CHAPITRE IV. K
la garde urbaine vint le chercher, et il parut, tète haute, sur le seuil de la prison où son conl'esseur Tattcndait.
Jac([ues Clément avait revêtu son caractère oflicicl de dominicain et de ligueur. Son regard était sévère, son visage pâle, sa démarche assurée. Il semblait, en assistant le condamné à cette heure suprême, remplir un devoir pour Dieu seul, car les ligueurs, groupés autour de lui, lisaient sur son front qu'il approuvait ce supplice, et qu'il maudissait, comme partisan, Thomme dont il sauvait Fâme comme chrétien.
Les fureurs de la guerre civile étaient telles, déjà, au début de la Ligue, que ceux qui soutenaient le trône contre les Guise ou combattaient pour les calvinistes étaient voués à l'anathème et confondus dans un même mépris. Aussi le moine jouait-il parfaitement son rôle, en affectant de se dévouer pour la gloire de la religion, en conduisant au supplice et en exhortant un ennemi de la Ligue, seul refuge des vrais défenseurs de l'Église.
Toute la populace d'Angers était échelonnée eu cohue depuis la porle de la prison jusque sur l'esplanade où était dressé l'instrument de supplice. Cette chaîne, mêlée d'hommes et de femmes, de bourgeois, de nobles et de manants, de royalistes et de ligueurs, était soudée par l'un de ses
bouts au patient, et par l'autre au bourreau qui attendait, entouré de ses aides, l'œil morne, les bras négligemment croisés.
C'était une bonne aubaine pour la ville entière que ce hideux spectacle. Dans ce temps de désordres, de violences et d'exactions, on était fait aux catastrophes, et la vue d'un cadavre émouvait peu. Un soldat percé de balles, un larron au gibet, un noble décapité, cela se voyait deux ou trois fois la semaine ou plus souvent ; mais un gentilhomme couché sur les quatre soliveaux infamants qu'inventa le fils de Marc-Aurèle, cet empereur plus fou, plus débauché que ne le fut Héliogabale, plus sanguinaire que ne l'avait été le tigre Néron *, c'était chose plus rare et dont on fut très-friand en France depuis 1554, époque où le supplice de la roue fut légalement introduit, jusqu'en 1789, où il fut aboli par un roi auguste auquel le peuple reconnaissant coupa la tête !
Le flot populaire est si mouvant que du Halot, qui se croyait bon nombre d'amis dans une ville où il avait beaucoup d'obligés, fut surpris de ne
^ L'empereur Commode (l.ucius-;EIius-Aurclius-Antonius Coramodus), fils de Marc-Aurèle et arrière-pelit-fils de Trajan par sa mère Faustine, empoisonné par Maria, Tune de ses six cents concubines, et étranglé par un athlète en 192. Ce fut lui qui inventa le supplice de la roue, supplice remis en vigueur au moyen âge par les comtes de Flandre et les ducs d'Autriche.