‹ Le chevalier de Méré: rival de Voiture, ami de Pascal, précepteur de Mme. de Maintenon; étude biographique et littéraire, suivi d'un choix de Lettres et de Pensées du ChevalierChapitre 6 sur 57 · PÉRIODE DE DISSIPATION. — JEU · texte numérisé non relu

PÉRIODE DE DISSIPATION. — JEU

citer plus lard à lui refuser encore tout emploi !» Rirhelieu préeisrnieiit et l'iulorluné La Châtre, ce sont les deux principales vicliiiies de cette grande demimondaine qui (il tant dheureux inondant le siècle de Louis XIV.

Mais il importe d'ajouter que Ninon, de\enue Mlle de Lcnclos, sauvegarda toutes, apparences : dans son salon des Tournclles, comme en public, elle observa toujours une décence parfaite, elle parut aussi digne que les Dames du haut rang. De plus, sa probité était proverbiale ; il lui arriva de recevoir des dép<Ms de lo.ooo écus qu'elle s'empressa de rendre dès le premier signe. Aussi Saint-Evremond, qui la connaissait bien, l'a définie admirablement :

L'indulgente et sage nature A formé l'âme de Ninon De la volupté d'Epicure Et de la vertu de Gaton.

Non seulement elle parvint à se faire respecter des gentilshommes et des Seigneurs, mais elle gagna même l'estime et l'affection des Dames les plus distinguées; citons parmi elles, MMmes de La Fayette, de Sablé, de La Sablière, etc. : — sans oublier Mme de Maintenon. Il n'était pas jusqu'à un Prince du sang, jusqu'au grand Condé en personne, qui ne s'empressât de la saluer, chapeau bas, toutes les fois et partout où il la rencontrait.

Selon toutes vraisemblances, le Chevalier de Méré n'a pu se défendre de l'aimer vivement, profondément. Mais si elle lui a été fidèle — comme elle le fut avec ses successeurs — tant que subsista leur liaison, elle lui fit comprendre (de même que pour les autres) que son caprice était passé et que, semblable an

l^apillon, il lui fallait voltiger ça-et-là... La séparation atfligea beaucoup le Chevalier, qui ne pouvait oublier tant de charmes, tant de merveilles (c'est son mot) ; il lui adressa, peu après, une lettre empreinte d'une amère résignation : « si je n'ai pas eu assez de talent ni de fortune pour vous rendre la vie plus agréable, ne vous en prenez qu'à ma destinée... Oubliez-moi comme si notre engagement n'était qu'un songe... que le ciel vous pardonne ! » (i)

Peu à peu l'éloignement et la diversité des événements — surtout de nouvelles campagnes sur terre ou sur mer — amenèrent chez le Chevalier le calme, l'apaisement et peut-être quelque oubli. En tout cas, l'amitié, survécut à l'amour. Un certain temps après, notamment en 1657, il fréquentait chez elle : il y passa, alors, de longues soirées avec un ami commun, d'Elbène. Enfin, une dizaine d'années s'écoulèrent, et un heureux hasard les mit encore en présence — et où ? Qui le croirait .•* chez la duchesse de La Fcuillade, la sœur du duc de Roannez, l'ancienne (( amie » de Pascal ! Le Chevalier, toujours vert, avait plus de 60 ans, et Ninon elle-même était déjà quinquagénaire ; mais elle avait conservé ses attraits « merveilleux ». Il y eut de la tendresse échangée entre eux : elle lui parut aussi aimable, aussi douce qu'autrefois, malgré une si longue absence, et elle eut la gracieuseté de lui permettre de faire des visites à l'hôtel des Tournelles.

Après sa liaison avec Ninon, qui fit éclat, le Chevalier demeura sans doute pendant ime assez grande période libre et sans attaches ; mais sa nature qui l'entraînait aux galanteries prit enfin le dessus : on

(1) Cette lettre, la 100' du Recueil des Lettres de Méré, a eu certainement pour destinataire M"* de Lenclos quoique son nom n'y figure pa3 : la suscription porte simplement « Mademoiselle ».

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peut affirmer sans crainte qu'il eut ensuite de nombreusies aventures, soit à Paris (mais plus secrètement), soit en province, soit même à l 'étranger.

Laissons cette époque intermédiaire et un peu confuse, et passons à ses grandes amitiés amoureuses — d'abord avec la duchesse de Lesdiguières, puis avec la inaréchak de Clérembaut.

La première fois que le Chevalier vit la duchesse (le Lesdiguières, c'était dans son magnifique hôt^l, un l>alais plutôt ! siitué près du Petit-Arsenal — mais elle le reçut au dehors, dans le jardin, en un kiosque ou cabinet plein do fleurs et de plantes vertes : ils étaient seuls... Elle lui plut infiniment, et dès lors elle resta toujours pour lui « la plus aimable personne du monde. »

Fille unique du marquis de Piagny et dune Gondi. elle s'était mariée en ifiSa à François de Bonne de Créqui, duc de Lesdiguières, qui devint gouverneur du Dauphiné et maréchal de France : deux fils, dont on sait peu de chose, sont nés de cette union. Le duc devait se distinguer assez tard, dans les armées. Quant à la duchesse, elle se mêla (comme maintes .srrandes Dames) aux agitations de la Fronde ; cousinegermaine de Retz, elle intrigua fort pour lui, fut un de ses plus actifs intermédiaires et lui avança — dans sa détresse — des sommes considérables. Un exil, qui ne se prolongea guère, sui\it presque aussitôt sa participation aux troubles de l'Etat.

La duchesse était très belle et admirablement bien faite. Elle avait beaucoup d esprit, de goùl, de grâce et d'cnjoùment. Ce qui la rendait incomp.'uable, c'était un air de distinction vraiment irrésistible, une K noble grandeur » — comine dit le Chevalier — toute simple parce que toute naturelle. Pour comble, elle savait s'habiller de la manière la plus ravissante.

Un mot suffira pour la peindre : c'était une enchanteresse I

Il y a^ dans une lettre de Méré, adressée à la duchesse même, un passage remarquable la concernant : « un esprit qui se sent dans un beau corps et qui se communique par une bouche comme la vôtre, s'accoutume insensiblement à ne rien dire qui n'ait du rapport à tant de grâce et de beauté. De là vient que tout ce que, vous pensez et tout ce que vous écrivez enchante )>... (i) Elle écrivait donc et parlait à ravir ; mais elle avait dans la voix des accents, des tons, qui rendaient son langage encore plus séduisant.

Outre le Chevalier, elle compta nombre d'amoureux. Mais il paraît qu'elle se montra quelque peu indifférente envers la plupart, sinon envers tous. Cependant, la tendresse et le dévouement que lui témoigna le Chevalier se maintinrent toujours vifs, toujours parfaits ; aussi pouvait-il lui écrire vers la fin de leur attachement : « je vous ai bien aimée et bien longtemps, et malgré l'absence et le peu de succès, je vous aime encore. »

Un jour, pourtant, elle lui avoua qu'elle commençait à l'aimer, qu'elle Taimait ! en lui interdisant (maudit revers) de l'aimer elle-même. C'était là une singulière contradiction... Le Chevalier releva cette étrangeté 'en ces termes : « quand on aime, il me semble que le cœur parle encore plus que l'esprit, et je ne sens pas ce langage dans vos billets. » Un autre jour, comme son ami lui rendait visite dans sa chambre, elle sortit du lit en sa présence, sans plus de souci de sa toilette... quelle émotion en lui ! d'autant plus qu'il s'ape'rçut que « plus elle était négligée, plus on remarquait en elle de choses qui plaisent. »

(1) Leitret du chevalier de Mcré : XV* lettre.

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Pour oser agir ain<i, n'était -elle pas sûre d'elle — et (le lui ? D'elle, d'ailleurs, en lui écrivant, il a dit ces mots expressifs : « pour juger (do votre constance), il faudrait vous avoir eue, et cette expérience est difficile ». Il faut donc conclure qu'entre eux il n'y eut jamais d'abandon complet.

Leurs sentiments réciproques s'arrêtèrent au point précis : ce fut là vraiment, comme nous l'avons dit, une amitié amoureuse. Malgré ses pensées intimes et parfois ses désirs, le Chevalier déclarait franchement qu' « il songeait beaucoup plus à la servir qu'à lui plaire » (i). De son côté, elle l'assurait qu'(( elle-même était la n\eilleuie amie qu'il eût au monde ». Quoi de mieux de part et d'autre ?

Incessamment, la duchesse lui demandait des conseils, elle faisait appel à son expérience et à son savoir : il Y a une dizaine de lettres du Chevalier — (]uo!ques-unes fort longues — relatives à des questions plus ou moins graves qu'elle lui avait soumises, depuis Tordre à mettre dans les actes et les paroles ou encore la nature et la différence des agréments, jusqu'au jugement en fait d'esprit H même 7a vraie vertu ou la parfaite honnêteté. D'autres lettres, jui n'ont pas été pubirécs, traitaient de la pluralité des mondes, de l'immortalité de l'âme, etc.: Il serait curieux de voir comment était développé, approfondi, ce dernier et grand sujet.

Ne peut-on présumer que le Chevalier se plut à instruire les deux fils du duc et de la duchesse de Lesdiguières ? Celle-ci leur était très attachée, très dévouét> ; si elle sollicitait de son ami des leçons d'e choses pour elle-même, pourquoi ne l'aurait-elle pas chargé de leur cultiver un peu le moral et l'esprit ?

En retour, elle sut être délicatement généreuse en-

(1) lettres du chevalier de if ère : IV* lettre.

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vers le gentilhomme dont «lie s'honorait d'être quelquefois r « élève ». Comme elle était fort riche, ses dons durent être considérables et fréquents. Le Chevalier a reconnu, proclamé, cet obligeant libéralisme ; il lui écrivait, par exemple : « ... Tant de bontés que vous me témoignez !... Je suis l'honimc du monde le plus reconnaissant, surtout lorsqu'on m'oblige de cet air qui vous est si naturel et qui donne du prix à vos moindres faveurs. » La générosité touche d'autant plus qu'elle s'exerce avec plus de délicatesse et de discrétion.

La Reine des Alpes (ainsi l'appelait-il d'habitude, parce que le duc était gouverneur du Dauphiné), la Reine des Alpes eut une fin prématurée : elle succomba en juillet i656 dans toute la plénitude de l'âge.

De la duchesse de Lesdiguières, le Chevalier « passa » — après un certain temps — à la maréchale de Clérembaut : c'est l'anecdotier Ménage qui nous apprend ce fait, que confirment à peu près les « Lettres » et « Discours » de Méré.

Si la différence d'âge entre la duchesse et lui avait été assez peu sensible, elle fut ici des plus grandes ; au Keu d'une douzaine d'années, l'intervalle s'étendit jusqu'à 3o ans ! Il est vrai qu'un quart de siècle séparait le maréchal lui-même de la maréchale. Mais le Chevalier, qui atteignait alors la soixantaine, était toujours vert et robuste^ tandis que le maréchal commençait à .'^e ressentir d'une implacable maladie de langueur.

Ce maréchal avait connu le Chevalier aux Armées, durant plusieurs campagnes, et il ne tarda pas à se lier d'amitié avec lui : comme lui, d'ailleurs, il était courtisan, galant, joueur, causeur éloquent (quoique bègue) ; il pratiquait aussi les bienséances et l'honnêteté. Lorsqu'il suppléa le duc de Roannez dans le gouvernement du Poitou, en i658-i659, leur amitié

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devint de rintimité. C'est de cette époque sans doute, ou peu après, que datent les rapports du Chevalier avec la maréchale. Il lui était réser\é de revoir encore le même maréchal en Poitou, quelque temps avant sa fin, lorsque oelui-ci séjourna 6 ou 7 mois à Poitiers, en 16&/4, dans l'espoir d'une convalescence décisive. II y eut cette fois, entre eux, de nombreux et longs entretiens : c'est de là qu'est issu le premier ouvrage de Méré — les Conversations D. Nf. D. C. — F — D. C. D. M.

La maréchale devenue veuve à Sa ans, en juillt t i665, demeura telle quelle pendant cinquante-sept années. C'était, dit-on, une originale fieffée ! Très indifférente, presque de glace (ce que confirme un si long veuvage) elle ne s'attachait à personne, pas plus À une sœur qu'elle avait adorée dès l'abord qu'à ses deux fils — l'un abbé, l'autre lieutenant-général — qui disparurent sans regret pour elle. Fort instruite, savante, qui plus est, et pleine d'esprit, elle causait à merveille quand elle voulait ; puis, toutà-coup, elle ne disiîit mot, et cela pendant très longtemps, sous prétexte de mal de gorge ou de poitrine. La beauté lui manquait peut-être, mais elle avait en compensation des charmes d'un « piquant » extrême : yeux noirs très vifs, bouche admirable, bras et mains d'un modelé parfait, gorge splendide, etc.. Ce qu'il y avait en elle de plus agréable, c'était un teint exceptionnel de blancheur et de. fraîcheur, qu'elle préservait toujours de Pair, du soleil et d'autres incommodités à l'aide d'un masque de velours noir. Etait-ce aussi pour cela qu'elle ne but jamais que de l'eau ? E11& était extraordînairement riche, mais d'une avarice non moins extraordinaire. Joueuse effrénée, malgré tout, elle eût passé à la table de jeu jour et nuît. Cette originale a été la grande amie de la Princesse Palatine, qui la suivit au tombeau dans le foudrovanl

délai de dix jours. Ne pouvant se séparer, elles se rejoignirent dans la mort.

Quels sentiments purent animer le Chevalier à l'égard d'une femme douée de la sorte ? Il n'a voulu \oir que les attraits, rien de plus : peu lui importait le reste ! 11 a donc constaté que « jamais dame n'a eu des agréments plus rares et plus nombreux que les siens )). Il faut l'entendre lui débiter ces phrases élogieuses : « Les grâces; vous suivent partout. Plus on vous considère, plus on vous admire... Les plus belles ne cherchent pas trop à se montrer auprès de vous ; mais si quelqu'une vous dispute en beauté, je prend"< garde que vous êles toujours colle qu'on aimerait le mieux. »

S'il rentouraii de soins et de tendresses, elle ne répondît pas à cette vivacité de sentiments ; au contraire, elle souhaitait, elle voulait qu'il demeurât, lui •aussi, dans une (( affection tranquille et modérée >). Pouvait-il se contenter à si peu de frais ? Et la froideur de la Maréchale n'excita-t-elle point chez lui (comme il est arrivé à tant d'autres) une réaction de plus en plus énergique ?

Oui, à force d'affections, il sembla parvenir à vaincre son indifférence — et elle le préféra enfin à toul le monde. C'est ce qu'elle lui fit entendre par ces mots suffisamment clairs qu' (( elle était habituée à son langage et n'écoutait plus ce que les autres lui disaient ». Combien un tel compliment dut lui chatouiller le cœur !

Ajouterons-nous qu'il triompha aussi de son avarice ? Il est certain qu'elle entr 'ouvrit au moins sa bourse pour un ami (gêné quelquefois) qui lui resta dévoué pendant près de 20 ans. Il lui montra sa re- <^Dnnaîssance de toutesv manières, — surtout lors'qu'elle fut nommée « gouvernante des enfants de Monsieur ». A cette occasion, il fit paraître et lui dédia

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