'il crut des Dieux ce qu'il en disait. Mais connaissant que le monde en jugeait de la sorte et que d'ailleurs rien ne nous touche que les choses qui sont de notre portée et selon notre naturel, il prit sans doute le meilleur parti ; et peut-être que, s'il eût fait agir et parler les Dieux comme ils devaient, le monde qui depuis si longtemps admire ses ouvrages ne les eût pas regardés.

Aristote remarque en quelque endroit que ce n'est que dans les écrits de cet excellent poète qu'on trouve tous les mots essentiels de la langue grecque — mais je n'y suis pas assez éclairé pour en sentir toutes les grâces.

Il me plaît et me réjouit toujours, et je vous conseille d'en user comme Alexandre qui le mettait sous le chevet de son lit. Aussi Plutarque nous assure qpi'il n'y a point d'homme de bon goût qui ne fût plus aise de passer la nuit sur V Iliade.

Qu'entre les bras d'Hélène, au monde revenue, En l'état glorieux où Paris l'a connue...

Mais je ne sais si la bonté de votre goût va jusque-là.

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