LA COUR. — LE GRAND MONDE
succès. On y observait toujours, presque toujours, les bienséances et une discrète courtoisie ; il est vrai que la maîtresse de céans, la marquise de Rambouillet, aussi délicate que réservée, accueillait l'élite seule des gentilshommes et des gens de lettres.
Le Chevalier de Méré jeta sans dout€ son dernier éclair à l'hôtel Rambouillet, là même où il avait brillé — entre intimes — de tout son éclat... avant l'avènement de Voiture.
Sa parenté avec la Marquise (ils étaient cousins) lui avait ouvert d'emblée la « chambre bleue ». Sa belle taille, ses manières distinguées, son langage spirituel et fin, ses vastes connais-sances,, tout enfin chez lui séduisit bientôt, conquit 1' « illustre » assemblée. Mais il lui fallait quitter trop souvent, pour guerroyer ça et là, Paris et la Cour, l'hôtel Rambouillet et les satons du « premier rang » : ces absences lui firent tort — surtout à Paris où l'on oublie trop \ite. Voiture en profita pour se faufiler dans la chambre bleue et y dominer.
lUVALlTK AVKC VOITUHK
La marquise de Rainhouilloi. qui se I•e:^pc^tait et qui voulait être respectéi'. était extrèineuienl difficile — a-t-il été observé déjà — pour l'admission à son hôtel, non seulement des gentilshommes, mais sur tout des gens de lettres. Comment s'expliquer alors que Voiture, presque inconnu, d'origine peu relevée, sans passé littéraire d'aucune sorte, y ail eu sitôt ses entrées, ses grandes entrées ?
Trois puissants protecteurs l'avaient recommandé dès l'abord auprès de la Marquise : le premier fut de Chaudebonne (de la maison « du Puits-St-Martin », en Dauphiné) chevalier d'honneur de la duchesse d'Orléans, qui était réputé comme le plus intime ami de la Marquise elle-même ; le second, Louis de Nogaret, cardinal de La Valette, archevêque de Toulouse, dont la résidence était — plutôt qu'ik Toulouse — soit à la Cour, soit aux Armées ; le troisième, Claude de Mesmes, comte d'Avaux, surintendant des Finances, futur ambassadeur et négociateur de la paix à Munster. Celui-ci avait connu Voiture sur les bancs mêmes du collège ; il l'apprécia beaucoup, correspondit avec lui et le soutint de toute son autorité.
On peut dire que le bonheur sourit à ^ oiture dès les commencements. Ainsi, le comte d'Avaux ne se borna pas à le pousser dans le monde : il lui donna presque immédiatement sa propre maîtresse, la jolie
Mme de Saintot. De son côté, de Cliaudebonne le fit agréer par Monsieur qui lui confia remploi de contrôleur de sa maison, puis celui d'introducteur des Ambassadeurs. Quant à La Valette, il lui avançait l'argent de jeu — jusqu'à 2.000 écus, d'un seul coup !
Evidemment, la Marquise assiégée par des, protecteurs de cette sorte ne sut résister longtemps : elle rapitula... Mais elle n'eut point à regretter, semblel-il, cet acte de faveur.
A peine présenté et accepté. Voiture révolutionna tout l'hôtel Rambouillet : il s'y rendit presque aussitôt nécessaire, indispensable, tant par sa gaîté communicative et ses complaisances que par sa grâce et surtout par son esprit. L'esprit, c'était tout pour lui, ainsi que pour les autres — du moins pour la plupart. Il laissait sa roture et le reste à la porte, mais à la condition d'être ou paraître plus spirituel que personne. Bientôt, il devint le boute-en-train perpétuel, et par là la coqueluche des dames, enfin (pour tout dire) Vâme du rond.
Tout Voiture était dans la coquetterie, plus encore ! dans le raffinement de la coquetterie. Coquet de sa personne, il était toujours vêtu avec une suprême élégance ; coquet de son esprit, il le faisait étinceler sans cesse, miroiter à perte de vue ; coquet enfin de sa plume, il s'amusait à écrire des lettres (surtout aux dames) 011 se succédaient antithèses, hyperboles équivoques et pointes d'une extrême ingéniosité.
Quoiqu'il cherchât toujours à plaire et qu'il eût d'éternelles prétentions à l'amour, il était doué d'un physique peu séduisant : d'abord, sa taille était presque d'un nain ; ensuite, sa figure avait un reflet de (( niaiserie », si bien que la Marquise ne craignait pas de dire qu'il avait quelquefois l'air d'un mouton qui rêve... Par bonheur pour lui, un autre habitué de la « chambre bl'eue » était à la fois plus laid et plus
niVAI.ITK AVKC VOITIRE 35
pi-tit : c'était ViUastre Godeuu, évéqiie iii parlibus... jxu'Uarum.
Il était entendu que l'esprit de Voiture rachetait tout, défauts H imperfections quelconques. Un jour, i-erlain gentilhomme^ M. de Blérancourt, après avoir assisté aux pantalonnades, farces et saillies du personnage, ne put retenir cette exclamation : « Savezvous que ce M. Voiture ne manque pas d'esprit ! » — « Mais, Monsieur, répliqua la Marquise, pensez- Nous que ce soit pour sa noblesse ou pour sa belle taille qu'on le reçoit ici comme vous avez vu ! » Et Voiture, qui se rendait bien compte des choses, qui savait le prix des bienfaits et surtout de la généreuse hospitalité de la Marquise, déclarait hautement : « je dois plus à Madame de Rambouillet qu'à tout le reste du monde ensemble. » C'était souverainement expressif.
Voilà l'homme qui devait être, qui fut — à l'hôtel Rambouillet — d'abord l'ami, puis le rival (dironsnous le rival heureux ?) du Chevalier de Méré.
Dès le principe, leurs relations durent être courtoises, même affectueuses. Voiture montra sans doute envers le Chevalier, déjà fort réputé pour sa bravoure, ses qualités d'homme du monde et son savoir, au moins une vive déférence, sinon de la cordialité ; il n'ignorait pas en outre ses liens de parenté avec la Marquise. Le Chevalier reconnut, estima de suite l'esprit de Voiture, son talent de styliste, sa « subtile et haute intelligence ». (i)
(Cependant, jamais Voiture n'a nommé dans ses Lettres, Poésies ou Ecrits quelconques le Chevalier de .Méré. Une fois seulement, en écrivant à Costar (en août 16/41), il lui dit : « après tout, je ne prétends
(i) Ces termes sout employés par le Chevalier dans sa LVIII* lettre.
rien apprendre aux gentilshommes du Poitou. Je connais ici de si honnêtes gens de ce payslà, que cela me donne bonne opinion de tous les autres, et je ne crois pas que ce soit mal parler que de parler comme eux ». N'y a-t-il point là une allusion plus ou moins directe au Chevalier ? En tout cas, la pensée de Voiture' englobe le Chevalier lui-même parmi les gentilshommes poitevins qui savent bien parler et qui sont « si honnêtes gens (2). »
Du Chevalier^ au contraire, il y a nombre de traits élogieux touchant Voiture. Il le proclame doué d'im ('. géniei exquis », il vante de lui « des choses d'un tour merveilleusement fin et brillant », il élève aussi haut que p)>sibie certaines lettres « si bonnes, si belles », etc., etc..
Mais il vint un jour oii les deux compères — s'il €st permis de les qualifier ainsi — se refroidirent l'un envers l'autre, se regardèrent même d'un mauvais œil... Qu'y avait-il eu entre eux ? On ne sait trop. Nous soupçonnons qu'il y eut rivalité d'amour, puisque tous deux étaient d'une excessive galanterie ; nous pensons qu'il y eut aussi rivalité d'esprit, de langage et de style, puisqu'ils avaient tous deux autant d'amour-propre (i) littéraire.
A force de gâteries de la part des Dames, grâce
(1) Dans sa correspondance avec Costar, Voiture ne craint pas de le taquiner, de l'égpatigner çà et là — en tant que poitevin; mais ce n'est, de sa part, que de la plaisanterie. Costar résida pendant 6 ans à St-Liguaiie. près .Niort, où il avait accompagné l'abbé de Layardiu, futur évèque du Mans : il devint lui-mè ae curé de Mort. Ou di-ait de lui qu'il était « le plus pédant deS galants et le plus galant des pédants ».
(2i Malgré certaines apparences il est certain que Voiture s'appréciait grandement. lieux exemples le prouvent : 1* « On dit, écrivait-il, que j'ai quelque sorte d'esprit et que je sais faire quelquefois une bi^Ue lettie » : 2° Il se gknifiiit d'instruire rapidement certaines Dames et de leur apprendre même à bien écrire. (V Edition des Œuvres de l'otture, par Ubicini : t. I'", p. 229, 284 ; t. II, p. 9, 47, 62, ôli, etc. .}.
niVAI-lTÉ AVFC VOITXTRE 37
aussi à son aplomb, Voiture avait fini par accaparer -- ou p<u s'en fallait — l'hôtel Rambouillet : il s'y permettait tout, familiarités, tours de passe-passeï, farces ridicules ou grossières. Certain jour, il feint d« sortir, puis tout-à-coup le voilà qui s'élance de l'alcôve habillé en femme, emmitouflé des pieds jusqu'à la tête et tout enfariné ; deirrière lui, à la queueleu-leu, se trouvbit la donu>sticité de Thôtel non moins accoutrée et enfarinée. Quelque temps après, il va s'affubler chez le cardinal La Valette dune houppelande en toile d'or incarnat et apparaît tel quel' à l'hôtel Rambouillet oii il se fait annoncer comme cardinal. Une autre fois, il lâche des ours, de vrais ours, dans les appartements ; bien plus, il les fait gTimper sur le paravent de la Marquise... Le comble, enfin, ce fut de se battre en duel à minuit (précisément l'heure des crimes) dans le jardin même de rhôtel — tous flambeaux allumés — avec Chavaroche, intendant de la maison Rambouillet.
Evidemment, do pareils, excès dépassaient toute mesure : la Marquise fronça les sourcils devant plusieurs incartades, mais n était-elle pas toujours désar mée par les sourires, par l'applaudissement presque général de ses hôtes ? Il y en avait un, toutefois, à qui ces scènes trop fantaisistes n'allaient guère — c'était Montausier ! Celui-là murmurait, grondait : ('. Oh ! cela est-il plaisant ? Trouve-t-on cela divertissant ? » etc.. A ses côtés, sans doute, le Chevalier de Méré pestait à part lui ou même faisait chorus avec le « soupirant » de Julie. Mais comme il n'avait pas les mêmes raisons pour suppmier de telles fredaines, il délaissai bientôt l'hôlel Rambouillet : d'autres salons, plus circonspects, lui étaient ouverts.
A ses yeux, dès ce moment, A'oiture sembla n'être qu'un comédien. Il l'a dit expressément : « cet homme... voulut être de mes amis en apparence, mais, je
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sentais qu'il était plus comédien quhonnête homme ; cela me le rendait insupportable (i) ». Cette antipathie s'accentua au point que les deux rivaux en vinrent aux querelles. Le Chevalier nous explique en ces termes le motif de leur animosité : « Voiture dont nous lisons des lettres d'un ton merveilleusement fin et brillant^ en écrivait assez qui n'étaient pas de cette nature, et deux ou trois lettres que je lui rebutai nous mirent fort mal ensemble. » (2)
Depuis cette rupture, le Chevalier ne se gêna plus pour critiquer celui dont il avait loué le talent, voire le « génie » — et pour le critiquer à outrance ! TI y avait là, certes, un ressentiment profond : l'autre ne se serait-il pas permis de le dénigrer par-ci parla, au moins de le desservir secrètement ? Leur caractère était trop opposé, ainsi que leurs tendances ; le désaccord devait survenir fatalement, tôt ou tard. Mais Voiturp disparut en 1648, à 5o ans — laissant la place libre au survivant qui avait encore 35 années devant lui; sa revanche put être aussi longue que complète.
Il sera intéressant de relever, en premier lieu, quelques critiques isolées qui figurent de loin en loin dans les Œuvres diverses de Méré ; la critique générale et à fond fera suite à ces traits piquants, mais sans trop de A'enin.
Ouvrons les Conversations (p. 176, sq.q.) et le dialogue ci-après forme le début de la polémique :
Le Maréchal. — ... « N'admirezvous point que cet homme que nous avons connu et qui avait tant d'esprit, nous ait laissé de si mauvaises lettres d'amour, lui qui hors de là en écrivait de si bonnes ?
{V, Lettres du Chevalier de Mt-ré : C.X.WIII* lettre. .2) Jiid. : CXLIX' lettre.
RIVALITÉ AVICC VOITl HF. 30
<:oninienl cela se peutil faire, et n'est-ce pa^ toujours
10 même génie ? »
Lk Chevalier. — « C'est bien le même génie, mais le plus accompli du monde n'est jamais également jtropre à tout... Je m'imagine que le métier de cet liomme n'était pas d'aimer, ou du moins qu'il ne l'avait jamais bien su : on ne saurait dire que c'est faute d'esprit... mais c'est de l'esprit mal employé. Lorsqu'il est question de toucher le cœur, il s'amuse à subtiliser et à dire des gentillesses. Il écrit à une dame, dont il était violemment amoureux, que son ame est si faible qu'elle n'a pas la force de le quitter, et que cela lui conserve un peu de vie. Il écrit aussi a quelque autre que ce qui l'empêche de mourir, c'est qu'il y aurait du plaisir et qu'il n'en veut pas recevoir en son absence. Il avait pris ces inventions des Espagnols, mais il en usait à contretemps...
11 exagère tant ses ennuis, et son désespoir, que l'on sent que tout cela est faux ».
Plus loin, toujours dans les Conversations (p. i83i8/|), le Chevalier raconte que ce qu'il y a de « bien » dans V Histoire d'Alcidnlis et de Zélide, de Voiture, proviient d'une Dame qui avait collaboré à cette histoire. Celte « Dame » est Mlle de Rambouillet, future duchesse de Montausier. A. n'en pas douter, le Chevalier savait la chose d'original.
Puisque nous en sommes à cette fameuse Histoire, ajoutons à son sujet cette vive censure. « ...Si l'art ne trompe adroitement, on le méprise, et l'ouvrier parr.ît ridicule. C'est ce qui arrive à l'égard de Zélide qui se montre une s,i savante rhéloricienne qu'on dirait qu'elle sort tout fraîchement de l'Ecole d'Heiniogène ou de Quintilien ». (i)
On a vu que le Chevalier ne pouNait se défendre
(1) Œuvres posthumts : p. tV6.
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d'admirer oertaincst lettres de Voiture, mais par contre combien d'autres lui répugnaient — même parmi celles fort prisées du public ! Ainsi, il avouait à un de ses amis : « Voiture se plaignait de la peine que lui avait donnée la lettre de la Carpe, et sans mentir il en était à plaindre » (i).
Il serait aussi oiseux que fatigant de s'étendre davantage sur ces détails. Mais il importe de faire remarquer qu'un Traité tout entier (peu volumineux, Heureusement) est consacré à la critique des Œuvres de Voiture : c'est le traité dit de la Justesse, qui parut en 1671 avec la 3^ édition des Conversations. Là, le Chevalier a développé les arguments, qu'on trouve en raccourci dans quelques-unes de ses Lettres ; il y blâma, avec documents à l'appui, les principales fautes de Voiture contre ia justesse. La critique, en ce cas, paraît décisive.
Cet écrit aurait été inspiré à son auteur par un grand débat qui eut lieu chez la marquisie de Sablé : dans cette entrevue à laquelle assistaient la maréchale de Clérembaut et sans doute la duchesse de Longueville, le Chevalier qui avait encore rappelé le manque de « justesse » de son rival, dut jouter énergiquement contre ces dames, toutes trois du parti de Voiture. De part et d'autre, la discussion s'anima et devint très vive. Mais le critique sut administrer les preuves les plus fortes, il accumula arguments sur arguments, au point qu'il finit par convaincre et la duchesse et la maréchale et la marquise. Ce triomphe qui fit du bruit (paraît-il), le décida bientôt à recueillir les rais,ons invoquées alors par lui et à les produire au grand jour.
L'apparition de cet ouvrage souleva une assez grosse rumeur parmi les partisans de Voiture, qui
(1) Lettres : XCIX" lettre.
niVAMTÉ AVBC Vom RP. 41
formaiont un camp considérable à Paris cl surtout clans les provinces.
L'un d'eux, le fameux Bus5y-Rabutin, s'exclama des premiers, tout en menaçant — et pour cause — le Chevalier luimênie : « J'ai vu, écrivaitil le U février 167;^, j'ai ^u un f>etit traité de la justesse du Clievalier de Méré qui me plaît ass€z ; mais il se moque de Voiture mal à propos : s'il n'est pas toujours juste, sa négligence plaît mieux que la justesse de la plupart des autres,, et le secret est de plaire. »
Do Bu>sy à sa (( cousine » Mme de Sévigné, la transition esi toute naturelle. Se seraient-ils donné le mot ? En tout cas, de son côté, voici ce qu'elle osait écrire à sa très chère fille Mme de Grignan : « Cor binelli ab<indonne le Chevalier de Méré et son chien de style, et la ridicule critique qu'il fait en collet monté, d'un esprit libre, badin et charmant comme Voiture : tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas, î»
Cette terrible exécution, doublée de celle d'un Corbinelli, n'a pas fait un grand tort au Chevalier de Méré — pas plus que l'exécution de Racine, qui devait passer « comme le café »...
Si Corbinelli abandonnait le chien de style de Méré, quel était donc son style à lui ! Ce « mystique du diable » (i), provenant de l'étranger, usait d'un pathos assez singulier. De plus, prétentieux en esprit et en savoir, que ne croyait-il pas connaître ? De quoi, aussi, ne se sent-ait-il capable ? Il a osé s'attribuer le mérite d'avoir très activemerrt collaboré aux Maximes de La Rochefoucauld... Il faisait l'entendu, partant le difficile : il voulait bien prêter son esprit à La Rochefoucauld, ainsi que sa plume ! Quant à un Méré, il n'y avait (pensait-il), qu'à en faire fi.
Cl) C'est ainsi que M"* de Grignan. un peu <iiffér«nle de sa mère sur cet article, avait Thabitude de l'appeler.
Ai . LE CHEVALIEU DE MÉRÉ
Qui sait si, autrefois — entre Mme de Sévigné et le Ciievalier (i) — il n'y a pas, eu quelque histoire d'amour ? Et qui sait si le Chevalier n'a pas été, pour elle, une victime expiatoire !> Des excès de langage, tels que les traits « trop féminins )> cités tout à l'heure, font préjuger bien des choses. Ne serait-ce point li> une sorte de vengeance ? Admettons, après tout, que le style de Méré Sioit monotone, sans couleur, presque endormant ; mais l'est-il plus, vraiment, que le style de Nicole dans les Essais de morale ? Or, chacun sait que Mme de Sévigné voulait faire de ces Essais un (( bouillon » pour mieux s'en imprégner. C'eût été là, assurément, un bouillon des plus indigestes. Méré réduit en bouillon n'aurait pas eu — peut-on croire — un effet si fâcheux.
La question du style Méré-Yoiture se présente devant nous, agitée en divers sens : tranchons-la définitivement, s'il est possible.
Sainte-Beuve, qui fait toujours autorité en Criti- <5ue littéraire, a dit du Chevalier qu'il est tout à fait un écrivain : son style, at-il précisé, « est des plus distingués, des plus marqués au coin de la propriété et de la justesse des termes. Il avait le sentiment du (( mieux » et de la perfection dans l'expression. » (i).
(1) Dans les Œuvres de Méré, même dans les Lettres, ]o nom de M"" de Sévigné n« figure nulle part Seulemtmt çà et là, il y a des allusions d'une transparence liiininonse. Entre nntres passages, nous citerons celui-ci détaciié de ia lettre XXVIir .
« Je songe i\ cette Dame qui n'y fuit [VAi plus de façon que de « passer les mains sur ses yeux et de dire— < .-\llons. ma plu- « me ! » — Aussitôt, comme si c'était un charme, elle écritd'une 0 vitesse incorai)n'>tiensil)lc ces belles lettres (jue nous admirons».
Il est vrai qu'à la suite il y a une critique munlante La < mt^rae Dame •> avait adressé au Ciievalier une lettre << fort brillante » , toutefois « nu peu coufuse » ; il lui demanda ce qu'elle avait voulu dire : « Ma foi, rAporidit-elle. j(^ le savais bien quand j'écrivais, mais je ne m'en souviens plus ».
Par là, le Chevalier ne lui rend-il pas an peu la monnaie de sa (pièce ?
(1) Article de la lieinie des DcuxMnndes du {"'janvier 1848.
HUAinK Avi;r. voiTi Hi; 43
Si Buffon a pos^é l'axiome le slylt, c'est V homme, on pourrait ici en retourner les termes — car, chez l'un comme chez l'autre, l'homme, c'est le style.
Voiture, qui cherchait à s'amuser et surtout à amuser ses correspondants, écrivait en amateur, sans ohjet précis, presque à la diable ; Méré, plus sérieux ou plus circonspect, écrivait en auteur, pensait pyeutêtre à la postérité, pesait en conséquence et ses mots et ses idées. Là, c'est un feu d'artifice qui éblouit et qui finit par s'éteindre ; ici, c'est un feu lent, sans éclat, mais qui dure sous la cendre. D'un côté, tout est aux sentiments particuliers, vrais ou faux ; du côté adverse, il Y a souvent des idées générales, quasi-philosophiques.
On se plaît à parcourir tel ou tel passage de Voiture. Veut-on par hasard lire posément une série de let- IreSi, ou plutôt une lettre tout entière, le charme est vite rompu, bientôt même la lassitude vous surprend — car cela est fastidieux à force de }x>intes, de fauxbrillants, d'équivoques, d'antithèses, etc.. Il n'en est pas de même chez Méré : si l'on trouve de^ pages plus ou moins fatigantes,, pénibles, on a le plaisir d'en voir d'autres, et combien plus 1 qui ont de l'attrait et qu'on aime à relire.
Comme l'affirme Sainte-Beuve — auquel il faut revenir en telle matière — il y a réellement des pages du Chevalier (( siL pures, si châtiées de ton, qu'elles paraissent dignes de Fléchier », quand il n'était encore qu'abbé. Quant à ses Lettres, tout particulièrement, elles sont (d'après lui, encore) « bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que celles de Voiture. Elles abondent en particularités qui touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des. mœurs... On ne saurait se figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de délicat
comme observation ^t comme langue ». Et rillustre critique conclut : « On ferait un délidetjx recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres ».
C'est ce que nous avons pensé nou.s-même, c'est ce que pense aussi l'Editeur de cet ouvrage dont le désir — depuis longtentj:>s exprimé — se réalise enfin
PÉRIODK DK DISSIPATION. — JKU. — AMOURS ET GALANTERIE.
On a vu le Clievalier à la Cour et dans \o rrrand inonde — l'hôtel Rambouillet à part — il reste maintenant à le voir dans oe milieu intermédiaire que nous appelons le demi-monde, c'est-à-dire au sein de cette Société plus ou moins choisie où le plaisir et la volupté, sous toutes les formes, sont les seuls objectifs.
Méré, à la fleur de l'àge, a eu sans doute toutes les dispositions requises pour y briller d'une façon sou- \eraine : il aimait son bien-être avant tout, il se délectait et s'épanouissait dans la fréquentation des l'emmes, il s'empressait toujours d'assister aux soin'tis, dîners, bals ou ballets, etc. Homme de sport, il ()ratiquait au mieux l'escrime, l'équitation, les promenades en voiture, la pêche, la chasse, enfin tout ce qui se rattache aux exercices ou aux distractions physiques. Pardessus tout, il adorait le jeu et la galanterie.
Parfaitement éclectique au point de vue mondain, s'il lui était agréable d'être au milieu des Courtisans et des dames de la Cour, il frayait aussi df bon cœur — d'une part, avec les esprits libres et indépendants tels que Saint-Evremond, Bussy, La Rochefoucauld, et à un degré inférieur, les Mitton, les d'Elbène, les des Barre-aux, les Charleval et autres du même genre — d'autre part, avec les femmes de hauts
fonctionnaires, distinguées par elles-mêmes, MMmes de Mesnies, de la Bazinière, Bitton, Ferrand, puis toujours à un degré inférieur, les siinplis Précieuses, et plus bas encore los virtuoses de l'amour Marion de Lorme et Ninon de Lenclos. Ce qu'il désirait, ce qu'il voulait surtout, c'était de passer la vie aussi doucement et aussi plaisamment que possible : doué des goûts qu'on lui connaît, pouvait -il trouver mieux — pour atteindre son but — que cette diversité de compagnies ?
Afin de vivre à l'aise en pareils milieux, il ne lui fallait pas trop de scrupules, sous le rapport de la morale comme sôus celui même de la religion. II était catholique, certes ! mais un peu indifférent ; il savait faire la part aux exagérations, aux abus, aux excès de zèle, dont il souriait au besoin (i). S'il fut jamais sceptique, c'a été seulement des lèvres et pour rire. Outre sa « foi » plus ou moins endormie, n'avaitil pas par devers lui les purs, les grands principes de
(1) ]So? lecteurs n'ignorent pas la fameuse affaire, dite Possession de Loudiin, qui commen«îa en 1632 et aboutit à la condamnation, puis à l'exécution épouvantable en aoùl 1631 d'Urbain Graudier.
17 UrsuliHes, depuis la supérieure jusqu'à la dernière sœur converse, étaient censies être la proie d'une légion de démons (il s'agi.«?air, d'après la Science de nos jours, d'une question d'hystérie furieuse ou de foiie mystique). Toutes durent être exorcisée» suivant les rites catholiques.
Le Cl evalier de Méré assista, un jour, avec le marquis de La Molhe-Parabère. file du goiivemeur du Poitou, à l'un des exorcismes de la sœur Claire de Sazilit, parente (a-t-on dit) an cardinal de Richelieu. Il fit lui même trois questions à la religieuse exorcisée : la l'« et la 3* paraissent assez bizarres ; quant à la 2', elle scandalisa l'exorciste qui ne voulut pas l'admettre.
Cette circonstance est tout à fait significative pour les idées religieuses du Chevalier. Certainement, il n'a pu prendre une telle « possession » an sérieux, et il a cru devoir plaisanter làdessus. Au fond, son bon sens répugnait à des choses de cette espèce. Cf. Etudes sur les possesstous, par l'abbé Lericbc. Paris,. Pion, 1859.
PÉRIODE DE DISSIPATION. — JEU. ^tl
spiritualiMiie qu'il av;iit jiuist's aux leçons de So" crate et de Platon ?
Comme il recherchait — selon ses propres aveux — comme il poursuivait tout le bonheur possible, on doit nécessairement le ranger parmi les Epicuriens. Mais son épirurisme était élevé, supérieur même ; il ne descendit jamais jusqu'à la bassesse ou à la vilenie, il côtoya le vice — en se gardant bien d'y participer. \u besoin, sa délicatesse d'honnête homme l'eût préservé d'une pareille chute.
Cette délicatesse le suivit en tout et partout, spécialement au jeu. Cependant, à cette époque, il y avait certaines grâces d'état pour les joueurs : on cite, par exemple, quelques traits (même à la Cour) qui ne laissent pas dêtre repréhensibles. Le Chevalier était audessus de ces compromissions; s'il devenait presque de droit le juge du jeu des Maréchaux de France, c'est qu'il avait un renom d'honneur exceptionnel. Et luimême n'a-t-il pas tracé, par un noble scrupule, les règles du jeu entre amis ?
Il convient d'insister sur ce point, parce que la mauvaise langue de Chapelain a distillé du venin touchant les deux Méré — Josias et Antoine — ne sacliant trop auquel appliquer ses médisances : nous ne dirons rien de Josias dont on ignore les détails de la vie, sauf la particularité de « goinfre » ; mais pour Antoine, il faut repousser toutes allégations de l'espèce. Il n'était pas besoin de Balzac, qui s'honora toujours de son amitié, pour le défendre contre de semblables imputations. Son existence, toute d'honneur et de dévoûment, aurait suffi ! Sa conscience d honnête homme, ses sentiments et ses idées en morale lui faisaient une impérieuse loi d'agir au jeu — C5mme en toutes choses — le plus correctement, le plus dignement du monde. Les calomnies de Chapelain ne sont que de vagues suppositions, et chacun
savait (surtout Boileau) ce que valait au fond l'en- ,yieux bonhomme (i).
ji^ ^Le train de vie du Chevalier paraissait luxueux : 'Cela donnait beaucoup à penser aux Chapelain et aux ; sous-Chapelain quelconques. Mais un homme habile et ordonné, même à Paris, peut viwe largement avec peu de fortune (2) — à la condition, s'entend, d'être s.eul ou célibataire. Les Méré étaient alliés, on l'a vu, aux familles les plus considérables et les plus opulentes : par là, en tout temps, il leur était facile de se créer des ressources suffisantes ; le Chevalier, tout personnellement, pouvait s'adresser au besoin à des amis tels que le duc de Roannez, Fouquet, de la Bazinière, Mitton et autres, tous riches et généreux ; enfin, il appartint (comme on disait alors) d'abord à la duchesse de Lesdiguières, puis à la maréchale de Clérembaut. Ces deux grandes protectrices,, des plus fortunées, ont pu facilement subvenir à toutes ses dépenses. Mais il y a tout lieu de croire qu'il se garda d'en abuser.
Le jeu, d'ailleurs — en deliors de toute idée malséante, à la Chapelain — n'a-t-11 pu lui procurer parfois au moins du superflu ? C'est à croire ; il semble avouer lui-même qu'il était généralement heureux :
(1) Ce serait, sans doute, par une basse vengeance que l'auteur de € La Pucelle » aurait agi en ce cas.
Il avait composé une Ode en l'honneur de Condé (encore duc d'Enahien) : on la lut deviint le Chevalier, et on lui df>manda son avis. Il répondit que le « poète » avait si bien suivi la chronologie des faits d armes du Prince qu'on p turrait croire qu'il avait mis en rimes les Gazettes d'Allemagne, mais que — pour l'ode en elle-même — il n'y avait rien de Pindare, rien d'Horace on de Malherbe.
Balz;\c a dû rapporter le fait à son ami Chapelain : d'où la colère et le trait de noire vengeance de celui-ci ! (V. Lettres du chevalier: lettre III'. précisément à Halzac .
(2) Tel est le cas très bien observé de Denoisel dans Renée Maupenn le chef-d'œuvre des Goncourt à p. 176, s.q.q. de l'édition originale.
PÉRIODE DE DISSIPATION. — JlîU. 49
<( ce quî nous vient, dit il à un ami (i), de quelque petite faveur de la fortune nous cause toujours un plaisir pur et durable. » FI savait en profiter ! Habile calculateur, il combinait ses coups avec toutes les chances possibles ; très prudent et avisé, il attendait posément les retours de la veine et en tirait bénéfice ; froid, volontaire, il se retirait à temps — h courtoisie sauvegardée — avec un gain suffisant ou (assez rarement) avec des pertes légères. Ainsi, gràoe à son tempérament, grâce aussi à la bonne méthode dont il usait, n était-il pas presque certain de gagner le plus souvent ?
C'est immédiatement après les époques les plus désordonnées (troubles, révolutions, guerres, etc..) que le jeu, comme les autres passions, éclate avec fureur. La Fronde, juste au milieu du xvii* siècle, a mis le feu aux poudres — sous toutes les formes. Jamais on n'avait vu jusqu'alors, peut-être, tant d'emportement pour les jouissances de la -vie, même audelà de ces jouissances. Et c'étaient les jeunes Seigneurs, les Petits-Maîtres, qui donnaient l'élan, qui s'affichaient et qui ne reculaient devant aucune extrémité.
II nous paraît inutile de rappeler ici les scènes scandaleuses, les orgies épouvantables, les abominations de toutes sortes qui eurent lieu à ce moment et peu après. La plupart des amis de Méré prirent part à ces extravagances — tel des Barreaux, tel Mitton, tel d'Elbène, etc.. Lui, avec sa circonspection d'honnête homme, ses goûts délicats, son bon sens supérieur, sut se réserver au milieu de tant d'excès et ne jamais se compromettre. Il évita soigneusement toutes éclaboussures.
Mais tout en se préservant des risques fâcheux, il se
(1) Lettres du chevalier de Méré. Lettre XXXIXv
laisvsa bientôt aller à ce courant irrésistible, là où sa nature ne pouvait être rebelle : la table, le jeu, l'amour, rien — pour ainsi parler — rien ou presque rien ne lui fut alo4*s étranger. Comme les autres, mais plus sagement, il éouma les délices du monde. Il avait commencé sa vie de dissipation avant la Fronde ; il la continua, alors, de plus belle et dans tous les sens. Fort, vigoureux, il se trouvait en pleine maturité : il avait donc, comme on dit, tous les atouts en main.
S'il n'eut pas de bonheur (pour fonctions, bénéfices ou pension) du côté du Pouvoir, il avait été presque aussitôt — en revanche — infiniment heureux en amour : qui a pu se prévaloir, en effet, d'avoir été avant lui le grand amant favorisé de Ninon de Lenclos, cette <( merveille » du Siècle P II a dû la connaître lorsqu'elle était dans la première fleur de sa beauté, de cette beauté qui dura si longtemps ! Elle avait vingt-cinq ans environ et séduisait dès lors tout le monde par le plus délicieux visage (yeux noirs d'une grande vivacité, front splendide couronné de jolis cheveux châtains, nez aquilin superbe, lèvres roses, menton à fossette, etc.) ; sa taille était magnifique, ses mains parfaites... Et que d'ire de son lesprit, si brillant et si original tout à la fois ? Elle avait, en outre, des manières exquises, d'une grâce incomparable. Son caractère, enfin, était captivant au suprême degré ; elle savait congédier ses amants, tout en s'en faisant des amis pour toujours.
Combien do temps dura sa liaison avec le Chevalier ? On l'ignore — toutefois elle se prolongea assez longtemps, paraît-il, pour ne pas rester stérile. Qui sait s,L Richelieu, l'un des « martyrs » de Ninon, ne garda p«s contre Méré, le premier des grands « favoris », un souvenir haineux, vindicatif, qui devait l'ex-