CHAPITRE PREMIER
luisantes de ses longs cheveux, mouvement qui découvrit un front noble et fier, je suis le vicomte Albert de Gourdon, seigneur de quatre ou cinq villages, huguenot par la grâce de Dieu, capitaine d'arquebusiers de par le roi de Navarre dont je porte la cornette blanche dans les grandes occasions, et j'ai vingt-neuf* ans depuis hier.
La gitana fit un petit signe de tcte qui semblait exprimer sa satisfaction ; sa maîtresse demeura impassible.
— Il y a un mois , reprit le vicomte , j'avais obtenu du roi un congé pour aller visiter mes terres, où mes fermiers s'en donnent à cœur joie tandis que je fais la guerre, et comme je m'étais arrêté à Bordeaux, à l'hôtellerie des Deux-Couronnes, pour y laisser reposer mes chevaux, je fis dans cette auberge une rencontre qui influera beaucoup sur ma destinée, à ce que je crois.
<c Une noble dame qu'on disait arrivée de Venise depuis peu, par un vaisseau encore mouillé dans le port, était descendue avant moi à l'hôtel des Deux-Couronnes. Quoique cette dame eût des façons magnifiques, et qu'elle eût retenu le plus bel appartement du logis, quoiqu'elle y fît une grosse dépense, sa suite était assez mesquine, comme vous l'allez voir.
a La noble Vénitienne sortait toujours appuyée
b lE CHEVAllER DE TAMPEIOWISE.
au bras d'un cavalier de liante taille , au visage tanlot souriant, tantôt taciturne, et dont la démarche et les airs tenaient beaucoup plus du maître d'armes que du gentilhomme. Avec la meilleure volonté, on ne pouvait soupçonner ce quidam de la moindre parenté avec la femme élégante et distinguée dont il était l'appui. Quand la dame sortait, elle laissait au logis une jeune camériste à l'œil de feu, au visage doré, comme celui des Moresses, d'un rayon de soleil africain, et cette jeune fille était la seule compagne de la belle étrangère. »
Venezia et sa maîtresse baissèrent les yeux en même temps. Venezia fut la première à les relever effrontément.
— Vous comprenez, madame, qu'à mon âge, les gens de mon métier et de ma condition sont friands d'aventures et les cherchent un peu partout! Intrigué donc par la singularité de ce ménage, selon moi si mal assorti, d'une femme au printemps de sa vie et d'un quasi-barbon, d'un ange de beauté et d'un laid camarade, d'une femme faite pour le trône (ici la Vénitienne tressaillit) et d'un homme fait pour les corps de garde, je fus saisi d'une fantaisie toute naturelle, à savoir, que je pris la dame en grande passion et l'homme en une aversion raisonnable.
La gitana fit un sourire rempli de délicieuse