‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 41 sur 57 · PARALLÈLE · texte numérisé non relu

PARALLÈLE

Ce parallèle n'a pas été ti-acé régulièrement par le Chevalier : il est possible de l'établir, en choisissaiif, dans ses œuvres, les principaux traits qui s'appliquent à ces deux hommes de guerre.

Mais il faut remarquer que sa préférence intime fui pour César. •

C'est une belle chose que d'être brave par les mouvements de son cœur et par les sentiments que l'honneur leur inspire — sans penser aux actions de ses concurrents. ïancrède ne portait point d'envie à Renaud, ni Thésée à Hercule. Je voudrais aussi qu'Alexandre n'eût pas été si jaloux des hauts faits d'armes d'Achille... Mais ce n'était pas seulement la gloire des armes qui l'enchantait, et je croirais aisément que celle qui vient de l'esprit et de l'intelligence lui était encore plus chère et qu'il eût préféré la réputation d'Homère à celle d'Achille. H voulut bien voir le tombeau d'un si brave guerrier et parla de lui comme d'un héros. Mais que ne fît-il point pour témoigner l'estime et l'amour qu'il avait pour ce divin poète ? Cette cassette si précieuse qu'on admirait (et que peut-être César eut employée pour conserver les portraits et les lettres de ses maîtresses), Alexandre ne crut pas y rien mettre de si haut prix, ni qui lui fut plus agréable, que les œuvres d'Homère...

César était né avec deux passions violentes — la gloire et l'amour. Ces deux passions l'emportaient r il n'était bien sensiblement touché des choses qu'au-

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tant qu'il en lirait d'avantages pour l'une ou pour l'autre ; et quoiqu'il ait été si grand dans la guerre, il ne l'aimait ]xis tant f)our clk-niènie que pour so niellre par là au-dessus de tout...

La plupart du monde ne s'affectionne pas naturellement à ceux qui ont tant de prudence et se montre plus favorable aux chercheurs d'aventures qui hasardent tout. De là vient que tant de personnes, — et particulièrement les Dames — n'aiment pas tant César qu'Alexandre.

On dit que Parménion, ce grand Capitaine, mais qui ne songeait qu'à vaincre, conseillait à son maître de surprendre les ennemis à cause de leur grand nombre et de les attaquer à la faveur de la nuit. Mais ce Prince, qui n'avait pas tant pour but de gagner la batiiilie que de faire admirer sa valeur^ voulut combattre en plein jour, résolu de tout perdre — et sa vie et sa fortune — plutôt que de se mettre au hasard de pouvoir rougir de sa victoire...

Pour ce qui est de César, il y a de quoi s'étonner qu'on lui ait accordé une si haute vaillance avec une si grande conduite. Mais aussi ce ne fut pas de son temps que le monde se montra si libéral envers lui. Car encore qu'il eut témoigné tant de valeur en France, en Angleterre et en Allemagne, il dit que — dans une occasion de la guerre civile — ses soldats et ses officiers le soupçonnaient de peu de résolution et murmuraient contre lui de ce qu'il refusait de combattre les ennemis qui présentaient la bataille. 11 est vrai qu'il ne parut jamais si retenu, mais il espérait de vaincre sans rien hasarder.

... César n'excellait pas moins à parler qu'à vaincre dans la guerre ; il ajouta beaucoup à sa renonirpée en écrivant lui-même ses hauts faits d'armes. Son style est noble, et cette noblesse vient principalement

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ô exprimer de grandes choses d'un air modeste et retenu... Ainsi, il manda au roi des Suèves, Arioviste, que « s'il continuait ses violences contre les alliés du peuple romain, il ne négligerait pas leurs intérêts » ; et peu de jours après, il donna bataille à ce prince allemand et lui défit 60.000 hommes d'infanterie et plus de 10.000 chevaux. Les personnes qui jugent mal trouveraient bien plus noble ce qu'Alexandre fit dire au roi de Perse que « la terre ne pouvait souffrir deux maîtres, non plus que le ciel deux soleils ». Mais peut-on rien voir d'une simplicité plus noble que ce mot de César — quand ses ennemis cabalaient pour lui ôter le gouvernement — que « s'il n'avait acquis beaucoup de gloire à commander l'armée, il espérait au moins s'en être acquitté sans infamie » ?

Cependant, outre la noblesse du langage, qui d'ordinaire se montre à parler purement, j'en trouve une bien plus considérable qui vient des sentiments et des pensées, comme ce que dit Alexandre qu' a il aimait mieux se plaindre de la fortune que rougir de f^'d victoire ».

On sent le mérite et la grandeur de César, dans ses écrits, à je ne sais quoi de pur et de noble qui vient de la bonne nourriture et de la hauteur du génie. Dans un endroit 011 il raconte qu'il y eut deux ou trois de ses légions qui furent quelque temps en désordre, combattant contre celles de Pompée : <( on croit, dit-il, que c'était fait de César, si Pompée eût 5u vaincre. Cette victoire eut décidé de l'Empire romain. » Et voilà bien peu de mots et bien simples pour une si grande chose !...

C'est un mérite bien rare que d'être galant homme et honnête homn>e^ selon les diverses rencontres. Pour Alexandre, il n'était guère ni l'un ni l'autre. C'est que la fortune l'accompagnait partout et qu'il

n'épargnait rien pour acquérir de la gloire — ou plutôt pour faire du bruit. César, qui parut d'un si grand sens, n'était pas moins hasardeux si l'occasion le méritait ; et ce qui m'en plaît encore davantage, j'ai de la peine à m imaginer mi plus honnête homme. Que ipeut-on se figurer de plus beau ni de plus rare que d'avoir l'àme et le génie au-dessus de toutes les choses du monde ? Et quand ce mérite est accompagné d'agrément, peut-on se défendre de l'aimer ? (>'es,t ce qu'on doit nommer, je le répète, la véritable grandeur, et qui que ce soit — à mon sens — n'a surpassé de ce côté César parmi les hommes de guerre.

César a tant fait de choses, et sa vie, quoique diverse, est si égale qu'on voit toujours du rapport en ses actions, et même on en découvre aisément la cause. Un des plus clairvoyants de ce temps-là disait que « jamais honmie n'avait mieux connu la justice et n'avait été plus injuste que César ». Cette grande injustice qu'on lui reprochait, comme une tache sur une si belle vie, se peut dire en deux mots : c'est que celui de tous les Romains, qui était le plus propre à gouverner^ voulut seul faire bien ce que tant d'autres fcisaient mal.

Je serais bien content d'Alexandre, s'il avait pratiqué ce qu'il disait — qu' <( il ne courait le monde que pour en chasser la barbarie et le rendre plus heureux... »

Les ambitieux de la gloire n'ont rien de cher pour en acquérir. Ce sont des gens de haut cœur qui, après avoir fait une conquête, la donnent quelquefois avec plus de joie qu'ils ne l'ont faite : ainsi en usait Alexandre.

César était également libéral et reconnaissant.

Il arrive en plusieurs rencontres, surtout auprès

des grands Princes, que d'être malheureux ou coupable est presque la même chose. Alexandre apprenait tranquillement que de simples soldats murmuraient contre lui.

César était si brave et si humain tout ensemble qu'il eut hasardé sa personne p)Our secourir le moindre de ses soldats... Il était fier^ mais peu vindicatif; il ne faisait que rire des mots les plus piquants et même des satires qu'on écrivait contre lui.

Alexandre, le plus heureux prince de la terre, après avoir acquis tant de gloires et s'être mis au-dessus de tout, fut empoisonné par les siens dans un temps qu'on admirait sa puissance et qu'on le regardait comme un dieu.

César, qui s'était rendu maître du monde, fut assassiné par des gens qu'il avait toujours favorisés.

Les Pensées et Maximes du Chevalier de Méré, éparses dans ses Œuvres, ont été réunies et classées — autant que possible — suivant un ordre méthodique ; elles se rapportent principalement à ces sujets :

1° L'Art d'écrire^ ou rhétorique ;

2° L'Art de parler, ou éloquence ;

3° L'Art d'enseigner, ou pédagogie ;

/»° Le Savoir-vivre (« bienséances » et « honnêteté ))) ;

5° De l'Esprit ;

6° Le Bon-goût, ou jugement ;

7° Morale ;

8° Amitié ;

9° Amour ; io° Esthétique ; 11° Physiologie ; 12° Linguistique ; i3° Politique.

Enfin, le reste formera un i4® Article, sous ce titre : Sentences diverses.

Cette subdivision facilitera, au besoin les recherches ou les lectures.

Il est à noter que les Pensées et Maximes du Cheva-

lier avaient en leur temps — pour la plupart — certaine valeur ou du moins de la nouveauté ; mais comme ellies ont été reproduites çà et là et ressassées de toutes sortes, elles, ont perdu peu à peu non seulement de leur fraîcheur, mais encore de leur mérite. Pour les apprécier comme il convient, il faut les replacer à leur date (plus ou moins approximative), c'est-à-dire durant une période trentenaire, de i6Zi5 à 1676 environ. Cette remarque nous paraît essentielle.

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