LA MAIN
La gitana courut savoir ce qui se passait, et interrogea le visiteur à travers la serrure,
— Eh! Corbeuf! s'écria Pauipelonne du dehors, je ne tiens pas à entrer chez vous, j'ai bien d'autres chats à fouetter, ma foi !... Appelez le vicomte de Gourdon sur-le-champ.
Gourdon baisa de nouveau la main de la Vénitienne, et se précipita vers la porte.
La gitana lui dit :
— Courage! mon capitaine, si vous perdez votre citadelle, vous gagnerez...
82 LE CHfc-VALIER DE PAMPELONNE.
Le vicomte regarda Venezia avec douceur. C'était la seconde fois que cette jeune fille lui jetait, en passant, une consolation.
— Eh bien ! sarpejeu ! cria le Gascon impatiente, M. le vicomte vient-il, oui ou non?
— Me voilà! Quel train fais-tu? Qu'y a-t-il? Le prince arrive-t-il?
— Ah! oui! il s'agit bien du prince... Rochemorte vient d'être tué.
— Que dis-tu ?
— Je dis ce que je sais, et je sais ce que j'ai vu. Le baron faisait sa ronde avec moi, et comme je l'engageais à regarder par une meurtrière pour voir un coquin de moine qui était à cheval sur une palissade, l'arquebuse sur l'épaule, il passa sa tète par le créneau, et la retira aussitôt pour tomber mort dans mes bras. Le moine, qui m'avait sans doute aperçu, venait de faire feu et de loger une balle au milieu du front de notre pauvre camarade, qui n'a plus bougé ni pied ni patte. Se doutant du beau coup qu'il venait de faire, le moine s'est écrié : Et d'un! et je l'ai entendu rire comme doit rire Lucifer.
— Tu n'as pas riposté?
— Je n'avais que mon épée. Chose étrange! ce moine ressemble de loin au confesseur qui assistait du Halot pendant qu'on le rouait, et c'est pour moi d'un vilain augure.
CnAPITRF, VI. 83
— Pourquoi?
— Parce que c'est mon ennemi mortel. Je vous dirai lliistoire une autre fois.
— Diable! diable! nos affaires tournent mal. Allons faire enterrer Rocliemorte... C'est une grosse perte pour le parti... Il avait bien juré qu'il ne sortirait pas d'ici vivant...
— Oui... mais j'ai juré tout le contraire, moi.
— Hein?
— Je ne me soucie pas de laisser ma peau dans ce caslel.
— Pardieu ! ni moi... Mais tu n'as pas envie de te rendre, j'espère?
— Fi donc!
— Alors, il est évident que nous allons nous faire tuer comme de braves gens.
— C'est absurde et inadmissible, cela.
— Que faire alors? Fuir... c'est bien bonteux!
— Fuir, tant que nous aurons de quoi garder les murailles, serait désbonnéte et bourgeois; mais fuir quand Brissac sera rentré dans son gouvernement, et que les catholiques seront ici les maîtres, ne me semble pas si dépourvu de sens.
— Et alors, comment s'y prendre, mon cher petit? Tu as parfois des idées de l'autre monde.
— C'est mon secret.
— La peste soit de tes secrets! tu en as la tête farcie...
84 LE CHEVÀlTER DE PAMPELONIVE.
— Allons voir Rocheraorte, répliqua Pampelonne.
Les assiégeants donnèrent un assaut vigoureux le même jour, et furent rudement accueillis.
Pampelonne et Gourdon firent merveille, et ne remirent l'épée au fourreau qu'après s'être couverts de gloire et de sang.
Alors Joyeuse et Brissac se contentèrent de canonner la place à bonne distance, pour ménager leurs troupes dont les huguenots faisaient carnage.
Le prince de Condé n'arrivait pas , et la nuit enveloppa la citadelle de ses ombres, sans que les assiégés eussent reçu la moindre nouvelle de leur parti.
Gourdon , tout entier à ses devoirs de chef et de soldat, ne bougeait plus de son poste militaire. Il envoyait son page d'heure en heure porter à la signora Fabiani des nouvelles du siège et de la défense, et ne cessait de la supplier de quitter le château qui, d'après ses calculs, n'avait pas trois jours à résister.
La Vénitienne était inébranlable dans sa résolution, et elle ne répondait aux supplications du vicomte que par des exhortations qui doublaient ses forces en exaltant son grand courage.
Enfin, après trois jours de lutte désespérée, la garnison se trouva réduite à dix soldats et nos