CHAPITRE PREMIER
malice; ses petites dents blanches brillèrent sur le corail de ses lèvres, et, regardant sa maîtresse, elle murmura :
— Peblo!
La signera Fabiani leva la main et la laissa retomber mollement sur les joues de Venezia qui la baisa.
Gourdon feignit de ne pas remarquer ce badinage et continua :
— J'interrogeai l'hôtelier , qui m'apprit que l'étrangère était une Vénitienne conduite à Paris par son père, et arrêtée à Bordeaux pour une quinzaine de jours. Ne pouvant obtenir de plus amples renseignements , car la belle étrangère cachait son nom et ne se faisait appeler que signora tout sec, je me fis donner une chambre contiguë aux appartements des étrangers, et, oubliant mes terres et mes fermiers, je me mis en tète de faire ample connaissance avec mes voisins. Quel fut mon étonnement, un soir que je regardais par le trou de la serrure (les amoureux n'ont pas de vergogne en France et sont d'une rare indiscrétion), quel fut donc mon étonnement lorsqu'un soir, pendant que les Vénitiens soupaient , m'avisant de regarder par un trou de serrure, j'aperçus la jeune femme assise seule à table, ayant à sa droite sacaraéristc, et à gauche monsieur son père, qui se dandinait
avec cette belle prestance qu'ont d'ordinaire les laquais de bonne maison !
— Voyez si ce n'est pas drôle, en vérité ? dit la gitana, l'œil langoureusement et malicieusement levé sur sa maîtresse.
Gourdon s'étonna quelque peu de cette familiarité, mais il continua :
— Comme j'ai la tête chaude, je me mis à bâtir tout un gros roman sur cette découverte. La belle Vénitienne était quelque princesse voyageant incognito, et prenant pour masque ce vilain soudard à mine renfrognée qui en public lui donnait paternellement le bras, et face à face redevenait son valet très-humble. Ces belles suppositions me firent changer mon plan de conduite , et je résolus d'attendre , avant de déclarer ma flamme, comme dit M. de Ronsard. Je voulus suivre de loin et de près tout à la fois cette aventure ; je m'étudiai à éviter la rencontre de la signera, et je me décidai cependant à l'accompagner partout où elle porterait ses pas.
«c J'avais adopté ce système depuis deux ou trois jours, lorsqu'un beau matin j'appris de l'hôte que les trois voyageurs avaient quitté les Deux-Couronnes et avaient pris la route de Paris. Je me mis immédiatement à leur poursuite, et comme nous entrions en plein pays catholique, pays fort malsain pour les amis du roi de