RHÉTORIQUE
La chose qui me semble la plus, nécessaire et la plus difficile pour bien écrire^ c'est de penser excellemment sur les sujets qui se présentent ; après cela, ]t voudrab qu'on suivît ses pensées d'un esprit si net et si juste, qu'il n'y eut rien d'obscur ni d'embarrassé.
On ne saurait trop rechercher dans le style la pureté, la netteté, la justesse dans les. constructions et 'e juste rapport qui se doit trouver entre la pensée et l'expression.
Une chos€ bien pensée veut être bien dite : il n'y a rien de plus agréable.
Quand on veut i)enser noblement, on ne doit avoir devant les yeux de ce qui convient à l'honnêteté la plus ycconiplie.
Plus une chose est rare et délicate, plus il est malaisé de la bien exprimer.
On peut toujours découvrir quelque agrément dans le moindre sujet qui se présente ; et c'est où paraît l'adresse et l'invention.
L'invention est un présent du ciel — mais comme une pension qu'on ne touche pas quand on veut.
Il faut — si l'on m'en croit — aller partout où mène le génie, sans autre division, ni distinction, que celle du bon sens.
C'est une erreur de s'imaginer qu'on ne peut rien dire qui n'ait été dit.
Les excellentes choses, ne se présentent pas toujours, elles dépendent fort du sujet et de la fortune : ce serait être bien hardi, que de s'en promettre à point nommé.
La haute éloquence ne se trouve que dans la hauteur des pensées. Ceux qui ne La reconnaissent qu'à oe qu'on appelle « un beau style », ne remarquent pas — si je ne me trompe — ce qu'elle a de plus exquis.
Jamais le bon art ne manque de produire de bons
effets ; il n'a pour but que de bien employer tout ce
qu'on a de plus rare^ et d'y ajouter des beautés et des
grâces nouvelles.
Si quelqu'un prétend faire quelque chose que l'on soit bien aise de lire, ce n'est pas assez que chaque pièce plaise en elle-même ; il faut que toutes soient faites l'une pour l'autre, et qu'il y ait des proportions.
On cherche bien souvent tant de finesses sur un sujet, que ce qui était bien dit ne l'est plus ; quand on a touché juste, on fait bien de s'en tenir là.
Souvent on gâte ce qu'on veut trop polir ou trop embellir.
Le langage ou style figuré, quand on le prend d'un objet noble et connu, exprime souvent mieux oe qu'on veut dire que le propre ; il donne encore quelque vue^ et je ne sais quoi qui plaît. Mais la plupart du monde en abuse : ce langage est une espèce de parure, et nous souffrons un habit simple sans y prendre garde, au lieu que nous rebutons les faux ornements..
Les mauvais exemples n'autorisent rien dans les expressions, non plus que dans les mœurs.
Il serait très difficile de s'achever en quoi que ce soit sans avoir recours aux meilleurs modèles.
Quand on veut se former sur quelques auteurs, on doit bien regarder ce que c'est qu'on imite et ne s'y pas tromper ; souvenez-vous qu'ils n'excellent pas en tout... Le mal est qu'on s'attache à tout ce qui vient d'eux, jusqu'à leurs défauts qu'on copie plus aisément que leurs qualités.
Il se faut défier de ce qu'on n'aperçoit que comme au travers d'un nuage, et qu'on ne peut mettre bien à découvert à la vue d'un autre.
Jamais il ne fut permis, qu'aux Oracles de s'expliquer par énigmes, et tout ce qu'on dit de meilleur étourdit et fait de la peine quand on a longtemps à chercher pour en découvrir le sens.
La négligence sied toujours mal dans le style, si ce n'est peut-être lorsqu'on dit d'excellentes choses, car alors elle peut avoir de la grâce... Ainsi, le plus beau linge et le plus blanc sied mieux lorsqu'il est un peu foulé que s'il n'avait pas un pli,
Quelquefois, la négligence a plus de grâce que les plus beaux ornements.
On se doit bien garder de représenter une chose grossière, dégoûtante, ou qui donne une fâcheuse idée, et se ressouvenir que lorsqu'on s'étend sur un sujet qui déplaît, on se rend presque aussi désagréable que le sujet même.
Le style « formé » ne consiste pas seulement à joindre lies mots et les façons de dire, mais encore à les choisir et à prendre un tour de penser et d'exprimer les choses d'un air si particulier, que tous ceux qui se sont acquis ce style formé sentent plus aisément ce qu'ils ont dit que les autres ne reconnaissent leur écriture. Il me semble même que les personnes qui ont observé le style formé de quelqu'un peuvent
PENSÉES ET MAXIMES 12i
dire Siins «^ tromf)er : « cela n'est point de lui », ou l (( voilà bien sa manière » — comme si l'on parlait des tableaux du Titien ou de Raphaël.
Il faut éviter les répétitions de mots et de phrases, quand elles ne sont pas nécessaires ; diversifions les tours et les sinuosités des périodes — mais prendre garde qu'elles ne traînent ni ne languissent, séparer le' choses qui n'ont rien de commun...
On écrit des, choses qu'on ne prononce jamais et r^m ne sont faites que pour être lues (parcourues), comme une histoire ou quelque chose de semblable. Il ne faut pas écrire alors comme si l'on faisait un conte en conversation : l'histoire est plus noble et plus sévère^ la conversation est plus libre, et plus négligée.
Ces sortes d'écrits (Lettres) qu'on est bien aise de lire, et principalement ceux d'invention, dépendent beaucoup de la fortune ; le plus agréable esprit n'en peut répondre à point nommé.
On ne doit pas écrire les Lettres tout à fait comme on parle. Pour preuve de cela, qui verrait une personne à qui l'on vient d'écrire une lettre, fût-elle excellente, on ne lui dirait pas les mêmes choses qu'on lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dirait pas de
la même façon. Il est pourtant bon — lorsqu'on écrit — de s'imaginer en quelque sorte qu'on parle, pour ne T'en mettre qui ne soit naturel ou qu'on ne puisse dire dans le monde.
UART DE PARLER
ou