‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 39 sur 57 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

Socrate a été éminemment le philosophe du bon sens, mais du bon sens le plus ferme et le plus élevé ; de plus, il a conform,é toute son existence à sa doctrine.

Le Chevalier, qui était doué de bon sens, a su l'eslimer à sa valeur, et il en a parlé souvent soit dans ses Lettres, soit dans ses Traités : ici sont recueillis et rapprocliés les principaux passages de ces divers écrits concernant le père de la philosophie grecque.

Je n'ai vu que fort peu de gens dans le monde, ni dans l'iiistoire, qui fus^sent tout à fait à mon gré : je ne parle que des qualités de l'âme, car les avantages du corps sont plus à souhaiter qu'à révérer... Mais ceux du cœur et de l'esprit sont au-dessus de tout ; c'est ce qu'on doit nommer la véritable grandeur — et qui que ce soit, à mon sens, n'a surpassé Socrate de ce côté-là.

Dans les grands événements du monde, je vois presque toujours qu'il y a plus de bruit que d'effet, et tout au contraire que nous ne regardons pas comme nous devrions la hauteur de l'âme ni celle de l'esprit ; je suis persuadé que Socrate, qu'on estime tant, n'a pas encore la gloire qu'il a méritée.

... Grandeur de l'âme et mépris de la mort : je trouve bien plus beau de s'y présenter d'un pas assuré comme Socrate, que de s'y précipiter comme Alexandre. Car c'est faire sans effort une chose très difficile, et qui tém )igne d'un cœur plus ferme et plus

Considérez-le, Socrate, ce précepteur de tant de bons écoliers et même de tant de bons maîtres, qui se fît

mettre en prison pour avoir méprisé les impertinents d'Athènes qui l'ai^c usèrent de s'être moqué de leurs ('. Dieux ». Il pouvait aisément les adoucir et les apaiser par quelque raison ou par quelque excuse qui ne lui eût guère coûté, mais il n'en voulut pas prendre la peine ; et bien loin de là ! il aigrissait par des mots piquants et des railleries hautaines ce fier sénat de l'Aéropage et traitait ses juges de sots et de criminels. C'est peut-être que la haute intelligence trouve le bonheur en des choses, que les gens du commun ne goûtent pas, comme elle en méprise d'autres que le peuple admire...

La noblesse du langage, de beaucoup la plus considérable, vient des sentiments et des pensées. J'approuve ou plutôt j'admire ce que dit Socrate à ses juges, qui lui demandaient — selon leur coutume — qu'c'lle peine il a'-ait méritée : « point d'autre que d'être nourri dans le Prytanée aux frais de l'Etat » ; et c'était là la plus glorieuse récompense que pouvaient espérer les généraux d'armée, après avoir sauvé la patrie.

... Vous n'avo: pas examiné ce que c'est que la vraie noblesse du style ou du langage. Sachez que ce ne sont pas les sujets ()U en choisit qui donnent cette noblesse et qu'elle ne vient que de la manière de les traiter. Ainsi, je ne vois rien de plus noble que la plupart des choses qu'on nous rapporte de Socrate^ qui d'ordinaire ne parlait qu'à des artisans, et même de leurs métiers.

... Il y a des gens qui sentent les plus fines délicatesses, qui se pcuven.- remarquer dans la bienséance : il ne tient qu'à eux d'en trouver la perfection. On en voit aussi — mais ils sont bien rares ! — qui sont audessus de la bienséance et qui la négligent souvent, parce qu'ils ptnsent des choses de plus haut prix. On

ne laisse pas réanmoins de les aimer, et même d'en être charmé, comme on l'était de Socrate... C'est qu'on jugi; bien que ce n'est que par distraction ou par caprice qu'ils ne sont pas toujours comme on les demaiiderôit ; et puis le mérite extraordinaire fait tout excus-er

Je voudrais qu'un honnête homme fût plus doux et caressant qu'âpre et sévère, et qu'il aimât à s'insinuer d'une manière agré-able et commode pour toutes sortes de personnes — comme en usait d'ordinaire le bon Ss^rate.

Et pourtant, un grand physionomiste qui jugeait des mœurs par les apparences, un jour envisageant Socrate que la Grèce regardait comme un exemple de bonté^ le prit pour un méchant homme et le dit sans rien déguiser. Tout le monde se récria contre un jugenient qui semblait si faux et si téméraire. Mais Socrate apaisa la multitude et dit avec sa franchise ordinaire qu'il ét<iit né fort-méchant, mais qu'il avait eu recours à la vertu.

... La véritable vertu se confie en elle-même, elle se montre sans artifice et d'un air simple, franc et naturel — comme celle même de Socrate.

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