VU MORALE
Je ne trouve rien de si beau que d'avoir le cœur droit et sincère : il me semble que c'est le fondement de la sagesse.
Il faut essayer de se connaître en tous sens et juger de soi-même aussi sincèrement que d'une personne indifférente.
Ceux qui se déguisent nci font que s'embarrasser et ne persuadent que fort rarement. Jamais la fausseté n'est bien soutenue : elle se dénient à toute heure, el je prends garde qu'on s'en rend toujours suspect lorsqu'on parle ou écrit contre la vraisemblance.
Le parti qui plaît aux Tionnctes gens est celui de la franchise et de la simplicité.
Celui qui peut découvrir la vérité ne la doit pas déguiser : ce serait une petitesse de cœur.
Lorsqu'un homme plein d'honneur délibère, il prend toujours le parti le plus honnête ; et quoi qu'il arrive, un cœur noble ne peut s'en repentir.
* Le seul mérite fait la véritable distinction.
Que peut-on se figurer de plus l>eau ni de plus rai^., que d'avoir l'âme et le génie au-dessus de toutes les choses du monde — à l'exemple de Socrate ?
* Une véritable vertu ne se dément pas... Du moins,
elle ne tombe jamais dans l'excès du vice qu'on lui oppose.
La plupart ne comprennent la vertu, comme le mérite, que dans un certain degré : ce qui se montre au-dessus, les passe ou les éblouit.
Le plaisir qu'on ressent, et je ne sais quelle douceur, à se persuader qu'on excelle, portent souvent les moins présomptueux à s'estimer plus qu'ils ne devraient : aussi fort peu de gens craignent de ne pas réussir par leur faute ; cependant, les plus habiles r.'ont guère moins à se défier d'eux-mêmes que de la fortune.
Les plus avisés ne sont pas quelquefois les plus heureux... Pour ce qui regrarde la fortune, les conjonctures sont presque tout.
Le bonheur qu'on cherche, et qu'on se propose, n'est jamais si grand qu'on se l'imagine.
L'espérance, lorsqu'elle est peu douteuse et qu'elle ne tire pas en longueur, est un autre plaisir qui dure et qui ne le cède guère à la jouissance.
La joie est nécessaire à la vie.
Le plaisir de faire du bien : il n'y en a point, à mon gré, de plus pur ni de plus noble.
Le plus grand plaisir qu'ait un galant homme dans sa fortune, c'est de pouvoir obliger quand il rencontre beaucoup de mérite.
Il arrive en plusieurs rencontres, surtout auprès des grands Princes, que d'être malheureux ou coupable est presque la même chose.
Nous ne haïssons guère plus le malheur même, que tout ce qui semble nous le prédire ou nous en menacer.
Il faut ne se plaindre de ses malheurs qu'avec les personnes qu'on aime.
Bien souvent ce qui nous choque le plus ne nous serait pas difficile à souffrir — si nous le regardions
du bon côté.
Il ne sied pas toujours mal de souffrir l'injustice, quand on la méprise et qu'on estime peu ceux qui la lont. Mais de la souffrir par sottise ou par bassesse de cœur, je ne vois rien de plus méprisable.
L'intérêt nous rend presque tous injustes, non seulement dans nos actions, mais aussi dans nos jugements.
On ne saurait être trop juste — pourvu qa'on ne s'en pique pas en apparence^ et que oe soit une justice agréable et commode (comme était celle de Socrate) : une jusiice proportionnée à la faiblesse humaine, une justice prompte à récompenser et lente à punir, et non pas une justice comme était celle de Caton que Tes plus sévères de son temps ne pouvaient soufïrir.
L'extrême sévérité n'est propre qu'à s^attirer de la haine et des malédictions, principalement lorsqu'elle est en pouvoir de nuTre ; et puis, on relève de si bon cœur les moindres fautes que font les personnes si sévères, que même les plus indulgents ne leur pardonnent rien.
La plupart des pens sont bien durs : aussi, qui veut leur donner quelque sentiment de pitié, doit gagner les devants pour les intéresser, et s'en acquitter avec tant d'adresse qu'ils ne s'en aperçoivent pas ; car s'ils y prennent garde, pour s'épargner la peine
de secourir les opprimée, et même leurs amis, ils feigri'ent souvent d'avoir sujet de s'en plaindre.
C'est une chose dure et de mauvaise grâce de donner du chagrin à qui que ce soit, à moins que celui qu'on fàcho ne se le soit attiré par malice ou par présomption ; car celui qui déplaît par imprudence ou par simplicité, n'en doit pas être puni : il sied mieux de lui marquer doucement sa faute.
Certaines gens sont fort disposées à quereller ceux qu'ils sentent d'une humeur douce et facile, et tout au contraire ils sont caressants, et civils envers ceux qui les traitent fièrement : ce sont de faux braves.
Celui qui croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux autres.
Rien ne me paraît plus inhumain que de faire du mal pour avoir seulement le plaisir d'en faire.
Je sais des gens qui ne regardent jamais qui que ce soit qu'avec intention d'en remarquer les défauts r c'est le moyen le plus propre à s'attirer la hainee: l'envie.
iy4 LE CHEVALIER DE MÉRÉ
La meilleure manière de se bien conduire — selon les diverses rencontres — pour ne s'attirer ni haine ni démêlé, c'est de ne craindre et de ne méprisier personne, et de se montrer toujours d'un aimable commerce.
On hait cruellement la douceur étudiée d'une méchante femme et d'un faux honnête homme.
Je n'approuve pas que les personnes du monde se mêlent de catéchiser : cela leur sied mal et sent l'hypocrite.
Quoiqu'on n'aime pas à être trompé, on aime beaucoup moinsi à être désabusé.
Certaines gens — dans les choses de fait — ne mentent guère, de peur d'y être surpris ; mais ils ne •disent rien sincèrement, et ne parlent jamais que d'un esprit intéressé. Ceux-là sont encore plus insupportables que les menteurs de profession.
Il n'y a point d'offenses qu'on pardonne moins que •celles qui vont à l'honneur, parce que ces taches ne passent point et qu'on s'en ressouvient toujours.
On ne saurait être trop brave quand l'honneur ou la nécessité le veut... Beaucoup de gens périssent plutôt par un défaut de courafre que par un excès de valeur.
Quand on est devenu une fois ridicule, il n'est pas aisé d'en revenir.
Au milieu même de la firloire et de l'abondance, il est impossible de se méconnaître que par un excès de sottise ou de folie.
il:
Les louanges les mieux dues plaisent bien souvent moins qu'elles n'embarrassent.
En faisant trop peu de cas de soi-même, on ne pêche pas moins contre la vraie modestie qu'en s'estimant plus qu'on ne doit.
En beaucoup d'occasions, il n'est pas inutile de regarder ce qu'on fait comme une comédie, et de s'imaginer qu'on joue un personnage de théâtre. Cette j>ensée empêche d'avoir rien trop à cœur, et donne ensuite une liberté de langage et d'action qu'on n'a point lorsqu'on est troublé de crainte et d'in-
quiétude... Et d'ailleurs le monde n'est-il pas une comédie, où l'on voit à toute heure des changements de scènes et d'acteurs ?
Toujours quelque chose nous tient au cœur, et nous touche sensiblement : c'est un grand avantage que de pénétrer ce faible pour gagner les personnes comme on veut.
II y a des gens qu'on ne saurait assez pratiquer. II est certain que si on les voit souvent — pour quelque sujet que ce puisse être — outre le progrès qu'on fait auprès d'eux, on se met encore en bonne odeur, comme on se parfume sans y prendre garde parmi les jasmins et les orangers.
Comme un enfant, sans étudier^ apprend la langue des gens qu'il entend parler, il ne manque pas aussi de prendre insensiblement les mœurs de ceux qui sont autour de lui.
La félicité dépend beaucoup plus du tempérament que des choses que nous croyons qui la donnent.
Faisons ce qui dépend de nous pour être heureux dans cette vie et dans Pautre — et laissons tranquillement tout le reste à la Providence universelle.