ÉLOQUENCE
La beauté du langage ne plaît guère moins que celle des pensées, mais elle dépend beaucoup plus de la délicatesse du goût et de l'esprit que de la connaissance des mots et des façons de parler.
La chose qui me semble la plus nécessaire et la J.I11S difficile pour bien parler, c'est de penser excellemment sur les sujets qui se présentent ; après cela, je voudrais qu'on suivît ses pensées d'un e^^prit si net et si juste, qu'il n'y eut rien d'obscur ni d'embarrassé. {La même Pensée figure à « l'Art d'écrire »).
On ne saurait trop avoir une certaine justesse de langage qui consiste à se servir des meilleures façons
de parler pour mettre sa pensée dans l'esprit des gens comme on veut qu'elle y soit — ni plus ni moins.
Il faut que celui qui parle s'accommode à l'intelli- ;gence de ceux qui 1 écoutent. Plus on a d'esprit, plus on doit y prendre garde. Même à force de penser et de dire des choses que la plupart des gens ne sont pas accoutumés d'entendre — quoi qu'on s'expliquât 1res clairement — on les pourrait mener si haut que Ja tête leur tournerait.
Il faut observer tout ce qui se passe dans le cœur et dans l'esprit des personnes qu'on entretient^ et * 'accoutumer de bonne heure à connaître les sentiments et les pensées par des signes presque imper- <eptibles. Cette connaissance, qui se trouve obscure t.t difficile pour ceux qui n'y sont pas faits, s'éclaircit et se rend aisée à la longue. C'est une science qui s'apprend comme une langue étrangère, où d'abord on ne comprend que peu de chose ; mais lorsqu'on l'aime et qu'on l'étudié, on y fait incontinent quelques progrès.
Pour bien parler, il faut chercher dans le sujet en ■question ce qu'on y peut rencontrer de meilleur et de plus agréable ; mais il ne faut pas tant s'attacher à donner de l'éclat aux choses que l'on dit, qu'à les mettre de la manière qui leur vient le mieux.
Ce n'est pas assez que de s'attacher au sujet dont il s'agit, on se doit bien garder d'y prendre une circonstance pour le nœud de l'affaire : c'est manquer de justesse et ce qu'on appelle « extra vaguer ».
Il est vrai qu'on fait bien de détourner ce qu'on ne veut pas qui soit approfondi. Même si quelqu'un commencée à parler d'une chose qui déplaise ou qui ne soit pas avantageuse aux personnes qu'on aime, c'est une marque d'esprit et d'honnêteté que de donner le change avec tant d'adresse — s'il est possible — que personne n'y prenne garde.
C'est la délicatesse du sentiment, qui fait celle du langage.
La réputation d'être homme de bien persuade quelquefois plus puissamment que la plus parfaite éloquence.
Il faut donner à tout ce qu'on dit les mouvements qu'on sent dans le cœur. Car on ne parle pas seulement pour faire entendre ses pensées, on parle aussi pour exprimer ses sentiments — et ce sont là deux choses bien différentes.
Celui qui ne se trouve ému de rien, est aussi peu propre à parler que celui qui ne pense rien. Le cœur a son langage, comme l'esprit a le sien ; et cette expression du cœur fait souvent les plus grands effets.
Quand le cœur n'est point agité, quoi qu'on ait bien de l'esprit, on ne touche pas vivement ; et quand on est animé, si l'esprit manque, on ne fait que du bruit et presque toujours à contre-temps.
Il ne faut ni outrer, ni forcer, ni tirer de loin ce qu'on veut dire : cela réussit toujours mal.
On n'aime les façons de parler brillantes que par un mauvais goût dont on ne revient pas si facilement.
Ce qu'on dit de meilleur hors de propos, ou qu'on fait venir de loin, ne touche que bien peu et ne laisse que des impressions confuses. La moindre occasion qui se présente suffit pour dire quelque chose qui porte coup et qui plaise.
Dans les entretiens ou conversations, ce qu'on doit le plus observer, c'est de dire à propos et de bonne grâce tout ce qui vient de meilleur dans l'esprit.
Pour plaire aux gens qu'on entretient, il faut leur dire des choses qu'ils soient bien aise d'entendre — et les dire agréablement.
Il ne faut pas que la conversation paraisse étudiée > et le plus qu'on la puisse rendre libre et facile, me semble le meilleur : la contrainte sied toujours mal> principalement dans les entretiens.
Celui qui se mêle dans un entretien, s'y doit insinuer adroitement.
Ce qu'on trouve de plus agréable dans les entretiens consiste dans une manière simple et tranquille qui représente si naturellement la vie ordinaire^ que chacun y reconnaît ses affections, ou dans l'excellente raillerie qui fait donner de la joie sans choquer personne, ou bien dans un air tendre qui s'insinue d'un air imperceptible.
La simplicité dans le langage, qui paraît si facile ,^ ne laisse pas de donner de la peine, à moins que de s'en être acquis l'habitude ; même quelque habile que l'on soit, on ne la rencontre pas toujours à point nommé comme on la demande.
Un faux bon mot apporte plus de honte à celui qui le dit que vingt bons mots ne lui font d'honneur.
PENSÉES ET MAXIMES iH
Je ne vois point de plus grand secret dans le langage, que de trouver des manières pour adoucir les choses lâcheuses... Celles de ces choses, qui sont si considérables qu'il en faut parler sérieusement ou les passer sous silence, on les déguise dun air qui tempère ce qu'on y voit de plus choquant ; et pour celles qu'on peut tourner en plaisanterie, on les pouss<; jusqu'à l'excès, d'une façon enjouée et railleuse.
S'il arrive qu'on soit contraint, pour se faire entendre^ d'user de certains termes peu connus ou qui sentent trop le métier, il faut faire en sorte que ce qui les précède et ce qui les suit les éclaircis&e et leur donne quelque grâce ; cela réussit mieux que oet expédient si commun « s'il faut user de ce mot », ou a pour ainsi dire », parce que i" celui qui parle témoigne qu'il se défie de son langage, 2° c'est pour l'ordinaire avertir les gens de douter d'un mot qu'ils
eussent trouvé bon.
Nous aimons à voir faire ais-ément (par exemple discourir) ce qui semble le plus difficile... La facilité donne de la grâce aux bonnes choses. Mais, au contraire, l'air contraint et forcé nous incommode et nous tourmente^ parce que naturellement nous compatissons au mal que nous voyons... En effet, d'oii vient la peine qu'un bègue donne à l'entendre, si ce n'est de celle qu'il a lui-même à parler ? Encore vous puis-je assurer que je connais des gen«; qui srmt charmés de l'harmonie et qui néanmoins n'aiment pas les meilleurs trompettes, parce qu'on sent bien les efforts qu'ils font.
Lorsqu'on partage oe que l'on dit ou doit dire en tant de parties, celui qu'on entretient si méthodiqu'enient — au lieu d'occuper son esprit à comprendre les choses — fait des efforts de mémoire pour ne pas perdre les pièces de la division ; et plus il s'efforce d'un côté, plus il s'affaiblit d'un autre.
Comme il y a des choses qui ne veulent qu'être lues, il; y en a aussi qui ne sont principalement faites que pour être écoutées — comme les harangues. Si l'on veut juger de leur juste valeur^ il faut considérer à quel point elles sont bonnes quand elles sont prononcées, puisque c'est là leur but.
Par la fréquentation des honnêtes gens et par la lecture des bons auteurs, vous pouvez observer quantité de choses pour vous achever dans l'éloquence : comme une façon adroite et délicate à vous insinuer, un ordre secret et naturel qui ne sente ni l'art ni l'étude, une netteté de pensées et d'expressions qui •ne laisse rien d'embarrassé, etc..
La différence des esprits et des tempéraments se 'Connaît au langage. En effet, comme on ne parle que pour exprimer des choses que l'on sent ou que l'on pense on cherche par un instinct naturel le son le plus conforme à ses sentiments et les paroles les plus
propres pour ( ommuniquer ses pensées : de sorte que si le génie est subtile ou grossier, tendre ou dur, civil ou rustique, humain ou farouche, actif ou paresseux, tout cela se découvre dans les mots et dansi les façons de parler.