‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 45 sur 57 · BIENSÉANCES ET « HONNÊTETÉ · texte numérisé non relu

BIENSÉANCES ET « HONNÊTETÉ

Il ne faut que bien dire et bien faire pour être H honnête homme ».

... « Honnêteté » : son principal fonds est dans le cœur — et l'esprit lui donne les agréments... Suivant moi^ l'honnêteté (à vrai dire) c'est la quintessence de toutes les vertus.

De faire toujours ce qu'il faut — dans le commerce du monde — tant par l'action que par le ton de la

>oix, €t de s'en acquitter d'une manière si juste que !a chose produi&e l'effet qu'elle doit, cela me paraît un chef-d'<Euvre... L'honnête homme se doit transformer par la souplesse du génie, conmie l'occasion le demande.

La pariaite honnêteté est toujours la même en tous jcs sujets où elle se trouve, quoique la différence du temps et de la fortune la fasse paraître bien différemment. Mais sous quelque forme qu'elle se montre, elle plaît toujours — et c'est à cela principalement qu'on !a peut reconnaître.

Le plus difficile secret pour être « honnête homme » dépend de trouver le tempérament le plus juste en toutes ses actions.

Un véritable honnête homme doit l'être partout et avec toutes sortes de gens... Il est peu sujet aux préventions.

Il y a une étude particulière, qui regarde le monde... Il faut donc s'instruire, le plus qu'on peut, des choses de la vie... Je remarque en cela un génie bien rare et bien à rechercher, qui ne vient pas moins du goût et du sentiment que de l'esprit et de l'intellijîence. C'est ce génie qui pénétre ce qui se passe de plus secret, qui découvre par un discernement juste ft subtil ce que j>ensent les personnes qu'on entretient ; et je suis persuadé qu'on ne saurait être bon-

nête homme ni d'une aimable conversation, sans cette adresse de savoir deviner en beaucoup de rencontres.

Pour être bien reçu dans le monde, il ne faut pas tant songer à son plaisir particulier qu'à celui des gens qu'on fréquente... Il n'est pas si nécessaire, alors, de chercher d'excellentes choses, que de leur dire celles qui ont le plus de rapport à leur génie, à leur naturel, à leur inclination.

Un esprit bien fait et de bon goût, qui ne se flatte point et qui se connaît à toutes les bienséances, peut s'assurer au moins de ne rien dire qui )ie soit noble, honnête et raisonnable — et c'est, à mon sens, ce qu'on doit le plus observer.

Il y a chez l'honnête homme je ne sais quoi de noble qui relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du cœur et de l'esprit ; le reste n'en est que la suite et l'équipage.

On n'est jamais tout à fait honnête homme, ou du moins galant homme, que les Dames ne s'en soient mêlées... Les hommes sont ordinairement ensemble tout d'une pièce.

Quand on est d'un certain mérite, la manière ouverte et commode a de grands charmes pour se faire aimer. Quelque avantage que l'on puisse avoir, il se faut plaire avec les gens — si l'on veut leur être agréable.

Rien ne peut tant contribuer aux vrais agréments que le dessein de gagner une personne délicate qui connaît ce qui sied le mieux. C'est par là que le cœur se remplit de nobles sentiments et l'esprit d'agréables pensées.

Pour plaire sans réserve et n'y laisser rien à redire, la perfection des circonstances n'est pas moins nécessaire que celle de la chose même. Si c'est par exemple une action du corps, comme un sourire, il faut pour le rendre pariait qu'il n'y manque rien de la part des yeux, ni de la bouche, ni des mouvements du visage ; et pour l'achever dans ses circonstances, qu'il soit conforme au sujet qui le cause, et même qu'il exprime naïvement ce qu'il doit faire entendre.

Qui suit les mouvements de la nature avec un peu d'adresse et de prudence, plaît toujours.

La confiance en soi-même, pourvu qu'elle soit bien fondée et qu'elle ne paraisse pas trop, produit de bons effets ; et elle sert à bien faire — et de bon air — tout ce qu'on entreprend.

Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal, ne le saurait bien jouer... Qui se défie d'avoir de la grâce, ne l'a jamais bonne.

Je trouve qu'il sied bien de se montrer d'une humeur douce, enjouée et même plaisante, autant que l'occasion^ le génie et la bienséance le peuvent permettre : cette façon de procéder ouvre des entrées que l'air grave et sérieux ne donne pas et fait souvent qu'on s'émancipe au-dessus de sa volée et de bonne grâce.

La gravité n'est pas incompatible avec l'enjouement... Mais il faut que la gravité soit moins sévère que douce, et que la manière enjouée soit plus ga- If.nte que familière.

L'excellente raillerie me paraît bien difficile et bien rare.

Rien ne choque tant les personnes sensibles, que de s'en moquer, et de les, tourner en ridicule.

La moquerie est une marque d'un si grand mépris, qu'on la met au nombre des plus fâcheux outrages.

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Les, personnes- qui sintiit bien vi\re ne disent point de ce qu'on appelle des « brocards » et des « quolibets », et ne font jamais de raillerie piquante ni grossière.

Les injures grossières nuisent plus à celui qui les dit qu'à ceux qui les reçoivent,

Ce qui fait le plus souvent qu'on déplaît, c'est qu'on cherche à plaire et qu'on en prend le contrepied... Dire de « bons mots » qui ne sont pas bons, user de « belles façons » de parler qui ne sont pas belles, faire de mauvaises railleries, se parer de faux ornements et s'ajuster de mauvaise grâce : on voit bien que cela ne tend qu'à divertir ou qu'à se rendre agréable — c'est la plus sûre voie pour se faire moquer de soi.

Ceux qui ne plaisent quelquefois que par la bouffonnerie ne se peuvent souffrir à la longue, parce qu'on ne les a regardés que pour rire sur quelques sujets ridicules, et qu'on s'en lasse en moins de rien.

Quand on fait une chose, qui déplaît, une mine riante la rend encore plus désagréable

Pour être de bonne compagnie, il se faut bien garder de paraître un songe-creux ; car lorsqu'on rêve, eu est toujours distrait.

On se rencontre avec des gens si fâcheux, et si nés pour déplaire, qu'il est bien difficile en leur compagnie de ne pas se déconcerter. Pour en sortir le mieux qu'on peut, il faut s'y préparer et rechercher cette manière de procéder noble et constante, qui ne se dément point.

On ne doit pas prétendre de rencontrer les gens comme on les cherche : il faut essayer de les faire, et particulièrement lorsqu'on les aime et qu'on est obligé de passer sa vie avec eux. Pour les autres qu'on ne voit que par hasard, on ne les tourne pas comme on voudrait ; on peut seulement les ébaucher.

On a besoin d'adresse et d'esprit pour être civil à propos et de bonne grâce.

Il y a une Siortei de politesse, qui n'est pas d'un extrême mérite, et oij il entre moins de goût que d'habileté : je parle de cette politesse qui fait qu'on n'entre pas mal dans une compagnie, que l'on sait dire quelque chose à propos, que l'on ne manque point à certaines bienséances et civilités légères, qui s'apprennent bien aisément ; cette politesse me paraît

bien superficielle, et quelquefois bien ridicule, quand elle se trouve seule et dépounue de tout le reste.

Il se faut bien garder d'être incivil : rien ne donne plus à penser qu'on ne sait pas vivre. Il est pourtant bon de se ressouvenir que c'est une grande incivilité que d'être civil à contre-temps.

Cette égalité fade et sans goût qui paraît dans l'humeur et dans l'esprit de quelques gens^ les rend bien désagréables — surtout quand ce n'est ni bonté ni complaisance, mais je ne sais quel procédé de gens polis à leur mode.

La principale cause de la bienséance, c'est de faire d'un air agréable ce qui nous est naturel.

La vraie bienséance ne dépend point de la fortune : elle vient du coeur et de l'esprit. Tout le reste est peu considérable... Elle consiste surtout en cela, que ce qu'on fait ou ce qu'on dit ne soit pas seulement bon en soi-même, mais aussi qu'à toutes sortes d'égards il ne s'y trouve rien à redire.

Dans une condition médiocre, oij l'on ne fait ni les beaux jours ni la pluie, un peu de fierté me semble de bon air.

La toilette, sans être réellement inutile, est peu de chose pour être et paraître honnête homme.

L'honnête homme doit être un « fainéant » sans métier, mais non sans mérite (il est ainsi désintéressé de tout et bon juge de tout) ; ce doit être un « esprit doux » et un ce cœur tendre » : il a pour but d'apporter la joie partout. Il lui faut donc exceller en tout ce qui regarde les agréments et les bienséances de la vie.

Les: vrais agréments ne viennent pas d'une simple superficie ou d'une légère apparence — mais d'un grand fonds d'esprit ou de mérite, qui se répand sur tout ce qu'on dit et sur toutes les actions de la vie.

L'honnêteté même qu'on estime tant n'est à souhaiter que parce qu'elle rend heureux ceux qui l'ont et ceux qui l'approchent.

... On n'est plus du monde, quand on commence à le bien connaître ; au moins le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin...

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