‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 47 sur 57 · JUGEMENT · texte numérisé non relu

JUGEMENT

Le bon goût vient d'une connaissajice exquise et juste à juger du bien et du mal — et qui que ce soit ne peut avoir cette connaissance bien parfaite sans se l'être acquise avec beaucoup de soins et de réflexions.

Il faut se rendre le goût si fin et si vif qu'on puisse d'abord assurer si ce qu'on entend dire ou ce qu'on veut dire soi-même est bon ou mauvais. Mais pour ne s'y pas tromper, on doit se faire du bon goût comme une science ou du moins comme une habitude.

On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et les faux agréments, et p)our ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par lia, ce n'est pas

être dégoûté comme im malade^ mais juger bien de tout oe qui se présente, par je ne sais quel s>entiment qui va plus vite et quelquefois plus droit que les réflexions.

Toutes les choses délicates partent du goût et du sentiment.

La justesse du sentiment fait trouver entre le peu

el le trop un certain milieu, qui n'est pas de moindre

conséquence pour plaire que tout ce qu'on peut dire

de meilleur.

Ce qui d'ordinaire plaît, ne vient pas tant de la perfection que d'un certain tempérament qui s'accommode à nos sentiments naturels.

Il ne faut suivre ni règles ni méthode qu'autant que le bon goût les approuve... On doit préférer son goût aux règles comnmncs, quand on est assuré de l'avoir bon.

Mon sentiment serait de suivre sa pente et son goût plutôt que d'imiter qui que ce soit, mais d'observer dans le monde et dans la nature oe qu'on y peut découvrir d'excellent. C'est le moyen de se faire en chaque chose une idée de la perfection.

C'est une marque d'un bon fonds d'esprit de n'être abusé ni des modes ni des coutumes, de ne décider de rien à moins que de bien voir oe qu'on décide, de compter pour peu de chosei l'autorité de qui que ce soit quand on voit qu'elle impose et qu'elle choque le bon sens.

Qui veut bien jouer son personnage ne doit être ni pipeur ni dupe.

Ceux qui ont le cœur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en aient ; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et de replis dans le cœur n'ont jamais l'esprit juste : il y a toujours quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.

La plupart ne jugent du prix des choses que par le

succès.

Plus on a de mérite et de fortune, moins on en doit abuser. Il ne faut pourtant pas s'abaisser ni s'ouvrir mal à propos : ce juste tempérament semble bien difficile à garder ; et rien ne témoigne tant qu'on est habile et qu'on juge bien de tout, que de ne faire jamais ni plus ni moins que le sujet ou l'occasion le

demande.

Il sied mal de témoigner plius de vertu, que le sujet ou l'occasion n'en demande.

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C'est un grand avantage que de prévoir de loin tout ce qui peut arriver et de se tenir prêt à prendre parti. Les plus habiles sont sujets à faire des fautes dans les choses qui les surprennent.

On ne saurait trop bien faire ce qu'on entreprend, et il faut toujours — autant que possible — tendre à la perfection.

Ce qui fait qu'on se trompe facilement à juger d'une belle chose, c'est qu'elle éblouit. Celle qui a peu d'éclat laisse la vue et le jugement libres.

Il est bien malaisé^ quand on est trop jeune, de n'être pas surpris de ce qui brille et qui donne dans

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les yeux.

Les gens faits et qui jugent bien, n'aiment pas les choses de montre.

C'est une marque d'un bon discernement de rejeter sans réflexion une mauvaise équivoque qu'on veut faire valoir comme un bon mot.

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Pour ce qu'on appelle une tragi-comédie, qui veut faire rire et pleurer tour-à-tour, je n'en fais point de cas : ce sont des émotions contraires que le cœur ne peut souffrir.

Les goûts sont si divers que ce qui charme les uns est quelquefois insupportable aux autres.

Veut-on vivre avec des personnes, au moins de bonne compagnie ? Il faut essayer par invention de les désabuser adroitement, de leur donner au juste l'idée du bien et du mal, et surtout de leur rendre le goût bon.

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