AMOUR
Dans les âmes les plus raisonnables, l'amour et la raison ne s'accordent pas volontiers.
Ce n'est pas assez que de se dévouer à gagner les gens ; le principal consiste à faire en sorte que la personne qu'on aime en soit bien aise.
Tout naturellement, l'amour donne des inventions pour plaire à la personne qu'on aime.
On loue les plus belles femmes, mais on aime d'ordmaire les plus jolies. C'est qu'on se lasse d'admirer longtemps, et que ce qui n'est fait que pour cela dégoûte sitôt qu'on ne l'admire plus.
Si la personne qu'on aime n'est qu'une idole bien formée, le plus sensible bonheur de l'amour commence plus agréablement qu'il ne finit ; et comme il est plein de transports et de violences, il ne sau-
rait être d'une longue durée. Mais lorsque les grâces ■de l'esprit et du bon aîr 'accompagnent la beauté du corps, l'amour n'a jamais rien qui répugne, un plaisir qui se passe est suivi d'un autre plaisir, et plus on se communique aux personnes qui plaisent de la sorte, plus on les aime.
Aime-t-on une femme, parce qu'elle est belle ? Cet amour passe quelquefois bien vite. Mais quand ce sont de vrais et profonds agréments qui font naître l'affection, on n'en revient pas de la sorte ; et d'ordinaire, plus on a de faveurs, plus on est charmé...
Un grand fonds d'agrément ne se peut épuiser : il en sort toujours de nouveaux — c'est ce qui ranime.
Lesi femmes qui ont le plus d'esprit^ aiment beau- -coup mieux je ne sais quoi de retenu. Mais d'habitude, on débute malheureusement auprès d'elles... On leur jette son cœur à la tête, et d'abord on leur en dit plus que la vraisemblance ne leur permet d'en croire et qu'elles n'en veulent. On ne leur donne pas le loitir de pouvoir souhaiter qu'on les aime et de goûter une certaine douceur qui ne se trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce plaisir-là pour aimer toujours : car on ne se plaît guère à recevoir ce qu'on n'a pas beaucoup désiré — e! quand on l'a de la sorte, on s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.
Un peu d'absence ranime l'amour et renouvelle l'amitié.
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Le plaisir d'être aimé, lorsqu'on n'aime point soimême, es,t plus incommode qu'agréable
Il en est ordinairement du mariage comme de certains lieux agréables qu'on voudrait toujours voir tant que la sortie en est libre ; mais lorsqu'on s'y trouve en exil et qu'on est contraint d'y demeurer, on en voudrait être bien loin.
n est de certaines prudes qui s'estiment beaucoup, seulement de ce qu'elles sont farouches.
Les plus belles femmes ne sont pas si dangereuses quand elles sont si jeunes que dans un âge plus avancé. Si elles perdent d'un côté^ elles gagnent d'un autre, et ce qu'elles, gagnent — c'est-à-dire la grâce ou les agréments — les fait aimer davantage.
De tous les plaisirs passés, nous ne regoûtons que ceux que nous avons eus à bien vivre, si ce n'est peutêtre que la douceur de l'amour repasse quelquefois agréablement dans l'imagination.