‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 40 sur 57 · VIRGILE · texte numérisé non relu

VIRGILE

Apres Homère, voici Virgile ! Selon Méré, Homère est le plus grand poète du monde : par conséquent, Virgile serait pour le moins au second plan.

Aussi, TEnéidk est passée an crible, et ses principales « inventions n sont démontrées peu sérieuses, sinon puériles.

Dans la « Notice biographique » du Chevalier, on a vu (p. 126) sa fameuse discussion avec le P. Rapin au sujet de Virgile : il est probable qu'avec Coslar (qui fixl — ne l'oublions pas — curé de Niort, c'est-à-dire voisin de Beaussais), il répéta les arguments développés par lui à l'hôtel Lamoignon.

Je vois bien, Monsieur, que c'est en ami que vous me conseillez de me défaire de ces sentiments trop délicats qui m'empêchent de goûter les plus excellents auteurs. Je voudrais bien que cela se pût, et ce qui me le ferait le plus souhaiter^ c'est l'exemple que vous me donnez de vous-même. En effet, vous tirez un grand avantage de vous être informé parmi les meilleurs Critiques de tout ce que vous lisez et d'en connaître la juste valeur.

Aussi, vous m'écrivez que vous avez un extrême plaisir à lire la « divine » Enéide, et que peu s'en faut que vous ne l 'ayez apprise par cœur, depuis que vous avez lu dans le savant Scaliger que si le dieu de la Poésie faisait des vers, il serait glorieux qu'on l'eût mis à côté de Virgile : de sorbe, dites-vous, que vous êtes certain que tout est rare et parfait en cet ouvrage, et que vous ne le pouvez trop aimer.

Pour moi qui n'estime les choses que par mon goût, je me trouve souvent en danger d'en rebuter une bonne ou d'en admirer une mauvaise, parce C[u'on ne m'en a pas averti. Cependant, quelque grand Critique que vous puissiez consulter, vous ne sauriez vous passer de votre sentiment particulier pour juger des, bons auteurs. Et qui vous a dit que le savant Scaliger a sainement jugé ? Peut-être, un autre Critique, me direz-vous : et si je vous demandais la même chose du second, et du troisième, cela de l'un à l'autre irait bien loin et jusqu'à l'infini — tel-

lement que vous seriez contraint de juger vous-même de l'auleur ou de son juge.

II me semble d'ailleurs que Ifô jugements qui sentent le panégyrique ou la satire sont toujours faux et que, pour connaître le vrai mérite des écrits, on fait mieux en les lisant d'examiner ce qui se passe en soi-même sans prévention que d'en croire les flatteurs, ni les envieux, ni la foule des ignorants... Tout impose si l'on n'y prend garde ; et quand Virgile me vient à la main, je ne m'attends non plus de voir rien de rare que si j'allais lire un auteur qui me serait inconnu : ainsi, les choses qui se présentent devant mes yeux produisent naturellement leurs effets en moi, et c'est le moyen — ce me semble — de juger sincèrement.

Je trouve partout que ce grand poète tournait les vers d'une adresse merveilleuse, et comme il s'était étudié à connaître la nature (au moins de la sorte qu'elle paraît) il avait un excellent art à la peindre, et je ne sais quoi de tendre et d'insinuant qui m'enchante.

Mais les plus grands hommes sont bornés, et encore qu'on soit admirable dans une chose, il ne faut pas conclure qu'on excelle dans une autre...

Le roman de Virgile n'est pas agréable, et ses inventions n'ont rien d'égayé ni qui surprenne de bonne gnlce. Et sans mentir, son Enéide est si triste et si peu divertissante que je connais des gens de bon goût qui ne la sauraient lire un quart d'heure durant... J'y vois qu'Enée aborde la reine de Carthage de si mauvais air qu'il y a de quoi s'étonner qu'elle en devienne amoureuse ; et de la manière aussi qu'il prend congé d'elle, il me semble qu'elle se devait bien consoler de son absence. En vérité, le poète a tien manqué de jugement de faire mourir cette belle

Princesse dans le IV' Livre : on voudrait qu'Enée, qu'on n'aimait pas trop auparavant, fût en sa plaoe ; on ne le peut souffrir après cette triste scène. Et n'at-on pas bien du plaisir — au sortir de là — de se trouver aux Jeux funèbres d'Anchise, et de voir aux mains deux athlètes se bouleverser, l'un dans sa plus grande vigueur, l'autre accablé de vieillesse ? Cette différence ne fait pas un contraste agréable ! Et n'eston pas, encore bien aise de voir le petit Jules, avec cette autre marmaille à cheval, prendre la course au signal d'un coup de fouet ? Cependant, cette invention parut si jolie à ce grand Poète qu'il en fait donner l'ordre (en secret) par son héros afin qu'elle surprenne agréablement. Il me semble qu'il faut aimer les divertissements de collège pour se plaire à ceux de Virgile.

Je trouve d'ailleurs, qu'il ne devait pas, faire tuer l'aimable Camille ; elle était fière et sévère, et si elle eût eu quelque aventure galante, on en remercîrait le poète, comme on le quitterait de bon cœur des amours d'Enée et de Lavinie. En effet, n'êtes-vous pas de mon avis que cette vaillante Camille meurt fort mal à propos, et que sa fin précipitée — quoique la peinture en soit admirable — met en chagrin contre le poète P On dirait qu'il en eût quelque sentiment et qu'il tâche d'en détourner le dépit sur celui qui la tue, car il en est aussitôt puni ; mais on ne laisse pas d'en vouloir mal au poète? Et je crois qu'on a raison.

Un historien n'invente pas son sujet : il rapporte fidèlement les choses comme elles se sont passées. Mais un poète héroïque est maître des événements (i)

(1"! Pas entièrement, en tous cas. si le poème tient h Thistoire — et cela est vrai surtout pour Virgile qui ne devait en rîen (ou presque en rien) travestir on altérer la légende nationale chez les Romains, si jaloux de leurs origines, de leur passé et des figures du premier temps.

et si tout n'arrive dans son ouvrage comme on le peut désirer, on ne s'en doit prendre qu'à lui...

D'où croyez-vous qu'en lisant des vers il arrive à toute heure qu'on s'ennuie incontinent, quoique tout v paraisse beau et régulier ? Pour moi, je m'imagine que cela vient de quelcjues laideurs secrètes qui ne se communiquent qu'au sentiment, et que ces gens si doctes — qui d'ordinaire ont beaucoup d'art et peu de goût — ne les sentent pas. Car je prends garde que ceux qui s'attachent fort aux règles n'ont que bien peu de goût et c'est pourtiint le bon goût qui doit faire les bonnes règles ipour tout ce qui regarde la bienséance...

Tous ces gens si doctes (si ce n'est peut-être vous, Monsieur) ne font pas difficulté de préférer Virgile même au grand Homère, un des plus hauts génies et le plus admirable poète du monde !

Voilà bien du discours^ Monsieur, où je n'ai pour but que de vous faire réponse à votre belle et savante lettre, et ce n'est pas ipour décider du mérite de cet excellent Poète, ni pour nuire à sa réputation, que j'en parle librement. Aussi, le monde croira toujours de ses beaux vers ce qu'il en croit ; et puis je ne juge de rien, je dis seulement ce que je sens et l'effet que chaque chose produit dans mon cœur et dans mon esprit. Je voudrais que chacun, sans épiloguer, en usât de même.

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